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Jean-Paul Mari, journaliste et documentariste

«Un double tabou»

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le 10.05.18 | 12h00 Réagissez


- Pourquoi avez-vous fait ce documentaire, est-ce pour vous rattacher à votre histoire personnelle vis-à vis de l’Algérie où vous êtes né ?

Je n’ai jamais été éloigné de mon histoire algérienne. Je n’ai pas besoin de m’en rapprocher. Ce film s’est imposé à moi. Quand je suis allé couvrir  la «guerre civile» dans les années 90’, j’ai entendu  parler de la Bleuite par bribes. On disait, «ça c’est encore un coup du capitaine Léger !» J’ai essayé d’en savoir un peu plus.

J’ai appris ce qui s’était passé en 1957, j’en ai même fait un petit article dans L’Obs consacré à la guerre d’indépendance (NDLR : juillet 2012). Je me suis ensuite intéressé à cette question et j’ai découvert des choses qui m’ont sidéré. Personne n’en parlait.

- Y a-t-il eu beaucoup de travaux sur cette période ?

Il n’y a jamais eu de documentaire spécifique et en fait lorsqu’on regarde les archives il n’y a pratiquement rien si ce n’est un livre écrit par le capitaine Léger lui-même, qui raconte sa vie dans les années 80, un livre qui est passé inaperçu. Côté algérien, c’est la même  chose.

Je me suis dit qu’il est extraordinaire d’avoir comme cela un double tabou sur un phénomène  qui, plus je le creusais, plus il se révélait d’une ampleur exceptionnelle. Avec beaucoup d’interrogations. Si par exemple pour la Bataille d’Alger, on sait à peu près combien il y a eu de disparus, on ne sait pas combien il y en a eu pour la Bleuite. Le capitaine Léger, qui travaillait sous les ordres du colonel Yves Godard, parle de 4000 victimes.

- Comment voudriez-vous que votre documentaire soit reçu ?

Il y a deux façons de voir cette guerre et ces opérations : la façon polémique, qui consiste à chercher ce qui ne va pas, à accuser. Soixante ans après elle n’est plus efficiente et moi elle ne m’intéresse pas. La façon historique est de tenter de savoir, en tant que journaliste, de documentariste, d’écrivain, etc., ce qui s’est réellement passé, de le restituer, de le raconter. Pour dire aux générations qui n’ont pas connu les faits tels qu’ils se sont produits et dont on n’a pas voulu parler jusqu’à présent, que cela fasse honte ou pas aux deux parties, algérienne et française.

Le voile sur un événement  resté dans l’ombre et qui n’est pas dans les livres d’histoire. Cela permet de mieux comprendre l’histoire telle qu’elle s’est passée, avec la terreur et la vertu. Il y a des milliers de soldats français qui ont combattu en Algérie sans rien savoir de la Bleuite. Pour les jeunes Algériens, il est utile qu’ils sachent le gâchis de cette perte de jeunes gens qui ont manqué à l’Algérie indépendante.

- Quelles ont été les contraintes à recueillir ces témoignages ?

Elles sont énormes et avaient de quoi pousser à renoncer. D’abord il n’y a rien dans les archives, rien dans les livres d’histoire, pas grand- chose dans les journaux.

Pas d’historien spécialisé, sauf un historien militaire que j’ai fait témoigner dans le film. Les témoins sont difficiles à trouver. J’ai mis des mois, voire des années, à retrouver certains témoins. En fait j’avais,  il y a douze ans, l’envie de faire quelque chose sur la Bleuite.

Cela n’intéressait aucune chaîne de télévision. Ensuite, lorsque France 5 a accepté ce thème, certains témoins étaient déjà morts. C’est une course contre la mort. Je viens d’ailleurs d’apprendre que l’un des témoins du film, Hamou Amirouche, qui était le secrétaire du colonel Amirouche, est décédé cet hiver, en février, à San Diego, aux Etats-Unis. Je l’avais interviewé un an auparavant.

- Qui a le plus de difficulté à s’exprimer selon vous ? Est-ce du côté algérien ou du côté français ?

Certainement du côté algérien. Hamou Amirouche vivait aux Etat-Unis. Une chose qui m’a étonné, c’est de ne pas avoir pu aller en Algérie pour faire des entretiens pour que le point de vue algérien soit parfaitement représenté. J’ai demandé un visa, on me l’a refusé. Résultat, j’ai été obligé de travailler sans pouvoir passer quinze jours en Algérie, où j’aurais pu m’entretenir avec des autorités, des journalistes, consulter des archives.

Il y a eu un excellent article dans la revue algérienne Mémoria (Ndlr, paru en juin 2015 : https://www.memoria.dz/juin-2015/guerre-liberation/la-bleuite-ses-conséquences). J’aurais aimé rencontrer la rédaction de cette revue. Donc, non seulement les témoins meurent, non seulement il n’y a pas d’archives, et en plus je ne peux pas me rendre en Algérie.

Comment on fait ? je suis allé voir les grands témoins aux Etats-Unis, comme Hamou Amirouche, qui n’est pas n’importe qui dans cette histoire, puisqu’il a été le secrétaire du colonel Amirouche durant cette période.  Ou Remi Madoui, qui a été une victime de la Bleuite. J’ai lu tous les livres des Algériens qui parlent de cette histoire. En France, beaucoup de témoins algériens de cette époque ont encore peur de parler, pour que leur nom ne soit pas entaché par ces événements.

- Dans le film, il y a un personnage qui en prend pour son grade, si on ose dire, c’est le colonel Amirouche ?

Amirouche a été trompé. Plusieurs paramètres l’ont amené à se tromper lourdement. Le climat qui régnait dans le maquis. Ensuite lui-même était un homme très méfiant, à la fois dur, certains disent cruel. Un homme qui ne faisait pas dans la demi-mesure. Et qui était obsédé par la pureté de la Révolution par rapport aux traîtres. 

Walid Mebarek
 
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