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L’exposition de l’architecte Nabila Métaïr propose une balade dans la ville

Oran, une ville «art-déco»

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le 11.01.18 | 12h00 Réagissez

Les gens ne savent pas qui tu es, ils vivent chez toi mais ne te voient jamais !», chantait le poète Léo Ferré dans sa chanson Paname, qui se voulait une ode, pour ne pas dire un blason, à la ville-lumière.

En le paraphrasant un peu, ce petit couplet peut très bien convenir à Oran, une ville qui regorge de drôles de pépites, mais qui sont, pour la plupart, ignorées des Oranais. Ces pépites oranaises, parsemées ici et là à travers la ville, sont d’ordre architectural, et étiquetées «art-déco». C’est justement afin de les faire découvrir au grand public que Nabila Métaïr, architecte et doctorante en histoire de l’art (Paris), a fait récemment une exposition à l’Institut français d’Oran. Car les trésors architecturaux, la ville d’El Bahia peut se targuer d’en contenir, et en pagaille.

Pourtant, c’est presque s’ils ne sont pas «embusqués» dans les frontons d’habitations, et de facto, passent inaperçus. D’abord, qu’est-ce que l’art-déco ? Il faut noter que l’étiquette «art-déco» est apparue seulement dans les années 1960. «On ne peut situer l’art-déco de manière générale, étant donné que les frontières stylistiques sont très floues. On ne sait quand il a commencé ni quand il s’est arrêté.

Toujours est-il, l’étiquette art-déco apparaît dans les années 1960 à travers les recherches anglo-saxonnes», informe Nabila Métaïr. Cette étiquette est apparue «pour désigner les objets, le mobilier et l’architecture émergeant dans la période de l’entre-deux- guerres, plus particulièrement en 1925, à l’occasion de l’exposition des arts décoratifs et industriels modernes qui s’est tenue à Paris».

C’est un art assez «géométrisé», contrairement à l’art nouveau, où on se contente de prendre «du figuratif et de le plaquer sur la mosaïque ou de la céramique, avec, par exemple, des fleurs stylisées, mais non géométrisées». Aussi l’art-déco est-il considéré comme le premier style international, tant par sa présence dans le monde entier que par ses sources multiples, ce qui fait qu’on le trouve aussi bien à New York qu’à Bombay, mais encore à Madrid, Napier, Paris, Rio, Hanoi, ou encore Dakar, Alger, Casablanca et enfin Oran.

«Oui, Oran !», insiste Nabila Métaïr, qui précise que son exposition - qui, actuellement, voyage à Tlemcen -, «s’attache à faire redécouvrir les ornements et les matériaux multiples à travers lesquels Oran a fait le choix de cette modernité 'décorée' : profusion florale et figures animalières, scènes mythologiques, abstractions géométriques et allégories. Et ce, à travers des bas-reliefs, mosaïques, céramiques, ferronnerie, bow-windows, claustras et pilastres distingués.

Autant d’éléments représentatifs de l’art-déco à Oran». L’expansion «internationale» de l’art-déco a débuté, en 1925, depuis l’exposition des arts décoratifs de Paris, à laquelle ont pris part d’illustres personnalités. «Il s’agit d’un style assez customisé. Quand il entre dans un pays, il s’adapte complètement à la culture locale. Il est à la fois universel, régional, mais régionaliste aussi, ce qui fait que quand on évoque le cas d’Oran, on va retrouver des motifs et décors qui existent un peu partout dans le monde, comme on va trouver des décors qui sont propres à Oran à travers la faune et la flore».

Et si on prend une autre ville, Hanoi, pour ne pas la citer, «l’art-déco sera plaqué sur des constructions très verticales parce que ça correspond au code de l’urbanisme de cette ville, que d’avoir un gabarit très fin et haut, avec des plaquages qui rappellent beaucoup le répertoire stylistique asiatique».

On l’aura compris, ce style, qui s’est transposé vers l’architecture, part dans tous les sens. De ce fait, comme dans les années 1930, il y avait les fameuses expéditions en Amérique du Nord, en Egypte, on retrouve de facto au cinéma Régent d’Oran des plantes de typologie égyptienne, comme on retrouve aussi des référents complètement égyptiens au Luxor de Paris, un cinéma qui a, lui aussi, été fait pendant la période art-déco.

En bref, on s’inspire de tout ce qui se faisait à cette époque-là, et c’est en suivant cette logique qu’on retrouve, à Oran, le fameux avion et la voiture plaqués sur un immeuble du XIXe siècle, à l’entrée du quartier de St-Pierre, près du siège de la wilaya, pour la simple raison que durant ces années-là, les moyens de transport étaient comme qui dirait… à la mode.

On peut citer aussi le fameux bâtiment CPA, à la rue Khemisti, d’un style plus ou moins néo-mauresque, «un bâtiment qui ressemble à peu près au Palais des Doches de Venise, une architecture très italienne, qu’on retrouve beaucoup en Tunisie. Ça ressemble, en fait, à un style qui a fait son expansion partout en Algérie, sauf à Oran, où il fait exception.

Car, en dehors de la CPA, qui est un peu italianisante, et la gare d’Oran (réalisée par Albert Ballure en 1922), on n’a pas un grand témoignage du style d’Etat». L’habitation privée est aussi mise en exergue par la doctorante en histoire de l’art, à l’image de l’immeuble Lamarcie, au 75, rue Larbi Ben M'hidi, réalisé par l’architecte parisien Duffour.

«On lui a demandé de dessiner un bâtiment, puis il y a eu un architecte exécutant sur place qui l’a réalisé. En effet, cela ne veut pas dire que l’architecte Duffour a suivi le chantier et vécu à Oran». Il y a aussi, à la place des Victoires, les anciennes œuvres sociales, avec la ruche et une immense abeille (que d’aucuns, jusqu’à ce jour, prennent encore pour une mouche…).

Si cet immeuble est actuellement désaffecté, il a été, durant les années 60 et 70 une salle de cinéma. «Le traitement de l’immeuble des œuvres sociales, avec la porte en semi-octogonal, est typiquement le style art-déco de cette période-là». Nabila Métaïr a mis en relief également les auvents avec ce qu’on appelle «les bow-windows» qui sont la partie saillante d’un bâtiment qui traite des balcons : «Un traitement en auvent, en décor, qu’on met en saillie. On met des auvents pour briser le soleil au-dessous du balcon.

Là encore, on trouve cela un peu partout à Oran.» Il y a aussi le Grand garage du centre, qui était, à titre d’information, le plus grand garage à sa construction en 1927 en Afrique du Nord. Très moderne, pourvu même d’un monte-charge, il a été réalisé par l’architecte Antonin Ducoin, le même qui a fait la réhabilitation de l’hôpital Baudens, de Sidi El Houari, en 1937, et qui a construit les hôpitaux de Tlemcen et de Béni Saf.

Dans l’exposition de Nabila Métaïr, elle a mis le Grand garage à côté du premier bâtiment construit au front de mer, à une époque justement où le front de mer n’existait pas (d’où le fait, d’ailleurs, que l’entrée ne donnait pas sur la mer, mais sur la rue de Nancy). «Ces deux bâtiments-là se rapprochent, car ils sont dans la transition de l’art nouveau vers l’art-déco.»

A Oran, on retrouve partout un traitement «mosaïque» qui est plaqué sur les façades, «des appuis très 19e siècle, qu’on retrouve, par exemple dans le bâtiment des PTT, à côté du Grand garage (rue Khemisti), d’ailleurs fait par le même architecte, mais qui sont complètement néo-classiques, alors qu’ils ont été faits entre les années 1920 et 1930».

«Beaucoup de gens diront que c’est complètement moderne, que ça se rapproche du Corbusier, qu’on n’est plus dans la période art-déco, car on n’a pas beaucoup de moulures, pas beaucoup de plâtre… mais en fait si !», dit-elle, argumentant : «Le Corbusier a initié un style paquebot, mais dans la manière de concevoir la composition du bâtiment, c'est-à-dire en encastré, comme dans un paquebot, sauf que le style paquebot, on le retrouve beaucoup à Oran sur tout le front de mer, et beaucoup de bâtiments du côté de Mirauchaux.

On a l’impression que ce sont des bateaux qui sont en train d’accoster à Oran…» Il y a aussi le fameux marché Michelet, à l’architecture si particulière, une œuvre de Georges Veulf, réalisée en 1930, qui a aussi créé, à la même période, le marché du Plateau Saint-Michel. «Là, on retrouve une autre modernité, parce qu’il va travailler avec des claustras ajourés qui font pénétrer la lumière dans l’espace, des dalles de verre.

Les sous-sols de Michelet, maintenant, sont illuminés autrement, mais à l’époque, c’était des dalles de verre qui faisaient pénétrer la lumière». «Jorge Veulf a aussi réalisé le musée Ahmed Zabana, qui ressemble beaucoup au musée de l’émigration à Paris, avec la plus grande frise de bas-relief art-déco d’Europe». Quant aux balcons zoomés dans l’exposition, c’était «une manière de dire que dans les années 1930, il y avait ce qu’on appelle les catalogues d’ornement, des catalogues qui circulent chez les industriels du bâtiment et chez les architectes.

De ce fait, un commanditaire, qui a envie d’avoir une frise, va la voir sur le catalogue, et instruit par la suite l’architecte de l’appliquer». C’est la raison pour laquelle on peut trouver aujourd’hui, au 3, rue Lamartine, sur un immeuble, la même frise que dans un autre bâtiment, de l’autre côté de la Méditerranée… à Barcelone !

Enfin, on peut dire cette belle exposition s’est voulue une manière de sensibiliser l’opinion publique sur ce trésor patrimonial que possède Oran, qui est l’art-déco. Et dire que dans un passé pas si lointain, certains responsables, -qui sont en fait des fieffés irresponsables-, ont parlé de raser tout le centre-ville d’Oran pour y ériger des buildings à la Dubai !

 

El Kébir Akram
 
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