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Ouzellaguène (Béjaïa) : Voyage dans les entrailles de Tizi Meghlaz

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le 19.10.17 | 12h00 Réagissez

Ouzellaguène (Béjaïa) : Voyage dans les entrailles de Tizi Meghlaz

C’est la fin du mois d’août. Au village Tizi Meghlaz, sur les hauteurs d’Ouzellaguène, à 80 km au sud de Béjaïa, la vie se ranime paisiblement loin du vacarme des villes côtières en cette période de haute saison estivale.

Un groupe de spéléologues, issus de l’Association de spéléologie et sports de montagne de Béjaïa (CSSMB), vient de poser pied près de l’ancienne fontaine du village. Ils s’appellent Athmane Azouaou, Amir Mazioua et Hamid Yahi, tous membres actifs de ce dynamique club. Mission : explorer la grotte dite "Affalu Merzuk", sise sur l’autre versant du village. Une cavité vivante que la nature continue de façonner depuis des siècles et qui a été le théâtre d’un événement historique durant la Révolution algérienne.

A peine le véhicule immobilisé, un berger, suivi de son troupeau de moutons et de chèvres, avance dans la direction du groupe qui s’affaire à endosser les équipements. «Vous allez vadrouiller dans la montagne?», demanda l’éleveur, pendant que ses bêtes prenaient d’assaut le bassin de la source pour se désaltérer. A Hamid Yahi, le président du CSSMB étale succinctement l’objet du déplacement. «Nous allons explorer la grotte dite ''Affalu Merzuk''», avant de «soutirer», en journaliste amateur, des informations sur l’histoire de cette grotte.

S’appuyant sur sa canne en bois d’olivier, le vieux éleveur raconte : «Entre 1957 et 1958, un groupe de moudjahidine, composé de 12 ou 13 éléments, s’est réfugié dans cette grotte, fuyant la traque et les bombardements de l’aviation française. Un jour, la cachette a été donnée par un harki. Alors que les maquisards se terraient dans la grotte, les militaires ont envoyé un gaz toxique et lancé des grenades par la bouche de la cavité avant de la sceller avec du béton.»

Un monde merveilleux

Après plus de 700 m de marche à pied, sac sur le dos, nous atteignons le sommet de la falaise qui surplombe "Affalu Merzuk", à plus de 1000 m d’altitude, entre Tizi Ouzou et Béjaïa. En face de cette position, se dresse au sud le mont d’Ath Ziki, à quelques kilomètres à vol d’oiseau. Une vingtaine de mètres plus bas, de l’autre côté de l’escarpement, un petit sentier battu mène droit vers l’ouverture de la grotte. Les spéléologues s’équipent de leur combinaison. Rien n’est laissé au hasard, une corde de progression est attachée à l’entrée de la cavité afin de retracer l’itinéraire et faciliter le retour. Le matériel est mis avant d’entamer la descente d’un dénivelé d’environ 4 à 5 m. L’entrée se présente en un sentier en désescalade.

Le parterre est glissant du fait de l’humidité. Nous pénétrons une grotte toujours active, les concrétions étant en perpétuelle formation. Les concrétions calcaires formant les parois de la grotte sont composées d'une superbe draperie de couleur claire et parfois rosâtre. D’autres formes murales improbables ressemblent à des coulures de bougie. Des formes étranges se distinguent sur les parois et bien d’autres figures que le visiteur peut entrevoir et dessiner à volonté pour peu qu’il ait de l’imagination.

L’une des caractéristiques des grottes souterraines actives est la présence également de stalactites et de stalagmites dont certaines se sont rejointes pour se souder et former d’imposantes colonnes de calcaire qui prennent pied au fond d’un petit bassin rempli d'eau que les spéléologues désignent par le nom "gour". Mais le fait désolant est que les parois de la grotte sont noircies. Nos accompagnateurs estiment que cela est le fait de l’homme et à la fois de la pollution ambiante. «L’environnement d’une grotte est très sensible à la pollution. Nous avons aussi constaté que des personnes indélicates se sont rendues dans cette grotte en éclairant la cavité à l’aide de torches imbibées de carburant. Et ce par ignorance des conséquences de cette source de chaleur et de fumée sur ce milieu naturel», dira Hamid Yahi.

Stalactites par terre

A mesure que le groupe progresse dans la cavité, les traces d’agression sur ce milieu naturel sont visibles par terre. Des boîtes de conserves, un emballage de shampooing, une cannette de bière vide, des bâtons montés d’un chiffon brûlé ayant fait office de torche «préhistorique», des piles et autres bouteilles en plastique.

Résultat : sur les premiers 50 m, les parois sont noircies. Le sol est jonché de stalactites cassées. «On dirait que des énergumènes se sont donnés à cœur joie dans la destruction de ces concrétions», regrette Athmane. «Si seulement ils savaient que la formation d’une stalactite ou une stalagmite est une question de siècles», disent, désolés, nos guides d’un jour. D’après nos recherches, «la vitesse de croissance des concrétions dont fait partie une stalagmite dépend de nombreux facteurs (pluviométrie, taux de CO2, température…).

On est autour de la vérité en misant sur une moyenne de 4 à 5 cm par siècle...» Plus loin, après avoir parcouru une centaine de mètres en profondeur, les murs reprennent peu à peu leur aspect naturel. Mais des cadavres de stalactites et de stalagmites tapissent le sol et ce n’est pas un fait naturel, insiste-t-on.

La grotte se développe sur plus de 200 m à l'horizontale, avec des descentes abruptes. Les yeux rivés sur ce désastre qui s’offre sous ses pieds, Amir pense à voix basse : «Il va falloir que nous promouvions un programme national pour la protection des grottes et leur mise en valeur. Cela permettra aussi de lancer des campagnes de sensibilisation à l’endroit des aventuriers ou des amateurs des explorations souterraines pour mieux respecter cette richesse si fragile comme la peau d’un bébé.» Pour le président de l’association, «en dehors de son aspect naturel, cette grotte revêt une valeur  historique».

A ce titre, Hamid Yahi estime qu’«il faut absolument que les pouvoirs publics s’impliquent pour les aménager, de sorte qu’elles soient accessibles uniquement dans le cadre d’une expédition scientifique, sportive ou d’une visite encadrée par des guides professionnels». Afin de protéger cette cavité et les autres grottes qui s’engouffrent dans ces montagnes, l’idéal «c’est de mettre en valeur ces sites naturels et historiques en installant des structures légères qui permettront d’organiser des visites guidées. Cela aura un double impact sur la vie de cette région, car on aura fait un pas vers le développement du tourisme de montagne et sauvé un pan de l’histoire de la Révolution», atteste-t-il. «Afin de sauvegarder notre patrimoine et nos acquis, il faut d’abord qu’on apprenne leur importance et la valeur de ces choses». Tel est le mot de la fin qu’a lancé le vieux berger avant de disparaître dans la broussaille avec ses bêtes.
 

Nordine Douici
 
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