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Hacen Bencheikh El Fegoun. Homme de théâtre – fondateur de la troupe El Amel El Massrahi de Constantine

Une passion pour le 4e art jusqu’au dernier souffle

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le 28.12.17 | 12h00 Réagissez

Il a toujours vécu dans la discrétion, sans chercher à se mettre sous les feux de la rampe. Tous ceux qui l’ont connu et côtoyé décrivent un homme d’une grande humilité, effacé, désintéressé, cultivant une immense passion pour le théâtre durant toute sa vie.

Il est resté dans l’anonymat, en dépit d’une longue carrière sur les planches et à la télévision. Pourtant, Hacen Bencheikh El Fegoun fut à son époque l’un des pionniers du théâtre amateur à Constantine. Un art pour lequel il consacra toute son énergie. Il fut à la fois fondateur d’une troupe théâtrale, auteur, producteur, comédien, metteur en scène, mais surtout formateur d’une génération d’artistes. Né le 10 mars 1930 au 3 rue Amar Bouhala (ex-Damon), il a toujours vécu dans cette belle maison en pierre de taille, située dans une artère très calme, près du quartier de Sidi Bouannaba, à quelques pas de la zaouia Taïbia.

Issu d’une grande famille très connue à Constantine, il a fait ses premières classes à l’école Essalam, dans le quartier d’Essayeda, où on apprenait le Coran et la langue arabe. Il réussira à obtenir en 1947 le diplôme, connu à l’époque sous le nom d' "Al Ahlia". Il avait également fréquenté l’école primaire François Arago (actuelle Mouloud Belabed), se trouvant à quelques mètres du domicile familial.

Ce fut l’un des plus anciens établissements scolaires de Constantine, dans lequel Arabes, Européens et Israélites se sont partagé les bancs des classes. Il en sortira avec le diplôme des études primaires. Hacen ne poursuivra pas ses études pour s’occuper de sa famille. Il exercera comme comptable à la société Moulins Lavie, plus connue à l’époque par le Moulin Kaouki.

C’est son passage à l’école Essalem qui va le marquer pour toute sa vie. L’établissement organisait des activités culturelles, qui permettaient aux élèves de découvrir les arts, et de perfectionner leurs capacités d’expression. C’est là que le jeune Hacen découvrira un monde qui allait le passionner et décider de sa destinée. Il jouera en arabe classique son premier rôle à l’âge de six ans, celui d’un juge, dont il se rappelait les moindres détails jusqu’à ses derniers jours.

Un dur combat sur les scènes

Cet engouement le poussera à adhérer à l’association El Hilel, avant de rejoindre en 1948 la troupe de Mohamed Salah Touache, son aîné de 11 ans, et qui fut l’un des premiers à avoir fondé sa propre troupe théâtrale à Constantine. Entre les deux, il y avait une longue amitié et de fréquentes rencontres au fameux café Echarq (l’Orient), qui rassemblait plusieurs artistes de la ville.

Toujours insatisfait et avide de connaissance, Hacen Bencheikh El Fegoun avait toujours cette immense volonté d’apprendre et de découvrir. Il avait à peine 20 ans quand il s’engagera dans le théâtre français en 1950. Une date qui marquera un tournant décisif dans sa vie professionnelle. Malgré son jeune âge et sa courte expérience, il décidera de fonder l’association El Amel El Masrahi, l’une des rares troupes activant à l’époque coloniale dans la ville de Constantine avec El Hilel et Alf Leïla oua Leïla.

Il fera ses premiers pas en tant qu’auteur et metteur en scène en composant la pièce  Djenayet choubene (crime de jeunes) jouée par la troupe de l’association en 1951, puis la pièce Aami Ali ettemaâ (Oncle Ali le cupide), en 1952. Passionné de lecture, Hacen Bencheikh El Fegoun trouvait un immense plaisir à «dévorer» toutes les œuvres du théâtre classique. Mais il avait un grand penchant pour Molière, dont il adaptera son célèbre chef-d’œuvre universel, l’Avare, mais aussi pour Tewfik El Hakim et Redha Houhou.

Armés de leur amour pour le 4e art et de la volonté de partager leurs œuvres avec les couches populaires, en dépit des faibles moyens financiers, les membres de la troupe El Amel El Masrahi feront plusieurs tournées dans les villes algériennes. A Alger, Bordj Bou Arréridj, Sétif, Souk Ahras, Annaba et Guelma, la troupe a rencontré un immense succès populaire auprès des Algériens interdits d’accès au théâtre colonial. Produire une pièce de théâtre relevait d’un vrai miracle à l’époque.

En plus d’être étroitement surveillées par les services de police, les associations théâtrales à Constantine trouvaient d’énormes difficultés pour présenter leurs œuvres. Car en plus des tracasseries administratives et de la demande d’autorisation, il faut payer les frais de répétition et même l’électricité au sein du théâtre communal de la ville. La troupe s’est vu même interdire la présentation de certaines pièces comme Batal Echaâb (Le héros du peuple) au contenu nationaliste.

L’ayant connu de très près, notre ami journaliste, Mohamed Ghernaout, qui a effectué de nombreuses recherches sur l’histoire du théâtre à Constantine et en Algérie rapporte cette anecdote : «Hacen Bencheikh El Fegoun m’avait raconté que la troupe avait sollicité à l’époque les services d’un tailleur pour la confection des costumes, mais la facture reçue avait été difficile à honorer, ce qui avait obligé la troupe à travailler toute une année pour payer le tailleur.»

L'un des moments forts de la carrière de Bencheikh El Fegoun demeure le passage à Constantine de la troupe du grand dramaturge égyptien, Youssef Wahby, durant la saison 1951/1952. De son vivant, il se souvenait avec émotion et fierté de ce privilège qu’il avait eu en faisant de la figuration dans certaines représentations de la troupe égyptienne.

Une vie de militant

Lors de nos discussions avec ses proches, on saura que Hacen Bencheikh El Fegoun avait mené aussi une vie de militant de la cause nationale. Mais personne n’était au courant, même au sein de sa famille, tant l’homme activait dans la clandestinité la plus stricte. Membre de l’Organisation secrète, chargé des liaisons, il s’engagera dès 1954 dans la lutte armée. Il s’est vu confier les missions de communication et de rédaction des documents au sein du réseau du FLN à Constantine.

Une activité qui lui avait causé des problèmes. Informés de son action au sein du FLN à Constantine, les services de sécurité français ont reçu l'ordre de l'arrêter. Il sera pris en 1957 par des militaires à son domicile de l’ex-rue Damon. «Mon père nous racontait que pour éviter toute évasion, les militaires qui ont encerclé la maison sont montés par le mur et sont entrés par la fenêtre de sa chambre pour l’arrêter», révèle sa fille Leïla.

Hacen fera le tour des lieux de détention, dont le fameux centre de torture de la Ferme Ameziane, avant de finir à la prison de La Casbah. Présenté devant le tribunal militaire des forces armées de Constantine siégeant à La Casbah, il sera condamné à mort, avant que sa condamnation ne soit commuée en perpétuité.

Retour aux planches

Après sa libération en 1962, il reprendra ses activités théâtrales à partir de 1963, en redonnant vie à l’association El Amel El Masrahi, avec de nouveaux visages. Il avait pour but de former de jeunes comédiens qui assureront un jour la relève. Hacen ne ménageait aucun effort pour assurer cette noble mission au service d’un art qu’il respirait. Il avait même réservé une chambre au rez-de-chaussée de sa maison pour en faire un siège pour l’association, servant aussi de lieu de rencontres et de répétitions.

C’était la belle époque du bénévolat et du théâtre amateur. Dans les années 1970, Hacen Bencheikh El Fegoun sera nommé enseignant de la classe de théâtre au Conservatoire municipal de Constantine, abrité par la défunte Université populaire (UP), devenue aujourd’hui le centre culturel Abdelhamid Benbadis. Cette période, qui durera près de 17 ans, sera la plus riche de sa longue carrière artistique. Il formera des générations de jeunes comédiens.

Il montera une quarantaine de pièces, dont El Faqr oua charaf (La pauvreté et l'honneur), Koul hada oua tarbiytou (Chacun son éducation), El Khiana el Odhma (La grande trahison), Salah Bey, El ouarta (Le dilemme),  Essekat aleche (Pourquoi le silence), des pièces inspirées des faits de la société, mais aussi de faits historiques et d’autres travaux, dont un feuilleton de six épisodes pour la Télévision. Il prendra part comme acteur dans la célèbre série télévisée Aassab oua awtar de Mohamed Hazourli, dans les films d’Amar Mahsen et des émissions radiophoniques.

Exerçant comme caissier au Crédit populaire algérien (CPA), Hacen Bencheikh El Fegoun prendra sa retraite en 1986. Mais il ne cessera jamais de s’intéresser au théâtre, à l’écriture et même à la poésie. Dans sa maison, ses enfants conservent jalousement encore les précieuses archives de leur père. Il était très méticuleux et pointilleux.

On découvre ses fiches bien entretenues des membres de l’association. On y trouve une quarantaine de noms, dont des femmes. Il y avait des fonctionnaires, des ouvriers, mais aussi des étudiants et des lycéens. Tous des jeunes. On reconnaîtra ceux qui feront carrière plus tard dans le théâtre, la Télévision et même le cinéma, à l’instar de Bachir Benmohame, Hassan Benzerari,  Tayeb Noui, Abderrachid Zeghimi, Salah Segueni, et d'autres. Sa passion pour le théâtre ne lui fera jamais oublier sa famille.

Pour sa veuve, Fella, et ses enfants, Zoubida, Leïla et Nadir, il était un mari et un père affectueux, gentil, courtois, généreux, mais surtout attentif. Après avoir tant donné au théâtre comme auteur, comédien et metteur en scène, Hacen Bencheikh El Fegoun laissera une œuvre abondante, qui demeure encore méconnue.

Il avait l’espoir de voir ses pièces manuscrites jouées, un jour, sur les planches ou sur les ondes de la radio. Des pièces qui sont encore impeccablement rangées dans le petit bureau au rez-de-chaussée de sa maison. Il caressait toujours le rêve de monter un jour sur les planches du théâtre, malgré son âge. Il avait pour vœu d’avoir la force pour servir l’art de son pays et surtout sa ville.

Après les honneurs rendus par le TNA et le ministère de la Culture, le club «El Mazhar El Masrahi» du théâtre de Constantine lui rendra un vibrant hommage au mois de février 2016, en signe de reconnaissance pour sa longue carrière. Hacen Bencheikh El Fegoun tirera sa révérence le 24 mars 2016, laissant derrière lui un bel héritage d’un grand passionné du théâtre.

Arslan Selmane
 
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