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Le phénomène des harraga a émergé grâce aux traces de la liaison sous-marine Galsi

Lorsque le mal-vivre se dévoile au monde

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le 19.10.17 | 12h00 Réagissez

De janvier à fin septembre 2017, entre 800 et 1000 nouvelles tentatives d’émigration clandestine ont été mises en échec par nos gardes-côtes, alors que plusieurs dizaines de harraga avaient déjà donné de leurs nouvelles d’Italie.

Des indicateurs, parmi tant d’autres, qui peuvent témoigner de l’incapacité de l’Algérie à retenir ses enfants, à apporter des réponses globales à leur mal-vivre ainsi que de l’inefficience avérée du dispositif criminalisant l’acte de la harga (loi n° 09-01 du 25 février 2009).

Singulière ironie du sort ! Si pour le gaz naturel, sa rentabilité a été remise en cause du fait de la progression de la demande interne et des coûts d’investissement, jugés trop élevés, le projet de gazoduc-Algérie-Sardaigne-Italie (Galsi), mis en veille depuis plus d’une dizaine d’années, s’avérera être, en revanche, un filon d’or ayant favorisé l’émergence d’un marché de nature toute autre, mais non moins rémunérateur et aux débouchés à l’international tout aussi sûrs : le business de la harga à destination de la botte qui générerait aux réseaux des passeurs, selon des estimations italiennes, des bénéfices pouvant aller jusqu’à 700 millions d’euros.

En effet, c’est grâce à l’expertise dans le domaine de la navigation et de la pêche en apnée d’un septuagénaire natif de Annaba, de Sidi Salem plus précisément, qui fut mis au parfum, de manière indirecte, de la cartographie du tracé nécessaire à la mise en place d’une liaison sous-marine en Méditerranée par gazoduc entre l’Algérie et l’Italie, en passant par la Sardaigne, projet lancé en 2003 par la compagnie Sonatrach et ses partenaires italiens (Eni, Edison, Hera et la Région Sardaigne), que la route migratoire vers la Sardaigne, île située sur flanc nord-ouest du canal de Sicile, fut découverte pour la première fois.

Le mérite, faut-il le reconnaître, revenant également de fait à l’ancien ministre de l’Energie, Chakib Khelil. Car ne pouvait être possible, sans l’ingéniosité de celui à qui la jeunesse algérienne, de plus en plus tentée par la harga, réclame toujours le rapatriement des millions de dollars dont il est accusé de s’en être injustement accaparé, la mise au point dudit tracé de 1500 km, dont 560  prévus en haute mer.

La finalité de l’association algéro-italienne étant le renforcement de la sécurité énergétique du vieux continent, particulièrement l’Italie, avec l’exportation, dès 2014, via le Galsi, d’au moins 8 milliards m3/an de gaz, d’abord par voie terrestre, depuis les sites de production (Sahara) jusqu’à Biskra, Batna puis Constantine, ensuite par voie maritime, de Annaba à Piombino, en Toscane, en passant par les deux petites villes de Cagliari et Olbia (Terranoa), en Sardaigne.

Or, au lieu du gaz naturel, le tracé du tronçon en offshore aura, en fin de compte, beaucoup plus aidé à l’acheminement d’êtres humains. Et le coup de starter des premières expéditions clandestines vers le rêve européen fut donné au début de l’été 2005   par un groupe d’une quinzaine de harraga et, ironie du sort, ils étaient originaires de Batna,

Constantine et de Annaba. Depuis, une véritable campagne de promotion autour de la destination Sardaigne au départ de Sidi Salem  fut lancée et le phénomène de la harga commencera par se répandre, de manière spectaculaire, auprès des jeunes Annabis, de wilayas limitrophes et d’un peu partout. Ainsi, en l’espace de quelques années, les départs se comptaient en centaines puis en milliers et Annaba se verra vite propulsées au rang des plus grandes villes maghrébines émettrices de harraga.

Leur nombre exact ?  En l’absence de statistiques officielles, plusieurs ONG, d’ci et de l’autre rive de la Méditerranée, militant pour la défense des droits des migrants, parlent de plus de 10 000 harraga appréhendés, entre 2005 et 2016, par les services des gardes-côtes nationaux, de 20 000 à 25 000 autres arrivés à bon port (4000 entre 2005 et 2008) et plus de 1500 pour qui l’aventure s’était brutalement arrêtée au cœur de la grande bleue, et ce, sans parler de centaines d’autres, à ce jour, portés disparus.

Mais, faut-il le souligner, après celui de 2011, année marquée par des événements politiques exceptionnels ayant ébranlé plus d’un pays arabe, le record le plus retentissant sera atteint en 2016 où pas moins de 1106 franchissements illégaux des frontières maritimes italiennes étaient à l’actif de nos harraga. Ce qui a d’ailleurs poussé, le président de la région de Sardaigne, Francesco Pigliaru, à déclarer publiquement, fin septembre dernier, son ras-le-bol, exhortant les autorités de son pays à prendre les mesures qui s’imposent pour endiguer les débarquements massifs de migrants irréguliers algériens sur son île. Sauf que son appel serait resté sans écho puisque la tendance était toujours à la hausse. De janvier à fin septembre 2017, entre 800 et 1000 nouvelles tentatives d’émigration clandestine ont été mises en échec par nos gardes-côtes, alors que plusieurs dizaines de harraga avaient déjà donné de leurs nouvelles d’Italie.

Des indicateurs, parmi tant d’autres, qui peuvent témoigner de l’incapacité de l’Algérie à retenir ses enfants, à apporter des réponses globales à leur mal-vivre ainsi que de l’inefficience avérée du dispositif criminalisant l’acte de la harga (loi n° 09-01 du 25 février 2009).

Pis encore, en guise de réponse immédiate, les départs s’étaient, au contraire, exacerbés après une brève accalmie. Mais, cette fois-ci, les harraga se rabattront sur une autre route migratoire, la Grèce, celles de l’Italie et de Malte étant devenues de moins en moins sûres : pour preuve : 11% des 11 808 migrants illégaux interceptés en Grèce, entre 2010 et 2011, avaient été identifiés en tant qu’Algériens, juste derrière les Pakistanais (16%) et les Afghans (23%).

Et pas seulement : le canal de Sicile s’était, à la même période, macabrement illustré en engloutissant 87% des 1674 migrants illégaux morts en Méditerranée dont beaucoup d’Algériens. Aussi, en 2011, toujours sur l’itinéraire terrestre entre la Turquie et la Grèce, où convergeaient plus du tiers des passages des migrations irrégulières vers l’Europe au départ des côtes maghrébines, avènement du «printemps arabe» aidant, les harraga étaient presque deux et six fois plus nombreux que les Marocains et les Tunisiens : 1700 avaient été interceptés après leur entrée, sans compter tous ceux, encore plus nombreux, qui, dès leur arrivée par la mer, s’étaient évaporés dans la nature, ou ceux disparus dans les naufrages fantômes.

La surcharge et la fragilité des embarcations utilisées finissaient souvent par avoir raison de tous leurs efforts de combattre, seuls, la houle. Surtout que les opérations de sauvetage devenaient de moins en moins fréquentes considérant les risques d’arrestation ou de saisie d’embarcation auxquels pouvaient s’exposer les pêcheurs italiens ou autres, en cas d’intervention afin de prêter les secours aux migrants en difficulté. Idem  pour les navires de guerre de l’OTAN, mais bien évidemment pour d’autres raisons.

Sans le savoir, les harraga débarquent, le plus souvent, sur le littoral sud de l’île sarde, là où se trouve une vaste base d’entraînement des forces armées italiennes de l’OTAN et ses infrastructures, des polygones de tir depuis la côte (Perdasdefogu), des champs pour exercices de feu (capo Teulada), des polygones pour exercices aériens (capo Frasca), des dépôts de carburant et autres produits chimiques dangereux, etc. Plus frappant encore : lorsqu’ils parviennent à échapper aux mailles des gardes-côtes sardes ou celles de leur bras armé, Frontex, (agence de surveillance des frontières extérieures de l’Europe), nos jeunes aventuriers peuvent s’égarer aux alentours de cette base militaire.

L’autre grand danger auquel ils se retrouvent confrontés est de sauter sur des mines disséminées au sol par les militaires de l’OTAN pour les besoins de protection du périmètre de la base. A tout cela, il faut ajouter le sort réservé à ceux qui risquent, à tout moment, d’être happés par les filets des 3000 à 4000 militaires déployés dans les grandes villes italiennes pour appuyer les forces de l’ordre dans la traque des sans-papiers.

Et pour, soi-disant, combattre le fléau de la harga et dissuader les jeunes à jouer leur vie, les autorités nationales avaient décidé du déploiement, dès 2012, de la grosse artillerie: Multiplication de missions policières algériennes dans plus d’une capitale européenne, Genève surtout, collaboration avec l’Office européen de police (Europol), participation aux patrouilles navales avec les Marines française et italienne et la discrète collaboration avec le Centre national d’intelligence (CNI), principal service de renseignement espagnol, d’un côté, renforcement des moyens d’intervention des gardes-côtes nationaux, surveillance accrue des frontières maritimes, approche plus conciliante à travers des incitations financières (le dispositif Ansej, en particulier), de l’autre. Mais c’était peine perdue : encore plus nombreux sont les Algériens, jeunes ou moins jeunes, femmes et enfants, à être tout aussi résolument déterminés à partir, et ce, quels qu’en soient le moyen et le prix à payer.

C’est dire que le harrag, d’hier, d’aujourd’hui ou de demain, sera toujours, tel que le résumait si bien le sociologue et éminent expert dans le domaine des migrations, Ali Bensaâd, dans une précédente interview qu’il nous avait accordée, «cette laide icône qui renvoie à la grave panne économique de l’Algérie et qui caricature tout le mal qui ronge le pays».

Le harrag, même au péril de sa vie, n’est pas près de renoncer à l’envie de fuir un mal-vivre viscéral, à l’injustice sociale, à l’étouffement jusqu’à l’asphyxie des libertés, au chômage chronique, à la pauvreté, etc. «Le phénomène des harraga est aussi une réponse à l’autisme du pouvoir. Alors que celui-ci veut afficher et se féliciter d’une apparente stabilité de l’Algérie et d’une prétendue immunité aux contestations populaires et qu’il refuse de voir les malaises qui traversent toute la société, les harraga remettent ceux-ci au cœur de l’actualité. La harga est une forme de contestation violente et désespérée et le pouvoir ajoute à la désespérance en se murant dans son autisme.

Le pouvoir ne peut pas proposer d’alternative à la question des harraga, puisqu’il ne veut pas et ne peut pas répondre de façon générale aux attentes de toute la société», se désole Pr Bensaâd, estimant, néanmoins, que la harga «n’est certainement pas la réponse appropriée», mais «une façon de vouloir sortir de ce jeu de dupes et de laisser le pouvoir à ses combines».

Ce fléau récursif ne traduirait-il pas, tout aussi merveilleusement, la politique de faillite absolue d’un pouvoir qui semble se complaire dans son autisme face à une «tragédie nationale», dixit Ahmed Ouyahia 2009, interminable qui se joue depuis plus de dix ans et sur laquelle il n’estime pas être encore temps de baisser le rideau. En attendant,

«vivant toujours loin des Algériens, retranchés de la population avec laquelle il n’ont jamais partagé les mêmes préoccupations, nos politiques sont obnubilés par la question du pouvoir. Ils s’emploient à affûter, avec rage, leurs armes pour se placer avec les leurs, dans les prochaines élections, et se projeter dans la perspective de la présidentielle, sans se soucier de ce qui se passe autour d’eux»….

Ces propos de Mounira Haddad, fervente militante œuvrant pour la défense de la cause harraga, remontent au début 2014, à quelques semaines de l’élection présidentielle de 2014, lorsque des voix s’étaient élevées, interpellant une fois encore, depuis Annaba, les autorités sur le sensible dossier des harraga disparus, mais ils restent, malheureusement, toujours d'actualité. «…la jeunesse qui n’est jamais associée à aucune décision prise en son nom, est cet éternel alibi, d’ailleurs au même titre que les femmes, dont on continuera à se servir pour le seul racolage électoral.

En fait comme une simple question subsidiaire. Le changement tant attendu n’est pas pour demain. Alors vogue la galère, on est en pleine schizophrénie, et ce sont les jeunes qui en payent le prix fort», s’offusque la présidente de l’association Afad. C’est à se demander, combien d’autres jeunes pour qui brûler les frontières est perçu comme l’ultime moyen de sortir d’un territoire sans issue, devraient, d’ici au 18 décembre prochain, prendre encore les embarcations-cercueils pour que nos dirigeants pensent enfin à faire de cette Journée internationale des migrants (instituée par l’Organisation des Nations unies en l’an 2000) également celle de la pleine conscience ?

Naima Benouaret
 
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