Pages hebdo Magazine
 

Kamel Chachoua. Chargé de recherches au CNRS à propos des mariages consanguins

Pour l’éradication des conditions qui rendent possibles des mariages démunis d’amour

Taille du texte normaleAgrandir la taille du texte

le 08.06.17 | 12h00 Réagissez


L’Algérie est considérée comme le premier pays maghrébin et africain qui applique le mariage consanguin, selon les données de l’association française le Mouvement matricien. Pourquoi cette tradition persiste-t-elle en dépit des développements que la société algérienne a connus ?

Oui, selon plusieurs classements statistiques arabes et africains, l’Algérie est première dans presque tout, dans le pire comme dans le meilleur. Première en nombre d’universités et de diplômés, première en infrastructures urbaines, routières, scolaires et industrielles, première en PIB, en nombre de partis politiques, de femmes élues, mais aussi première en taux de suicides, d’accidents routiers, d’enfants recueillis et j’en oublie encore.

Concernant la statistique des mariages consanguins, de toutes les autres, on ne peut pas à mon avis l’aborder sans vérifier les conditions de production de ces chiffres. Il est fréquent que par une sorte de paresse intellectuelle, certains font un usage abusif des chiffres, non pas seulement pour  «faire science», mais aussi pour arracher, plus rapidement, plus facilement et plus subtilement à l’opinion commune, des aveux, des acquiescements et des adhésions qu’ils auraient du mal à obtenir par des procédés plus laborieux, plus artisanaux qu’exige l’enquête scientifique proprement dite.

Ce fondamentalisme des chiffres et de la statistique, mal pensé, mal contrôlé et mal analysé produit des ravages et des problèmes pires que ceux qu’il prétend analyser. Cela étant dit, si l’Algérie apparaît comme la société où l’on contracte le plus de mariages consanguins, c’est surtout parce que c’est le pays qui dispose des moyens de comptabiliser ces unions plus régulièrement et de manière plus exhaustive que les autres. En effet, et pour le cas qui nous concerne ici, la statistique risque de compter, sans le savoir, ceux qui comptent leurs mariages consanguins, plutôt qu’à compter les mariages consanguins.

Ce n’est pas tout, car ce sont paradoxalement les pays et les groupes où se pratique encore plus significativement ce genre d’unions qui échappent le plus fréquemment et le plus complètement à la statistique. Enfin, si on écoute et on prend pour argent comptant le discours des gens sur leur parenté et leur généalogie, tous leurs mariages nous paraîtront consanguins.

Les vieilles Kabyles, par exemple, ont un art particulier de fabriquer des rattachements généalogiques mi-fictifs, mi-réels, notamment lors des demandes d’une fille en mariage, il y a même un proverbe kabyle qui dit : «Là où tu vas, tu trouveras ta racine.» La société a «horreur» de l’étrangeté comme la nature a horreur du vide. Dans le code ancien, on ne peut dire à un homme qu’on ne le connaît pas et même si on ne l’a jamais vu, on fait semblant de le reconnaître ou de le confondre avec un autre. Tout cela pour vous dire que certaines parentés, même revendiquées et affichées, ne sont en réalité que des constructions fictives consacrées et reconnues.

Concernant le lien entre le développement socio-économique et les mariages consanguins, je dirais que les choix matrimoniaux et l’institution du mariage en général restent encore à l’abri des assauts de la modernisation et représentent le dernier pré-carré où la famille se réfugie pour exercer son dernier pouvoir après que l’Etat moderne l’a pratiquement dépouillée et expropriée de toutes ses missions anciennes et régaliennes, celle de l’éducation, de la sécurité, de la justice et du travail.

Le mariage consanguin, qui n’est qu’exceptionnellement un mariage de libre choix et d’amour «profane», est le mariage le plus familial que célèbre la famille et l’élève au-dessus de tout et lui donne cette dimension quasi sacrée et religieuse. Il s’oppose ainsi radicalement au mariage mixte (par la langue ou par la nationalité) par exemple, qui est la forme suprême du libre choix personnel et égoïste qui «stupéfait» encore aujourd’hui beaucoup de parents. Le mariage consanguin peut être un moyen de renforcer le lien familial, de s’assurer même une sécurité affective à moindre risque et à moindre coût. En tout cas, il n’est pas le mariage du désir spontané, de la passion amoureuse, toute chose que la famille suspecte et même redoute.

L’enquête du ministère de la Santé affirme que ces mariages sont beaucoup plus fréquents en Kabylie et dans la vallée du M’zab. Pourriez-vous nous expliquer les résultats de cette enquête du point de vue sociologique ?

Parce que la Kabylie et le M’zab sont justement les lieux où le mariage consanguin  s’est le mieux conservé au sol comme dans les mémoires, il est donc là plus qu’ailleurs, plus visible et plus audible, alors que dans les villes, où l’exode et l’émigration ont développé une sorte d’agrégation anarchique, la mémoire matrimoniale s’est flétrie et précarisée.

Certains analystes avancent les anciens motifs favorisant le mariage consanguin (préservation de l’héritage, des liens familiaux…), ces motivations sont-elles d’actualité ? Autrement dit, y a-t-il d’autres nouveaux facteurs qui entrent en jeu ?

Il est sans doute vrai que ces unions consanguines ont favorisé ici ou là la constitution de certaines fortunes, mais ces cas sont vraisemblablement rares et ne représentent pas le mobile principal de ces unions, car ces mêmes familles, dotées en patrimoine foncier et symbolique, cherchaient plutôt à faire des mariages au loin afin de renforcer leur monopole économique et symbolique sur l’ensemble de la tribu, voire de la confédération toute entière.

En effet, le mariage endogame et consanguin qu’on contracte au sein du clan ou du village était considéré comme sage et tranquille, tandis que le mariage lointain est vu comme plus prestigieux, car il inspire l’idée de conquête, de victoire et apporte au village et à la famille un réseau et des liens extérieurs nouveaux. Cela dit, bien que les Kabyles n’aient jamais dénigré explicitement le mariage avec la cousine patrilinéaire ou matrilinéaire (bent al amm, bent al khal), ils l’ont toujours célébré avec peu d’enthousiasme, car aux yeux des jeunes garçons notamment, il sacrifie le plaisir et l’amour individuel pour le devoir et le bien familial.

Enfin, ce lexique politique et militant de préservation est à vrai dire influencé par le contexte de lutte lié à une époque où tout serait le produit d’une certaine volonté de défense et de résistance identitaire. Or, beaucoup de mariages consanguins sont en vérité des mariages arrangés, des mariages qui cherchent à unir des défauts plutôt qu’à réunir des atouts, à additionner des stigmates et des tares plutôt qu’à croiser des distinctions et encore moins à préserver ou constituer des fortunes.


Si réellement le mariage consanguin est motivé par la préservation de l’héritage, pourquoi est-il plus fréquent dans les milieux ruraux que les grandes villes ?

L’héritage foncier et indivis se trouve toujours dans le monde rural, tandis que les fortunes personnelles, bancaires et immobilières sont souvent en ville où elles se sont constituées après un exode ancien ou récent. En fait, tout dépend de la manière dont on a conduit et recueilli ces affirmations, mais il est certain que le monde rural figure comme le réservoir d’un nombre important de mariages consanguins, car c’est là où se trouve l’essentiel des générations concernées par le mariage consanguin dans les années d’avant 1980.

A cela, il faut ajouter que l’exode rural et l’émigration en France, qui ont affecté le monde rural depuis le milieu du siècle dernier (1950), ont causé une sorte de relâchement, voire d’oubli, du lien de parenté entre ceux qui sont restés et ceux qui sont partis. En effet, l’affaiblissement social et sociologique des liens de parenté peut dans certaines situations faire oublier ou, à tout le moins, atténuer le caractère consanguin de ces mariages entre cousins.  A une certaine époque, durant les décennies 1970 et 1990, il y eut, en effet, une poussée des mariages consanguins entre un(e) immigré(e) de France ou d’Alger et un(e) cousin(e) villageois(e) qui viennent chercher dans la famille restée au village une épouse  du «terroir» ou «halal» et qui serait, à leurs yeux, plus «docile»  et plus «soumise».


40% des handicaps en Algérie proviennent des mariages consanguins. Quels sont les procédés permettant de convaincre les gens afin d’éviter ces mariages, sachant que le choix du partenaire relève des libertés individuelles ?

Si 40% des handicaps en Algérie proviennent des mariages consanguins, alors il faut tout de suite les interdire, sinon nous serions responsables et comptables de toutes les futures victimes qui sortiront de ces unions. S’il est sage et nécessaire de ne pas recommander ce genre de mariage et d’appeler officiellement à ne le contracter qu’avec prudence, il ne faut pas non plus lui prêter des effets aussi foudroyants qu’on le dit et qu’on répète depuis longtemps. Effectivement, les tares organiques ou psychiques de ces mariages consanguins ne peuvent se produire que par une répétition de ces unions sur plusieurs générations.

Aussi, certains effets qu’on attribue souvent aux mariages consanguins sont au fond dus aux caractéristiques propres des couples concernés, comme  par exemple l’écart d’âge important (plus de 25, 30 et même 40 ans quelquefois !) ou des handicaps physiques et/ou mentaux qui sont la cause même de ces unions avant de réapparaître sous forme de conséquences dans les malformations chez les descendants ultérieurs de ces générations. S’il est certain que ces mariages peuvent aggraver certaines propriétés génétiques déjà en les additionnant, celles-ci peuvent aussi, suivant cette même logique, multiplier et renforcer les gènes de qualité.

Enfin, ces unions présentent aussi l’avantage de renforcer les liens sociaux et la solidarité au niveau local et familial dans les situations les plus critiques. Plusieurs veuves, de nombreux orphelins furent sauvés par ces liens de parenté nés de mariages consanguins après des décès précoces, comme par exemple durant la Guerre de Libération.

Anciennement, quand l’émigration était un stigmate et même un danger, c’était les hommes mariés dans la parenté immédiate qui émigraient plus sereinement en laissant leurs foyers aux voisins et cousins de terre ou de sang. Les unions consanguines n’ont donc pas toujours eu cette influence néfaste qu’on leur attribue de nos jours, et c’est probablement pour toutes ces raisons que gisent encore dans l’inconscient collectif que les gens, bien qu’ils tiennent en «horreur» ces mariages qui ont une sorte «d’air de parenté» avec l’inceste, les regardent avec plus d’indulgence et de compréhension, car ils répondent à une certaine morale, indéniablement sévère et austère, mais utile.

Actuellement, les autorités publiques, notamment le ministère de la Solidarité nationale, comptent lancer une campagne de sensibilisation sur les méfaits du mariage consanguin (maladies héréditaires, handicaps physique et mental). Pensez-vous que cette campagne puisse convaincre les gens, sachant que parmi ces mariages, on trouve des couples d’intellectuels, dont des médecins ?  
Les arguments rationnels à eux seuls ne suffiront pas bien évidemment à convaincre sur un terrain qui mêle des intérêts et des stratégies sociales et symboliques complexes. Le mariage consanguin n’est pas un fléau ni une épidémie qu’il faut éradiquer par une campagne étatique et hygiénique comme pour le suicide.

Ce qu’il faut aborder, ce n’est pas une campagne de sensibilisation érudite et luxueuse, mais l’éradication des conditions qui rendent possibles ces mariages souvent démunis d’amour et de plaisir. Pour aller vite, il est urgent d’aller le plus rapidement vers une égalité totale et complète des droits, mais alors de tous les droits entre les hommes et les femmes, le reste se fera de lui-même..

Parcours :

Kamel Chachoua est chargé de recherches au CNRS à l’Institut d’études et de recherches sur le monde arabe et musulman à Aix-en-Provence (France) et chercheur associé au Centre national de recherches préhistoriques, anthropologiques et historiques (CNRPAH) à Alger et au Crasc à Oran.

Rahmani Djedjiga
 
le dessin du jour
LE HIC MAZ

Mes infographies

El Watan Magazine

impact journalism days

 

Indépendance Algérie

 

El Watan Etudiant

Chroniques
Point zéro Repères éco

Vidéo

Débats d'El Watan

Débats d'El Watan
Loading...

Suivre El Watan

FacebookFacebook       TwitterTwitter
Télévision
Télérama       Télé Alger TV Algérie
 
Loading...