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Turquie

Les affaires reprennent pour l’industrie touristique

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le 22.07.17 | 12h00 Réagissez

 
	La Mosquée bleue à Istanbul
La Mosquée bleue à Istanbul

L’image est édifiante. Autour d’une table, une famille, dont deux femmes portent le voile intégral.

A côté, une autre famille, probablement venue d’une autre contrée lointaine, attablée mais avec une bouteille de whisky (étiquette noire) posée au milieu. Cette scène, franchement inimaginable dans un autre pays musulman, se passe sur le Bosphore à Istanbul, en Turquie. Nous sommes en soirée sur un bateau qui fait office de restaurant flottant.

Plutôt un cabaret avec des numéros de spectacle représentant des chants et des danses traditionnels de plusieurs régions du pays, mais surtout, et c’est là où les choses paraissent invraisemblables, une artiste qui exécute une danse du ventre sur des rythmes orientaux et qui fait le tour des clients pour ramasser quelques billets dans son soutien-gorge. L’ambiance est familiale, mais c’est le pays de la tolérance par excellence et beaucoup de familles qui viennent en touristes ne peuvent pas se permettre ce genre de loisirs chez elles. Les Algériens présents, majoritairement des gérants d’agences de voyages invités et venant de toutes les régions du pays, sont partagés, il y a ceux qui s’en donnent à cœur joie et ceux qui sont un peu gênés par un spectacle que leurs convictions religieuses peinent à intégrer.

Retour aux affaires

A première vue, rien n’a changé dans ce pays pourtant ébranlé par des attentats terroristes et par le coup d’Etat avorté qui a certes marqué un tournant dans l’histoire du pays, mais qui ne semble pas avoir altéré son ambition économique. L’industrie touristique est fragile, mais elle n’a pas de mémoire et les flux de visiteurs finissent toujours par revenir car, quoi qu’il arrive, les sites et les monuments, les aspects culturels, les paysages et les équipements sont toujours là. Aussi, au lendemain du référendum donnant au président de la République plus de pouvoirs, la Turquie compte revenir aux affaires.

«La politique ressemble parfois à la mise en scène d’une pièce théâtrale dans la mesure où, une fois que le rideau tombe, les gens vont forcément revenir à leurs préoccupations quotidiennes», indique Mustapha Ardal, dont l’agence de voyages Celex travaille avec l’Algérie depuis 2005. «Vous allez voir, même chez vous en Algérie d’ici une dizaine d’années, tout va changer et vous allez assister à des flux de touristes que vous n’aurez jamais imaginés», explique-t-il, soutenant que c’est ce qui s’est passé pour la Turquie depuis les années 2000. Une chose est restée constante, malgré les événements : la croissance continue, parfois moins qu’on ne l’aurait espéré, mais c’est une réalité.

Justement, le projet très ambitieux tracé par le gouvernement pour 2023 (faire entrer la Turquie dans le top 10 des pays développés) ne sera peut-être pas entièrement réalisé, mais il propulsera à coup sûr le pays vers le haut du classement mondial des économies les plus prometteuses avec ou sans l’Union européenne. L’année 2023 est symbolique, car elle marquera le centenaire de la naissance de la République par son principal fondateur, Atatürk qui est toujours vénéré dans ce pays, malgré quelques revirements idéologiques. «Il n’est pas sûr qu’Erdogan remporte l’élection présidentielle de 2019, vu l’analyse des résultats du référendum, le ‘‘oui’’ l’ayant remporté à peine avec un peu plus de 50% des voix des électeurs», doutent certains éditorialistes de la presse locale.

Cependant, le cap tracé pour hisser la Turquie au rang des pays les plus développés est une réalité. Des projets gigantesques sont toujours en cours, dont principalement le nouvel aéroport d’Istanbul qui sera l’un des plus grands hubs du monde, facilitant ainsi la jonction déjà réelle entre les continents.

En attendant, la Turquie compte, comme l’a déjà fait la Chine avec son moyen courrier C919, construire son propre avion de ligne. «Jusque-là, la Turquie s’est basée principalement sur une industrie manufacturière classique qui lui a valu un certain succès mais, pour se maintenir, il faudra qu’elle développe des industries à plus forte valeur ajoutée technologique», explique un économiste, sceptique quant à la promesse de relever tous les défis tracés depuis 2011 par l’AKP (le parti de Recep Tayyip Erdogan au pouvoir depuis 2002), mais qui ne remet pas en cause le potentiel économique. Si ce rêve se réalise, l’industrie aéronautique donnera sans doute plus d’élan à la Turkish Airlines, la compagnie nationale déjà bien classée à l’échelle internationale (meilleure compagnie européenne en 2016) et dont le réseau domestique est particulièrement développé.

Antalya, une destination de rêve
«Les Turcs aiment voyager par bus mais aussi en avion, car les places ne sont pas chères, à condition de réserver un peu à l’avance», assure Ahmet Özlö. Il est guide francophone en Turquie rencontré à Antalya, l’une des destinations balnéaires prisées à l’échelle mondiale, mais aussi par ses compatriotes. «Beaucoup de Turcs, notamment des grandes villes Istanbul, Ankara, etc. viennent passer leurs vacances ici dans les hôtels, mais aussi pour certains dans leurs propres maisons et appartements secondaires.» La côte méditerranéenne de cette province est l’une des plus belles au monde. Sur la partie Est, comme à Belek (à 40 km du chef-lieu), se trouvent les plus prestigieux parcours de golf homologués et où des tournois internationaux sont organisés régulièrement. Certains événements sont ponctuels. Comme ce fut le cas pour les années précédentes, le 23 avril, des milliers d’habitants d’Antalya se sont rassemblés sur l’immense front de mer et la plage qui longe la côte sur sa partie ouest pour jouir des acrobaties aériennes exécutées par un escadron de l’élite militaire, dont on dit qu’il serait commandé par une femme. Une fierté dans un pays dont on ne cesse de répéter qu’il recule sur le plan de la laïcité. C’est la fête nationale associée à la fête de l’enfance. Le spectacle est impressionnant, car cet escadron est l’un des meilleurs au monde et il est souvent invité pour des démonstrations similaires à l’échelle internationale.

Tout le long de cette côte, les complexes touristiques, comme le Gural Premier, sont immenses (650 chambres avec pour certains blocs des accès privés à des piscines) et quelques-uns donnent le vertige. C’est le cas des TUI Magic Life Water World ou des Pegasos. L’un d’eux s’étale sur 17 ha. «Allah ibarek», s’exclame Mustapha qui estime en ironisant : «Il n’y a pas beaucoup de chambres, seulement 850, dont 580 familiales.» Ces centres de vacances qui peuvent atteindre parfois 1300 chambres de capacité proposent plusieurs gammes de loisirs et d’activités sportives, notamment aquatiques, certaines payantes d’autres gratuites et font la distinction entre les besoins des familles qui privilégient le calme et ceux qui optent pour l’ambiance et le côté festif des vacances.

C’est juste un exemple, mais il faut penser à tout ce que ces structures (des centaines avec des tailles diverses) génèrent comme possibilités d’emploi et dans tous les domaines (services, entretiens de tout genre), y compris dans le domaine artistique. Les hôtels engagent également des multitudes de troupes de danse ou de groupes de musique pour interpréter des standards internationaux, afin de rendre agréable le séjour des touristes qui viennent d’un peu partout. Plus étonnante est encore cette scène en soirée, où des jeunes gens embauchés à l’occasion invitent des dames ou les messieurs d’un certain âge à danser. La côte méditerranéenne même en dehors de la saison estivale est notamment fréquentée par des touristes retraités qui viennent de l’Europe du Nord.

Atouts culturels et de loisirs

On vient pour le balnéaire et le climat méditerranéen, cela permet de profiter des plaisirs de la mer, y compris en dehors de la saison estivale, mais la région regorge aussi de sites historiques et de lieux magiques. Les touristes qui s’y rendent ont la possibilité de prévoir à l’avance des excursions, comme c’est le cas pour le célèbre site de Cappadoce situé à l’intérieur du pays, en plein cœur de l’Anatolie accessible par route en passant par la ville de Konya, mais pour laquelle il faut réserver deux journées. Cette région célèbre pour ses anciennes églises et habitats troglodytes (rendez-vous des amateurs et professionnels des montgolfières) a été maintes fois immortalisée par le cinéma, dont notamment le film En attendant le paradis de Dervis Zaim.

La côte ouest d’Antalya est caractérisée, contrairement à la côte est, par ses reliefs montagneux des monts Tauros. A Tékerova, jadis un petit village de pêcheurs, devenu aujourd’hui un site balnéaire de grande importance, situé à quelques encablures de la ville de Kemer, on dispose d’un téléphérique construit spécialement pour les touristes et qui mène au plus haut sommet de la région, constamment enneigé et d’où on peut contempler toute la baie. Un spectacle à couper le souffle. «Nous proposons également des sports d’hiver», précise Mme Ardal cogestionnaire de l’agence. Le Güral de Tekerova est l’un des complexes touristiques les plus prisés de la région avec le Rixos situé pas loin. Antalya vit principalement du tourisme.

Suite à des accords bilatéraux, la compagnie nationale Air Algérie prévoit quatre vols de type charter reliant directement Alger à Antalya à partir de juillet prochain. Les packs sont proposés par l’agence Gouraya de Béjaïa qui s’est associée avec une agence d’Alger. De manière générale, plusieurs packs de 10 jours sont proposés avec la possibilité, selon le choix de la région, de bénéficier d’excursions, de mini croisières, de visites diverses, car la région regorge de sites naturels (chutes) et de sites et monuments historiques, telles les mosquées anciennes, les églises, etc. Tout cela a un coût, mais ces produits annexes sont très intéressants. «Il y a toujours des exceptions, mais en général les Algériens ne sont intéressés que par le shopping et la plage», se désole Salim Derrar de l’agence Bicha voyages, qui pense déjà à la meilleure façon de présenter ce genre de produits afin de convaincre ses clients de dépenser un peu plus et profiter le plus amplement possible du séjour en Turquie.

Le tourisme halal existe aussi

Les professionnels du tourisme pensent à tout et c’est notamment le cas du Selge, cet hôtel situé à Alanya (près de 130 km du chef-lieu de la province), qui entre dans ce qu’on qualifie de tourisme halal pour les clients rigoristes des pays musulmans. Ainsi hormis le SPA, la piscine n’est pas mixte et celle des femmes est protégée des regards par de hauts murs infranchissables. «Sur la plage, bikini ou burkini, chacun a le droit de choisir et on sait qu’il arrive qu’on passe de l’un à l’autre.

Où est donc est le problème ?» s’interroge-t-on à ce sujet. «La côte est tellement longue qu’il faut d’abord bien étudier la situation géographique de l’hôtel avant de proposer des produits annexes», fait remarquer Noray (entendre «clair de lune» pour ce prénom féminin). C’est une femme qui a vécu longtemps en France, où réside encore le reste de sa famille et qui a d’abord travaillé comme esthéticienne sur les plateaux de tournage de films avant de se convertir au tourisme. «Si vous réservez dans un hôtel à Alanya et que vous voulez prendre le téléphérique de Tekerova, il vous faudra parcourir plus de 200 km, ce qui n’est pas commode», prévient-elle.

Antalya est aussi en quelque sorte le grenier à blé de la Turquie, car son agriculture est particulièrement développée. Tous les établissements de la côte sont livrés en produits frais. «Les terres des régions de l’intérieur du pays, situées sur les hauts plateaux ne sont pas aussi fertiles, donc pas très rentables et c’est pour cela que nos produits sont vendus partout, notamment dans les grandes villes, y compris Ankara et Istanbul», explique-t-on.

Istanbul n’a pas oublié ses rêves d’empire

L’année 2016 pleine d’événements n’est certainement pas la meilleure sur le plan touristique, mais tout indique que les choses commencent à rentrer dans l’ordre. Le fameux boulevard Istiqlal d’Istanbul, où se concentre le gros des touristes européens, est toujours aussi grouillant de monde et ses artistes de rue ne semblent pas chômer. «Attention, la bourgeoisie turque d’Istanbul préfère la partie asiatique, beaucoup plus calme et moins chahuteuse que la partie européenne et il faut savoir que les célèbres séries télé qui ont conquis le monde musulman mais pas seulement sont tournées entièrement dans la partie asiatique, toujours sur les rives du Bosphore mais de l’autre côté», explique Hamza, guide touristique installé à Istanbul. Il a l’avantage de parler relativement bien l’arabe et le français. Ces deux langues ne sont pas enseignées à l’école et ceux qui les parlent ont dû faire appel au privé.

Hamza a passé 6 ans en Syrie (avant la guerre), où il a notamment contribué au doublage en arabe de plusieurs séries télévisées. «Je me suis rendu compte que les traducteurs syriens, ne maîtrisant pas comme il se doit la langue turque, avaient du mal à saisir certaines nuances du langage et c’est pour cela que j’ai été embauché», se rappelle-t-il avec regret.

Parmi les séries à succès, beaucoup se rapportent au passé, au sultanat.
Certains analystes attribuent à Erdogan l’ambition de faire revivre le faste d’antan, du moins la symbolique de ce que fut l’empire ottoman. Beaucoup partagent cette idée et c’est ainsi qu’ils expliquent notamment le rapprochement avec la Russie de Poutine. «Pour ce qui est de l’Europe, les deux pays ont des intérêts stratégiques communs dans la mesure où l’Union européenne est bâtie en partie sur les anciennes zones d’influence des deux pays, l’ancien bloc de l’Est pour l’un et les anciens pays des Balkans pour l’autre», explique-t-on à ce sujet. La situation est complexe, mais on décèle également un réel rapprochement stratégique avec les pays arabo-musulmans jadis sous influence ottomane.

«La Turquie dispose d’une industrie militaire et cet aspect lui confère, malgré les rivalités liées au leadership, la possibilité de jouer le rôle de leader pour les pays musulmans, notamment en cas de conflit», estime-t-on. C’est en tout cas l’ambition qui n’est pas encore explicitement avouée, mais qui le sera sans doute en 2023.
 

Djamel Benachour
 
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