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Quand des villages de Kabylie réinventent le vivre-ensemble

Tiferdoud ou la révolution par les fleurs

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le 01.10.17 | 12h00 Réagissez

Niché sur un mamelon abrupt à 1197 mètres d’altitude, le village de Tiferdoud se dresse fièrement face au Djurdjura, dont il constitue l’un des nombreux contreforts.

Avec ses allures de citadelle imprenable, Tiferdoud est considéré comme le plus haut village de Kabylie, comme le rappelle l’inscription au fronton de sa grande porte d’entrée. A ce titre, qui fait déjà la fierté de ses habitants, pourrait bientôt s’ajouter celui de village le plus propre. Il faut dire que Tiferdoud a bon espoir de décrocher cette année ce concours très couru, lancé par l’ancien président d’APW de Tizi Ouzou et militant du FFS, feu Rabah Aïssat, lâchement assassiné en octobre 2006.

Pour arriver à décrocher ce label que convoitent plusieurs villages de la haute Kabylie, les habitants se sont mis à l’œuvre et travaillent depuis des lustres à décorer, embellir leur village et à le rendre toujours plus propre et écologique. Une petite et tranquille révolution par les plantes et par les fleurs.

Pour cela, ils sèment à profusion, au détour de chaque rue, de chaque venelle, des peintures murales, des statues, des fontaines publiques, des pots de fleurs, des poubelles à portée de main, des bacs à plantes et des îlots de verdure qui accrochent l’œil du visiteur et le comblent de ravissement. A tel point que le village est devenu une œuvre d’art vivante que des visiteurs de plus en plus nombreux viennent admirer. Pas seulement. La presse aussi s’est soudainement prise d’intérêt pour Tiferdoud.
 
Le village du premier martyr de la démocratie

Ce 5 septembre, en fin de journée, la lumière déclinante du soleil inonde encore les ruelles montantes de Tiferdoud où les habitants vaquent tranquillement à leurs occupations. Comme s’ils s’étaient donné le mot, plusieurs journalistes de différents organes se sont rués sur ce petit village aussi étonné qu’heureux de sortir tout à coup de l’anonymat. Et pour cause, des photos postées sur Facebook ont été abondamment commentées et partagées. Un village propre et fleuri dans un pays envahi par le laisser-aller et la saleté la plus repoussante, forcément, ça ne peut que faire le buzz. Un petit coin de Suisse au milieu d’un pays transformé en décharge publique, cela interpelle. Quel est donc le secret de ses habitants si tant qu’il y en ait un ?

Nous sommes partis à leur rencontre et le premier habitant auquel nous nous adressons une fois arrivés sur place se révèle être le guide parfait. Professeur de français à la retraite et ancien maire de la commune, Hocine Aït Ben Hamou, que tout le monde appelle ici Cheikh Lhocine, est membre du comité de village. Il nous ouvre les portes symboliques de Tiferdoud et celle de la bibliothèque qu’il a patiemment amassée dans sa tête.

Tiferdoud est déjà assez connu pour être le village natal de Kamel Amzal, premier martyr de la démocratie et la première victime de la barbarie islamiste. Etudiant à l’université de Ben Aknoun, Kamel a été assassiné le 2 novembre 1982 par arme blanche à l’intérieur même de la cité universitaire par des «ikhwane», car il était doublement coupable d’être berbériste et démocrate. Son portrait, avec une plaque commémorative, à l’entrée de la maison familiale, le rappellent fort à propos.

Tiferdoud est un village moyen de près de 4000 habitants, mais comme ailleurs à travers toute la Kabylie du Djurdjura, 3 personnes sur 4 vivent en exil intérieur ou extérieur. Ainsi, pour Tiferdoud, la diaspora vivant en France compte un peu plus d’un millier de personnes. Près du double ont choisi de vivre en ville, à Alger, Tizi Ouzou ou ailleurs. Il reste donc un millier d’âmes, c’est-à-dire un quart de la population, fermement agrippée à ce nid des ancêtres. C’est suffisant pour lui redonner vie. «Tous ces émigrés viennent en vacances. Il est rare qu’une famille coupe définitivement les ponts avec le village», dit Cheikh Lhocine.
 

Tous volontaires, tous bénévoles

Comme beaucoup de villages de la haute Kabylie, le moteur principal ici est le comité de village. La courroie de transmission est bien souvent une association socioculturelle, parfois deux, voire trois. De 12, initialement, le comité de village de Tiferdoud est monté à 25 membres. Les cotisations annuelles sont fixées à 50 DA par habitant résident et de 100 pour les émigrés. Le comité de village reçoit surtout des dons, en espèces ou en nature. «Les professions libérales, les petits entrepreneurs, les commerçants et les gens aisés nous aident beaucoup financièrement ou avec des dons», explique Cheikh Lhocine.

Tout ici se fait par volontariat et bénévolat. Quand une action commune est décidée par le village, les habitants sont informés par voie d’affichage, à travers les réseaux sociaux et par le crieur public qui utilise le haut-parleur de la mosquée. «Après réunion ou assemblée générale, on définit quel projet réaliser, puis on répartit les volontaires et les tâches à réaliser. Nous avons de vrais connaisseurs en décoration, de très bons artisans revenus de France et des passionnés qui se donnent à fond», dit encore Cheikh Lhocine.

Jeunes ou vieux, hommes ou femmes, tout le monde met la main à la pâte. Vêtue de sa robe traditionnelle kabyle, Amirat Keissa arrose ses fleurs et soigne ses plantes au seuil de sa maison. Un bac en bois est prévu pour les déchets organiques appelés à devenir du compost. De son côté, Salem Amroun, 72 ans, est l’une de ces personnes qui ne comptent jamais leurs efforts au service du village. Avec des bénévoles, il réalise des petits travaux de décoration ou d’entretien en payant tous les frais de sa poche.

Da Salem a été électrocuté l’année dernière et a failli perdre la vie, mais malgré ce fâcheux incident, il continue de payer de sa personne pour faire vivre son village.

Aït Benharoun Idir, 63 ans, que tout le monde ici appelle Cheikh Idir, est un directeur d’école à la retraite. C’est lui qui réalise toutes les photos et toutes les vidéos que l’on poste sur le site internet du village. Il est un peu le chargé de communication du village. Depuis qu’il a commencé à donner un peu plus de visibilité à cette dynamique citoyenne qui anime Tiferdoud, Cheikh Idir a remarqué un retour progressif des émigrés. «Nous avons remarqué que nos émigrés en France ou d’ailleurs sont de plus en plus nombreux à revenir au bercail. Ils sont fiers de tout ce qui se réalise ici et tiennent à y participer», dit-il.

Tajmaat, le cœur battant du village

Les transformations sont parfois spectaculaires. Comme cette vieille maison en ruine qui était devenue une décharge à ordures. «Nous sommes allés voir les propriétaires installés à Blida et ils nous ont signé une décharge où ils en faisaient don au village», raconte Cheikh Lhocine. Le site qui abritait la maison est devenu un petit parc floral gazonné avec des bancs publics, des balançoires pour enfants et un jet d’eau. On peut s’y asseoir et admirer le majestueux Djurdjura en face.

Tajmaat, la traditionnelle place publique du village, a été très joliment rénovée. Elle est toujours le cœur battant du village et son centre de gravité. Toutes les ruelles et toutes les rues sont fleuries et d’une propreté à faire pâlir de jalousie un canton suisse.

A l’entrée de l’une des vieilles maisons, une plaque commémorative rappelle que Hocine Aït Ahmed, l’un des chefs historiques de la Révolution algérienne et leader charismatique du FFS, a séjourné ici pendant son enfance. Une citation tirée de son livre Parcours d’un combattant raconte : «A six ans, j’ai dû émigrer chez une tante pour me rapprocher de l’école française. C’était dans un des plus gros villages de la Haute Kabylie, Tiferdoud, planté comme un paratonnerre au sommet d’un piton constamment battu par les vents hurlants, fantasmagorique».

Il serait fastidieux de citer toutes les réalisations de Tiferdoud pour le plus grand bonheur de ses habitants, mais le plus grand projet du village est un grand immeuble flambant neuf de trois niveaux qui s’étale sur 500 mètres carrés de plancher. Il fait face aux visiteurs qui arrivent sur la place principale du village. Au rez-de-chaussée, c’est un grand magasin qui a été prévu où pourraient être rangés tous les outils communautaires. C’est la grange du village, en fait.

Il y a aussi un bureau pour les secrétariats du comité et de l’association du village ainsi qu’une grande salle pour les conférences, les réunions et, éventuellement, les fêtes. Au premier, c’est un atelier pour les activités féminines qui est prévu et qui sera géré par l’association féminine locale. Le troisième niveau abrite un logement qui sera réservé aux invités du village ou encore à l’imam.
 
L’exact contraire du modèle gouvernemental

«Le coût global du projet actuellement est de 1,5 milliard de centimes. A sa réception, dans quelques mois, il aura coûté la rondelette somme de 2,2 milliards de centimes», estime Sadali Mohand Ouamar. Toutefois, les dons continuent d’affluer. Dernièrement, un généreux donateur a payé tout le chauffage central de l’immeuble. Un autre a fait don de 280 mètres carrés de marbre pour tout l’immeuble. Avec sa double casquette d’enfant du village et d’architecte qui supervise tout, Sadali Mohand Ouamar estime que la règle est de démarrer un projet et au fur et à mesure qu’il avance, le financement arrive.

«Grâce à l’efficacité et à la transparence, c’est le projet lui-même qui génère le financement. Les généreux donateurs et les citoyens contributeurs voient sur site, de leurs propres yeux, où va leur argent. Les gens sont rassurés de voir les résultats. C’est l’exact contraire du modèle gouvernemental où les financements viennent avant les projets. Sans efficacité et sans transparence bien évidemment», analyse notre architecte.

Poursuivant son analyse et sa réflexion sur les mouvements citoyens qui se créent de plus en plus en Kabylie pour prendre en charge aussi bien le développement que le cadre et la qualité de vie du citoyen, Sadali Mohand Ouamar estime qu’il faut retrouver les valeurs d’antan ainsi que les mécanismes de solidarité et d’entraide sociale qui ont permis à ces villages de survivre depuis des siècles en milieu de montagne souvent hostile. «L’Etat est en faillite. Il nous faut renouveler les mécanismes de solidarité de nos ancêtres et les adapter au monde moderne», dit-il. Question de survie.

Djamel Alilat
 
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