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«Une souffrance ignorée», selon le Dr Mahmoud Boudarene

Suicide : Plaidoyer contre les idées reçues

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le 16.11.17 | 12h00 Réagissez

Le suicide ! Ce vocable effrayant revient souvent dans des articles de presse, précisément en Kabylie.

Il y a deux semaines encore, un drame s’est produit dans la région de Makouda (Tizi Ouzou). Un jeune, sans troubles psychologiques apparents, il est même porteur d'un projet en ce sens qu’il construit sa propre maison, s’est donné la mort, laissant ses proches et tous les gens qui le connaissent plongés dans l’émoi et la consternation.

Si ce phénomène touche essentiellement les jeunes, il n’en demeure pas moins que d’autres franges, telles que les enfants, sont également touchées. Certains professionnels tirent la sonnette d’alarme quant à l’ampleur de ce phénomène, notamment en Kabylie. En revanche, concrètement, aucune enquête de terrain n’a été faite afin de rendre compte de ce phénomène.

Pas de chiffres officiels, les rares enquêtes, menées jusque-là (dont celle du docteur Boudarène), s’appuient sur les statistiques de la Protection civile, surtout en ce qui concerne la région de Tizi Ouzou. Quant à l’enquête menée par le Centre de recherche en anthropologie culturelle (Crasc) sur les jeunes, elle s’appuie sur les données de la DGSN et du corps médical. Bien que le Crasc, dans son enquête (2007-2008), constate que Tizi Ouzou est la seule wilaya «où les chiffres émanant des chercheurs et ceux de la DGSN sont les plus concordants».

Ce qui aide peut-être à révéler l’ampleur du phénomène dans cette région, contrairement à d’autres à travers le pays. Il reste qu’en l’absence de données officielles, il est très difficile de trancher sur l’ampleur du phénomène endeuillant à chaque fois des familles et négligé jusque-là par les autorités.

Toutefois, le Dr Mahmoud Boudarène, psychiatre ayant mené sa propre enquête en s’appuyant sur les chiffres de la Protection civile, estime  que le suicide n’est pas propre à cette région, comme il n’est pas plus élevé comparativement aux chiffres avancés, notamment en ce qui concerne ce phénomène dans certains pays européens ou dans d’autres régions du monde. Pourquoi alors la Kabylie revient-t-elle toujours au-devant de la scène ? Le Dr Boudarène explique cela par le fait que la région de Kabylie est bien couverte sur le plan médiatique.

«Je reste convaincu qu’il faut arrêter d’amplifier ce phénomène, dit-il. Le fait que les correspondants de presse scrutent dans les coins les plus reculés du pays le suicide et qu’ils en informent le citoyen ne correspond en rien à une augmentation du nombre de décès par le suicide», martèle notre interlocuteur, qui exerce dans cette région. Cette couverture médiatique a permis aux faits divers liés au suicide dans cette région d’occuper le devant de la scène.

«Cela est d’autant plus vrai pour la Kabylie, qui est le centre du pays et qui bénéficie pour plusieurs raisons d’une couverture médiatique poussée. Il n’y a aucune statistique sérieuse, rendue publique dans le pays, concernant ce phénomène», ajoute-t-il. Une autre spécificité. «En Kabylie, les gens n’hésitent pas à parler des cas de suicide, contrairement à d’autres régions, où on continue à le cacher», assure le Dr Boudarène.

Ce dernier met en garde contre la manipulation idéologique, politique ou religieuse, appelant à considérer le suicide dans son contexte scientifique. Bien que ce médecin soutienne que le phénomène n’est pas si effrayant comme on le rapporte dans la presse.

«Dire que l’on se suicide de plus en plus dans cette région est donc injustifié», atteste le psychiatre, qui souligne que ces chiffres rapportent un taux de décès par suicide de 3 à 4 pour 100 000 habitants, contre  20 en France,  12 aux Etats-Unis, 30 en Finlande, 23 en Autriche.

«Chez nos voisins du sud de l’Europe, l’Espagne et l’Italie, ce taux est de 7 à 8 pour 100 000 habitants», relève-t-il, estimant qu’en Kabylie, le nombre de décès par suicide a diminué ces dernières années. Dans la wilaya de Tizi Ouzou, 93 cas ont été enregistrés en 2000, soit 8,3 pour 100 000 habitants, 71 cas en 2001 (6,1 pour 100 000) ; 53 cas en 2002 (5 pour 100 000) ; 43 cas en 2003 (4 pour 100  000) ; 62 en 2004 (5,6 pour 100 000). Dr Boudarène considère tout de même que «le suicide est un phénomène qui peut (qui doit) être revisité en permanence pour rappeler au Pouvoir la nécessité d’être plus à l’écoute de la société et d’apporter les réponses à la souffrance qu’elle ne cesse d’exprimer. Une souffrance ignorée…»

Ce spécialiste met l’accent également sur un certain nombre de phénomène sociaux : harga, émeutes, violences et toxicomanie, qui caractérisent le vécu de la jeunesse. De l’avis de ce médecin, ces «solutions» constituent naturellement la porte de sortie, la seule issue possible «pour cette jeunesse qui est en proie au chômage, à la pauvreté, au manque de loisirs et, pour un nombre de plus en plus grand, à l’indignité».

Cela au moment où «l’Etat, qui ne fait rien pour que les jeunes Algériens, particulièrement, échappent à ce terrible destin, continue de lancer des promesses», dénonce cet ex-député. La négligence des autorités pour cette jeunesse se traduit également sur le terrain par l’absence de données réelles sur le phénomène du suicide, encore moins des enquêtes nationales et un plan d’urgence, afin de trouver des solutions à ceux qui mettent fin à leur vie à la fleur de l’âge. Faut-il rappeler que près de 70% de la population ont moins de 30 ans.

Soit «25 millions de citoyens, dont il faudra bien tenir compte un jour et pour lesquels il faudra, sans doute, songer à donner du bonheur, un tout petit peu de bonheur», suggère le Dr Boudarène, qui se demande si cela peut se réaliser en ces temps de crise.  Les raisons ?

Outre le climat politique qui n’est pas à la faveur de l’épanouissement des jeunes, le Dr Boudarène considère que certains événements de la vie et le stress qui en découle «peuvent amener le sujet vulnérable et/ou malade à cette situation extrême, surtout quand celui-ci est dans un isolement affectif et qu’il ne trouve pas le soutien attendu dans son entourage social et familial».

Ainsi le divorce, les conflits dans le couple ou avec les enfants, la perte de l’emploi, le harcèlement psychologique et parfois sexuel, sont, de l’avis de ce spécialiste, autant de facteurs qui aggravent le risque de passage à l’acte suicidaire. Pas seulement, «le viol ou les atteintes à l’honneur et à la dignité constituent un traumatisme psychique qui amplifie davantage le risque d’attenter à sa propre vie», soutient-il.

Qu’en est-il des suicides sans cause apparente ?

Des cas de suicide sont parfois commis par des sujets qui avaient jusque-là des attitudes dites «normales» sans aucun signe de trouble psychique ni problèmes d’ordre socio-économiques visibles. Ce qui effraie de plus en plus leur entourage. «C’est le cas des états dépressifs graves ou des psychoses débutantes, comme la schizophrénie», explique le Dr Boudarène, précisant que «le suicide vient parfois révéler un trouble psychique jusque-là méconnu, notamment par l’entourage…» Cet acte suicidaire, qui surprend tout le monde, notamment la famille du sujet, la plonge dans l’incompréhension. Ce qui l’amène à dire au journaliste qui rapporte l’information que «le suicidé était jusque-là normal et en bonne santé».
 

Passage à l’acte suicidaire

Les états dépressifs et la psychose schizophrénique. A elles seules, ces deux maladies sont responsables de plus de 80% des suicides. Le Dr Boudarène est persuadé que le nombre de décès par suicide va augmenter, dans la mesure où ces deux maladies précitées surviennent avant l’âge de 30 ans, rappelant que la population algérienne est très jeune. «Le handicap social qui les empêche de vivre en harmonie avec la communauté précipite, dit-il, le passage à l’acte». Il cite également des sujets en difficulté familiale ou sociale, mais précise que ce sont des cas rares, dans la mesure où dans ce cas de figure, l’agressivité est tournée vers l’extérieur. «Les conduites antisociales sont parfois observées et l’abus de substances psychotropes (de stupéfiants) est une conduite intermédiaire entre autodestruction et transgression des interdits sociaux», estime le psychiatre. Ce dernier révèle que généralement ce sont les sujets plus âgés qui se suicident pour des raisons sociales ou financières.
 

Les femmes moins exposées

Le suicide est moins fréquent chez la femme que l'homme (deux à trois hommes pour une femme). Car, de l’avis de notre interlocuteur, les femmes sont moins exposées à l’échec social. Néanmoins, les tentatives de suicide sont plus nombreuses (trois femmes pour un homme). La tentative de suicide témoigne «d’une souffrance certaine et de la difficulté à trouver les moyens de l’exprimer», surtout pour les jeunes filles. Par ailleurs, comme chez les hommes, le geste suicidaire pour les femmes âgées est souvent fatal. Il renseigne sur «un réel désir de mourir», observe le médecin.
 

Rahmani Djedjiga
 
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