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Salhi Abdelhamid. Ancien joueur de l’équipe nationale et de l’ESS

Le lutin enchanteur de Sétif

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le 05.04.18 | 12h00 Réagissez


"Aux âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années".   Corneille

 

Comme dans un conte de fées, il y en avait une qui veillait sur le petit jeune doué, à peine sorti d’une enfance tranquille auprès de parents aimants. Une adolescence royale, puisque jouant dans la cour des grands, sans complexe, et surtout incarnant une jeunesse algérienne s’affirmant dans un pays exsangue qui venait à peine de recouvrer son indépendance.

Une jeunesse vivante, vibrante, prometteuse et grandissante qui nourrissait des espoirs fous ! C’est sans doute pour cela que l’on l’a adopté Salhi d’emblée.

«Les gens l’ont aimé tout de suite pour son talent, sa gentillesse et son air de gamin hyperactif, bref, pour son côté tout le monde. Ils l’ont vu prendre du corps, pour devenir une référence.» Il faut voir comment les traits de son visage se mobilisent lorsque le chapitre football est abordé. De son discours mesuré, on décèle de la véhémence, de la précision et de la sincérité.

Mon ami, le regretté Malik Belkadi, le grand gardien de l’USMS, me racontait qu’au début «Nous, ses aînés, on a eu peur pour lui, en pensant qu’il était encore trop fragile pour ce monde-là. Peur qu’on le blesse, qu’on l’abîme.

L’histoire nous a démentis, fort heureusement.» Salhi a démontré qu’il dépassait ces contingences. Son histoire à lui se passe pour l’essentiel à Sétif, sa ville, son terreau «El Aâli», qu’il veut toujours maintenir au sommet.

Et le foot, dont il égrène les principales étapes qu’il a franchies, exprime à merveille cette personnalité dans la vie comme dans un stade.

Mon ami, le regretté Omar Mokhtar Challal, a consacré un ouvrage historique à la valeureuse équipe de l’Entente. Il écrit qu’à la base, des nationalistes algériens en étaient à l’origine et Ali Layasse est souvent cité comme le référent idoine et le bâtisseur dévoué, qui, de gardien de stade, devient l’homme par qui le bonheur arrive pour des dizaines de footballeurs.

Il fonde l’ESS en contrant Guy Fontano, truand notoire de la ville qui dirigeait la Jeunesse Sportive de Sétif et qui, grâce à ses relations et son argent, faisait tout pour faire venir dans son club les meilleurs crus auxquels il faisait miroiter mille et un avantages !

Kahla ou beïda

Avec son air d’enfant candide, avec un mélange de simplicité et de décontraction, nous avions, l’autre jour, le sentiment étrange que nous avions toujours devant nous le feu follet sétifien dans ses plus belles années. «Tout a débuté au lycée Albertini (Kaïrouani), où je jouais dans l’équipe du lycée.

On a  joué à Constantine en 1964 et on a gagné la coupe inter-lycées. C’est à partir de là que je voulais m’affilier à un club, avec un camarade de classe, Belbey, ex-président de l’USM Annaba, ville où il réside depuis des années.

Notre objectif était d’aller à l’USMS, mais le hasard a voulu qu’on rate les ‘‘préliminaires’’, puisque l’appariteur du club nous a poliment signifié de revenir le soir, car les dirigeants étaient en pleine réunion. Sur notre chemin du retour, je rencontre Mattem Lounis, vedette de l’ESS et du CRB par la suite, qui m’encourage à signer à l’Entente.

 J’avais 16 ans. Je retourne au lycée et Layasse, qui suivait mes prestations en jeunes, n’hésita pas à me faire signer une licence. L’après- midi, nos destins, Belbev et moi, se séparent. Lui à l’USMS, moi à l’ESS, où je suis vite surclassé, lors de mon déplacement à Constantine avec Layasse, où le Dr Bencharif me signe sans hésiter après le contrôle médical. J’entrai de plain-pied dans la cour des grands, avec ambition certes, mais envahi par l’inquiétude et l’appréhension vu mon jeune âge.»

Le hasard a voulu que Mokhtar Aribi, l’entraîneur, me convoqua pour jouer contre l’USM Alger au stade de Saint-Eugène. Dans les vestiaires, il me jette le maillot n° 10. Une grande responsabilité, au milieu des Khemicha, Koussim, Mattem, Messaoudi, Bourouba, Negache… Serais-je à la hauteur ? Plusieurs interrogations  trottèrent dans ma tête.

Je me rappelle que Koussim s’était démarqué de l’initiative du coach. «Il est trop jeune. Fais-le jouer pour son baptême au stade Guessab», avait-il commenté. La réponse de Mokhtar a été sans appel.

«Cela me regarde, c’est moi qui commande ici !» Koussim a dû se raviser, puisque c’est moi qui lui ait offert la balle du but. Aribi, visiblement, semblait prendre sa revanche et savourait son plaisir. «Trop jeune, le petit hein !» Depuis, Salhi est titulaire. Il se plaît à dire qu’il a signé dans 3 clubs sans jamais quitter Sétif. L’ESS, l’EPS et le WRS.

Le palmarès est riche, à commencer par la coupe d’Algérie, remportée contre la JSM Skikda. Abdelhamid se souvient que Kermali était entraîneur-joueur et avait demandé ce jour-là à Abdallah Mattem de le laisser jouer la finale. C’était notre coach qui a tiré sur Koussim qui a marqué le but.

C’était pendant la guerre des Six-Jours, sans doute la plus mauvaise finale, au plan du jeu, de toutes les coupes d’Algérie. Je dois une reconnaissance aux dirigeants skikdis qui, après plusieurs années, nous avaient invités chez eux en nous offrant des présents. Quelle marque de fair-play ! On les avait pourtant battus ! Dans la vie ou sur le terrain, Salhi était un exemple de fair-play n’ayant écopé d’aucun carton de quelque couleur que ce soit.

«Il était dans un bon environnement, mais surtout entouré d’hommes qui ont cru en lui», glisse Salim Oussaci, ancien arbitre international et figure du foot sétifien.

Salhi évoque avec nostalgie la finale de 1968 contre la NAHD. «L’une des plus belles coupes d’Algérie. On était menés 2 à 1.

Notre public quittait déjà l’enceinte, forcément déçu, lorsque Bouyahi marque contre son camp et Koussim remet les pendules à l’heure, on était revenus de loin ! puisque dans les prolongations je dribble 1, 2 et 3 joueurs et je marque le but de la victoire. Un retournement de situation incroyable !

Cette année-là on avait gagné le doublé. En championnat on avait perdu 3 à 0 contre le MCO qu’ont dépassait au classement. A égalité, on a gagné grâce au goal-average ! On avait gagné 4 à 0 à l’aller !» Salhi a joué en EN juniors et en ouverture d’Algérie-Brésil à Oran contre la RFA.

«On a gagné 2 à 0 avec les Bouyahi, El Kolli, Bouzemboua…» Salhi a joué les Jeux méditerranéens de Tunis en 1967 et pris part au match contre la France. Très jeune, Leduc l’avait intégré et ne l’a pas regretté.

A la fin, Leduc m’a pris à part, comme s’il allait me livrer un secret. Il m’a serré dans ses bras pour me dire qu’il n’était pas maître dans le choix de l’équipe «On m’a imposé l’ossature du CRB. Pathétique.»

Pas besoin de dire qui était le donneur d’ordre. Il m’avait déjà annoncé son intention de quitter l’équipe nationale. Contre l’Italie, le match suivant, Salhi n’était même pas remplaçant ! A la fin de la rencontre, Leduc est venu m’enlacer «Mon fils, je rentre chez moi, on m’a imposé l’ossature du CRB».

Un talent précoce

Salhi a joué au sein de l’équipe de la police, en équipe nationale militaire et en sélection maghrébine à l’inauguration du stade du 5 Juillet en 1972. Il a fait partie de la sélection d’Afrique dirigée par Mekhloufi et le Ghanéen Gampe, qui a joué la mini-Coupe du monde au Mexique avec ses compatriotes, Benferhat Tahar, Ouchene Saïd et Rachid Dali. Salhi a été décoré par le CIO en 2003 pour la distinction du fair-play, aux côtés de 15 lauréats de par le monde… Des souvenirs, Salhi en a plein la besace !

Son visage s’illumine davantage lorsqu’il évoque un fait qui l’a manifestement marqué à jamais. Une sorte de fierté, de bonheur extrême, lorsque, pour le remercier de sa prestation en équipe nationale, et pour avoir joué tous les deux la même partition sur le terrain, Lalmas, le grand Lalmas, précise-t-il, l’a hissé sur ses épaules, pour faire un tour d’honneur du stade qui sera gravé éternellement dans sa mémoire.

«Ce n’était pas un joueur quelconque. Sans conteste, le meilleur joueur algérien de tous les temps». Pour Salhi, la vie aussi est un jeu d’équipe où l’on ne gagne pas sans les autres. Il faut l’entendre s’emporter contre les dérives actuelles qui ont souillé ce formidable jeu…

Le football a-t-il vraiment changé ? Il répond en usant d’une pirouette comme il sait si brillamment en faire sur un terrain. «Le foot est immuable. Il reste le même, avec ses règlements et sa philosophie.

Ce sont les hommes et les époques qui changent. Le changement qu’on peut observer aujourd’hui se situe au niveau des moyens et des techniques nouvelles au service des joueurs. Tant au plan diététique, qu’au niveau de la récupération. Les joueurs actuels ont aussi du talent. Et s’ils donnent mieux sur les terrains, c’est parce qu’ils sont bien pris en charge médicalement, sportivement et financièrement.

C’est normal qu’ils soient mieux sur le plan physique. C’est pourquoi je ne ferai aucune comparaison avec leurs aînés. A titre d’exemple, il nous est arrivé de joindre Oran par bus (750 km), on y joue et juste après le match, on reprend le chemin inverse en «avalant»  le même trajet de nuit pour arriver à 7h  à Sétif. Juste une heure pour rejoindre le boulot. C’était éreintant pour des corps qui ne pouvaient supporter toute cette fatigue.»

Sétif pour toujours

Comme nous lui rappelions que désormais le foot national est professionnel, Salhi esquisse une moue fort révélatrice en se reprenant : «Vous savez, le professionnalisme a été mal amorcé dans la précipitation et l’auto-satisfaction. L’erreur, c’est qu’on ne l’a pas planifié scientifiquement. On a mis la charrue avant les bœufs.

J’estime qu’avoir d’emblée opté pour 32 clubs professionnels est une énormité que les décideurs auraient pu éviter. J’aurais souhaité que les responsables optassent pour une nationale une avec 4 ou 5 clubs phares, les préparant au professionnalisme avec un cahier des charges strict, et laisser la porte ouverte aux postulants qui devraient se plier aux conditions exigées. L’accession à ce statut n’est pas seulement du ressort de la performance sportive. Là on aurait un championnat fort qui déboucherait forcément sur une équipe nationale forte.»

Ce qui n’est pas le cas actuellement ? «Ah oui, on a de très bons joueurs, à l’image de Mahrez, meilleur joueur africain, mais à l’instar de ses camarades leur rendement ne reflète que 50% de leurs capacités. Je ne sais pas si ces joueurs se ménagent de peur de blessures pour ne pas hypothéquer leur avenir ou terminer précocement leur carrière.

D’autant que certains cas les interpellent, comme celui de Omar Bey, blessé et délaissé, qui s’est retrouvé du jour au lendemain sans ressources, complètement abandonné.» Madjer, qui a pris les rênes de cette équipe nationale, sera-t-il au rendez-vous? La question posée ainsi ne surprend pas Salhi, qui estime que Madjer a été un grand joueur et a marqué avec ses coéquipiers la Coupe du monde de 1982, où l’Algérie aurait pu jouer un rôle plus glorieux sans la triche des Allemands et des Autrichiens. «Je crois que contrairement aux autres, Madjer a donné leurs chances aux joueurs locaux, qui, a mon humble avis, ne sont pas encore prêts pour une équipe qui vise le Mondial de 2022 au Qatar.

L’équipe nationale, comme le foot algérien, sont à refaire. Et le commencement, ce sont les centres de formation des jeunes et un nouvel état d’esprit. Mais est-ce possible avec des dirigeants qui se permettent, dans l’impunité la plus totale, d’acheter et de vendre des matchs.

Notre football sera vraiment professionnel le jour où tout le monde, joueurs, dirigeants, encadreurs et supporters accepteront dignement la défaite, comme la victoire, et se résoudront à l’idée que le foot reste un jeu qui rassemble au lieu de diviser…» Dans la vie, ou sur le terrain, Salhi est incontestablement un exemple.

Perfectionniste, même si le milieu est investi de plus en plus par des forts à bras que des artistes. La violence dans les stades, qui a tendance à se propager, le dégoûte : «Le foot ne peut s’accommoder de brutalité ni de violence.

Le stade ne peut s’ériger en défouloir pour des foules, pas forcément mues par le seul fait sportif.» «Il faut revenir aux fondamentaux dès l’école pour que l’enceinte sportive soit un lieu festif et non un moyen d’exacerber les passions et les tensions.»

En voyant évoluer des joueurs de sa trempe, on comprend que le football n’est pas pour eux un métier, mais un sacerdoce, une passion. Comme vous nous manquez, créateurs naturels et magiciens de l’émotion !

Hamid Tahri
 
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