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Une ville tentaculaire et déroutante : Les brumes du Caire

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le 23.11.17 | 12h00 Réagissez

Débarquer dans une contrée étrangère conduit à une meilleure connaissance de la sienne. Ce lieu commun acquiert davantage de relief lorsque l’Algérien débarque au Caire, proximité à divers titres avec l’Egypte, oblige.

Il se trouve que cette année, nos compatriotes ont été nombreux à s’y rendre, selon un constat unanime de guides touristiques et de commerçants implantés sur les sites prisés par les visiteurs. Ainsi, à chaque fois que nous déclinions notre nationalité pour satisfaire la curiosité de nos interlocuteurs, c’est l’étonnement en découvrant que nous n’étions pas tunisiens, nos voisins de l’Est étant réputés les Maghrébins qui se rendent le plus en nombre dans ce pays. Mais que peut retenir un Algérien au terme d’une dizaine de jours de villégiature ?

Parce que nos instructives lectures préalables étaient insuffisantes pour appréhender une ville aussi tentaculaire, nos pérégrinations des deux premières journées sont confiées aux soins d’un guide afin d’entrer en intelligence avec les fondamentaux de la cité. Ainsi, sous son patronage, nos sorties ont ciblé trois incontournables destinations : le musée du Caire et les Pyramides, pour l’histoire ancienne du pays, Khan Khalili et la citadelle de Salah Eddine El Ayoubi, pour la période islamique, et enfin les traces citadines de l’époque romaine avec les ruines de l’antique forteresse égypto-romaine de Babylone, pour les deux autres dimensions religieuses du pays, chrétienne et israélite. Les jours suivants, c’était quartier libre, empruntant les transports en commun afin de se fondre dans le pays réel.

«Yanâal as-hab assiassa !»

Les premières impressions déflagrent du fait du gigantisme de la mégalopole et de son écrasant surpeuplement estimé à 25 millions d’âmes. On est particulièrement retourné au coucher du soleil, lorsque par compactes grappes humaines, les habitants occupent les rues et les places, car, au Caire, c’est la nuit qu’on vit sa ville. L’impressionnante masse de gens qui se meut au coude à coude n’est réunie ailleurs que dans des manifestations monstres ! Le soir, la médiévale Attaba, Maydan Ramsès ou encore le boulevard du même nom à Azbakia sont noirs de monde, tout comme les artères environnantes.

Assurément, les commerces réalisent nuitamment l’essentiel de leur chiffre d’affaires. D’évidence également, le pays est sécurisé pour que la vie nocturne soit aussi grouillante. La quiétude est telle qu’aucun sinistre barreaudage métallique n’orne les fenêtres. On peut sortir la nuit à n’importe quel moment, ce dont nous ne nous sommes pas privés, d’autant que l’automne cairote est un doux printemps du mois d’octobre à mars.

Cependant, s’il est une chose qui ne dépayse pas l’Algérien, c’est l’omniprésence policière déployée dans un pays sous la menace terroriste. Ainsi à chaque étage de notre hôtel, un 4 étoiles, un policier en civil veille avec arme discrètement portée et talkie-walkie en main. Cependant, il n’en reste pas moins vrai qu’ici le quadrillage sécuritaire, déployé particulièrement sur les sites fréquentés par les touristes, rassure. Il n’est pas envahissant, ne joue pas des armes arborées ostensiblement et ne roule pas grossièrement les mécaniques. «Le tourisme est en train de reprendre ses marques», affirme notre guide free-lance.

Si peu d’Européens sont visibles, les touristes d’Asie et d’Amérique du Sud sont nombreux. «La révolution a été une catastrophe pour nous», ajoute notre interlocuteur. Lui est satisfait d’avoir pu travailler au moins six fois le mois dernier. Mais les milliers de personnes vivant de ce secteur vital pour l’économie nationale en ont durement pâti.

Ce qui expliquerait en partie la voracité des commerces et services à plumer sans vergogne le touriste. C’est tellement vrai autant à Khan Khalili que sur le site des pyramides. Les prix sont toujours au double de la valeur réelle du service, comme des objets, quand ce n’est pas du toc. Même les guides en profitent, ayant découvert que les Algériens sont des acheteurs compulsifs, un travers qu’ils traînent depuis les années d’économie de pénurie. Ils les entraînent sous prétexte d’excellentes affaires, plus vers les commerces avec lesquels ils sont de mèche, réduisant ainsi sensiblement le temps réservé à la visite culturelle.

La crise du tourisme est à ce point sévère que Yehia Rached, le ministre en charge du secteur, au début de la deuxième semaine de novembre, a saisi l’opportunité de la Bourse touristique de Londres, pour rappeler la destination de son pays au bon souvenir des voyagistes. Il a plaidé la levée de l’embargo de voyage décrété par l’Angleterre sur Charm El Cheikh. Ceci étant, nos contrariétés, nées du contact des gens vivant du tourisme, ne nous font pas oublier la gentillesse et le sens de l’hospitalité des Cairotes, celle des petites gens que nous avons rencontrées lors de nos déplacements. Ainsi, mensonges que sont les propos distillés à travers les réseaux sociaux concernant les bakchichs à devoir distribuer à tout bout de champ. L’amabilité chez les gens au bord du Nil est une seconde nature.

On vous montre votre chemin et au besoin on vous accompagne. On vous fait la conversation et on ne tarit pas d’éloges à l’égard de l’Algérie. Les moins de 30 ans peuvent vous titiller sur l’épisode extra-footballistique d’Oum Durman, mais il suffit de placer les bons mots dans la conversation pour que votre vis-à-vis s’en prenne aux médias accusés d’avoir manipulé l’opinion publique. Les quadragénaires et plus, y font indirectement allusion, en proférant un «Yanâal as-hab assiassa elli ifaraouna» (maudits soient les politiciens qui nous séparent). On n'en dit pas plus.

Ainsi, Mahmoud, un quadragénaire, qui s’enquérait de la situation sécuritaire en Algérie, cela alors que nous attendions notre bus commun à Gamalieh, nous fait signe de changer de sujet. Il avait croisé ses poignets comme si elles portaient des menottes. Trop d’oreilles indiscrètes s’étaient dressées. Un jeune avec lequel nous partagions un banc public, alors que nous parlions de la situation politique de son pays, se leva brusquement, nous invitant à marcher pour continuer la conversation. Nous avions nous aussi aperçu la suspecte manœuvre de deux passants.

Les derniers jours de la ville

Le poids de la dictature est ici manifeste. Comme chez nous, les portraits du raïs sont partout. La carte du nationalisme et les slogans d’union derrière Al Sissi ornent les lieux d’affichage. Sur une place, Roxy, trône une pyramide peinte aux couleurs nationales et sur laquelle est inscrit «Tahya Masr». Certains de nos interlocuteurs le disent tout net. Ils regrettent la période Moubarak : «Depuis Al Sissi, les prix ont flambé.» Malgré la pesante atmosphère de suspicion, un fait nous a épatés.

C’était après être descendus du bus à Masr El Jadida, un quartier datant du début du XXe siècle. Nous nous sommes retrouvés sans le savoir sur le trottoir de la présidence de la République. Là, comme pour les casernes, il est interdit de photographier. Par-delà le vaste rond-point, notre regard a été attiré par une enfilade de constructions à la superbe architecture.

Notre appareil crépite. Les agents de faction auxquels nous n’avions pas pris garde convergent pour nous sommer de cesser de prendre des photos. Ils le font sans animosité, nous en indiquant la raison. En visitant le Vieux Caire, tout comme le Grand Caire d’ailleurs, on ne peut manquer d’avoir à l’esprit les derniers jours de la ville, un récent film de Thamer El Saïd présenté lors du dernier Fiofa. Sur le ton de l’allégorie, il traite de l’agonie de la capitale du pays ainsi que de celle d’une époque.

La ville est grise, les anciennes bâtisses ont les murs couverts de suie de la pollution atmosphérique. Le smog cairote, chaboura comme on l’appelle, couvre la ville toutes les matinées. Les façades des hôtels haut standing sont ternes. «Je comprends mieux pourquoi Alger se targue d’être la Blanche», lâche notre compagnon de voyage au bout du sixième jour de visite. Les gravats des vieilles bâtisses écroulées demeurent sur place. Le Tiers-Monde et sa pauvreté se donnent à voir sans état d’âme.

C’est la conséquence d’une gestion de la ville découlant de la politique d’Infitah menée depuis Sadate. Ainsi, en prenant la direction des Pyramides de Gizeh, notre regard est attiré par un nombre incalculable d’immeubles vides, sur des dizaines d’hectares de terres agricoles d’une rive du Nil où par endroits survivent des parcelles de champs verdoyants. C’est qu’ici, les constructions informelles sont le fait de puissances de l’argent. Tout un quartier à la dimension d’une ville a été édifié sans permis de construire du temps de Moubarak.

Des immeubles de 4 à 5 étages élevés côte à côte avec maximalisation de l’usage de l’espace jusqu’à ne réserver comme voies de circulation que des rues ne pouvant laisser passer qu’un seul véhicule, soit à peine 3 m. Il n’y a aucun équipement d’accompagnement. Même pas une mosquée. Toutes les études urbaines réalisées soulignent les contradictions du système de gestion territoriale, dont la logique est basée sur une accumulation des richesses au détriment des populations les plus vulnérables. Cela est si flagrant à Bulaq Abu El Ela, un quartier pauvre du Caire historique, qui fait face, de l’autre côté du Nil, à Zamalek, quartier riche, dont les habitants ne vivent pas sur la même planète que leurs voisins.

Proche du centre-ville, entre Ezbékieh et le Nil, pas loin du siège du prestigieux Al Ahram, Bulaq était anciennement le port de la capitale. C’est d’ailleurs de là que sortent les calèches pour le plaisir de la balade que s’offrent les touristes, ces calèches qu’on voit, au moment du repos, couvertes d’une bâche dans les étroits et tortueuses derbs de Bulaq. Il n’y a d’ailleurs pas que les chevaux qui vivent à Bulaq, des chèvres aussi y paissent. Depuis une trentaine d’années, ses habitants se battent pour que leur espace de vie ne leur soit pas arraché pour y construire des infrastructures touristiques.

Depuis 2007, un projet dit «Caire 2050» se propose de raser les principaux quartiers de la ville, jugés trop décrépis et de reloger ses millions d’habitants dans de nouveaux bâtiments, mais construits dans le désert environnant et non pas sur l’espace dégagé. Pis encore, le choix des sites des villes nouvelles s’est fait sans aucune étude préalable, témoignent les urbanistes. Les politiques territoriales s’appuient sur les lois du marché, avec désengagement de l’Etat, et se traduisant par un renforcement des inégalités sociales comme des disparités spatiales.

Ni meydan ni tahrir

Le sentiment de révolution trahie, comme dans notre pays, vous prend à la gorge, à Meydan Tahrir. Meydan est d’ailleurs tout sauf une place. C’est un espace charcuté sur la durée en plusieurs terre-pleins de façon à ouvrir des voies afin de décongestionner la circulation automobile. Car de Meydan partent concentriquement les grandes artères du centre commercial et administratif du Caire. Il rappelle, par sa position, la place de l’Etoile à Paris.

L’idée qui fait qu’en Algérie on croit que c’est une place d’un seul tenant, au vu des images qui ont en été renvoyées lors des manifestations de janvier 2011, c’est parce que ses accès étaient fermés et que sa totale occupation laissait croire à une esplanade comme il en existe chez nous. Par ailleurs, le fameux pont dont l’image était renvoyée en boucle par les télés satellitaires n’est pas Meydan Tahrir. Il est celui d’une place voisine, baptisée du nom de Abdul Munim Riad, un héros de la guerre d’usure contre Israël.

C’est d’ailleurs le lieu d’une station de bus, phagocytée comme la majorité des meydan du Caire par des «kobri» (pont ou échangeurs) pour également les besoins de la circulation automobile.

Certains kobri se superposent en deux niveaux sur certains axes sur plusieurs kilomètres. «A Maydan, le sol était couvert de sang. Des snipers tiraient de partout alentour», indique, comme se parlant à lui-même, le conducteur du seul taxi que nous avons pris durant notre séjour. Lui aussi, la révolution, il en est revenu désabusé.

En nous embarquant, il nous a décoiffés en nous chambrant sur notre ridicule à nous étrangler avec la ceinture de sécurité. Personne ne s’en sangle. A notre surprise, il prend son portable pour répondre à un appel. Cela n’est pas interdit. Il conte fleurette à une conquête. Le sacré bonimenteur qu’il se révèle, embobine ce qui semble être une ingénue au bout du fil. Ce faisant, il zigzague d’une voie à l’autre, doublant comme s’il conduisait une auto-tamponneuse. Ils n’en ont cure les gens de la circulation qui nous affole tant elle est oppressante.

Au Caire, le piéton a intégré la règle que la chaussée appartient aux véhicules. C’est simple, les dos-d’âne sont apparemment une création inconnue ici. Sur les voies, le piéton ne s’aventure que lorsque la circulation est ralentie au maximum ou stoppée par un feu rouge. Cela klaxonne à mort, mais personne ne profère d’insultes. On respecte le code. En dix jours, nous n’avons vu qu’un seul sabot immobilisant un véhicule. C’est dire combien, ville de tous les paradoxes, le Caire est tonique. A visiter absolument.


 

Qui a édifié le Caire ?

Certaines sources algériennes attribuent la fondation du Caire aux Maghrébins. Cela n’est que très partiellement vrai. Le Grand Caire englobe des créations citadines successives depuis l’antique Memphis des temps pharaoniques à la période romaine au IVe siècle avec la fondation de la cité forteresse de Babylone. Après la victoire d’Amr ibn al As en 641 sur les Romains, son camp militaire de Fus a, ayant servi de siège à la forteresse, remplace l’antique Memphis qui se trouve environ à 20 km au sud du Caire, à proximité immédiate de la nécropole de Saqqarah.

Depuis, Alexandrie est détrônée du statut de capitale de l’Egypte qu’elle avait sous les Byzantins. Puis, les Fatimides, sous le règne d’Al Muizz li Din Allah (932/975), s’appuyant sur leurs troupes composées de Koutamas de petite Kabylie, fondent nominalement en 969 le Caire au nord de Fusa. C’est Jawhar Ben Abdallah el Siqilli, leur général, qui édifia en 970 la mosquée d’El Azhar. Al Muizz li Din Allah ne vient s’installer au Caire qu’en 973.

A la chute de la dynastie fatimide, Salah Eddine El Ayoubi (1137/1193), qui a sauvé le Caire des attaques des Croisés, devient en 1171 le premier sultan ayoubide, rétablissant par là même le sunnisme. C’est sous son commandement que trois années plus tôt, il réunit dans une même enceinte Al Qahira et Fusa. Sous l’administration des Mamelouks (de 1250 à 1517), la cité s’étend et la jonction se fait entre Al Qahira et Fus a. A partir du règne de Mohamed Ali (1720/1849), le fondateur de l’Egypte moderne, puis sous le protectorat britannique (1914/1922), certains quartiers commencent à se spécialiser dans certaines activités. La plus ancienne partie de la ville est à l’est du fleuve. Les quartiers ouest sont bâtis sur le modèle de la ville de Paris au milieu du XIXe siècle, avec de larges boulevards de type haussmannien.

 

Mohamed Kali
 
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