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Miloud Chennoufi. Professeur de relations internationales au Collège des Forces canadiennes de Toronto

Le monde selon Donald Trump

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le 29.12.16 | 10h00 Réagissez

A deux semaines de l’investiture américaine, Miloud Chennoufi, professeur de relations internationales au Collège des Forces canadiennes de Toronto, analyse brillamment la victoire de Donald Trump, l’impact de son élection sur le Moyen-Orient ou la libération de la parole islamophobe. Entretien.

- Avez-vous été surpris par l'élection de Donald Trump ?

Je ne m’y attendais pas, mais je ne suis pas surpris. Des facteurs clairement identifiables expliquent cette victoire. Le petit monde de Washington fonctionne depuis la fin de la guerre froide selon deux consensus dont les effets sont rejetés par ceux qui ont permis à Trump de triompher. D’une part, le consensus néolibéral selon lequel la logique strictement économique doit primer sur tout le reste. Donc dérégulation, désengagement de l’Etat et ouverture des marchés, le tout sous la métaphysique d’un marché censé produire de la prospérité pour tous et par conséquent assurer une justice sociale automatique.

Le système a effectivement produit de la prospérité, mais uniquement pour une partie de la population. De larges pans de la société américaine, notamment parmi la majorité blanche, ont été réduits à la pauvreté, parfois une pauvreté abjecte. Le second consensus est celui de la guerre permanente, principalement au Moyen-Orient. Cette logique guerrière a exacerbé les griefs qui sont le point d’ancrage de la radicalisation islamiste, ce qui a conduit à la série d’attentats aux Etats-Unis qu’on connaît, créant ainsi un sentiment d’insécurité.

Or, l’insécurité et des conditions socio-économiques détériorées représentent toujours un terrain fertile au populisme qui répond à des problèmes complexes par des réductions simplistes, systématiquement xénophobes, avec comme objectif de normaliser le sentiment ethnocentrique ou raciste et construire un bassin électoral sur cette base. C’est de cette logique que Trump s’est nourri lorsqu’il a fait de la Chine, des Musulmans et des Latino-Américains des boucs émissaires.

- Etait-il assuré de gagner pour autant ?

Non. Il aurait suffi à Clinton de mobiliser la coalition électorale qui avait permis à Obama de gagner deux fois. C’était hors de portée pour elle pour la simple raison qu’elle concentrait en sa personne et en son parcours politique les deux consensus que je viens d’évoquer.

- Existe-t-il d’autres facteurs d’explication ?

Oui, le fait que les électeurs hommes blancs aient voté de façon significative pour Trump, un homme sexiste et raciste, n’est pas le fruit du hasard. Il existe aux Etats-Unis un discours victimaire, selon lequel l’homme blanc a été émasculé par les droits civiques arrachés par les Afro-Américains puis les minorités, et surtout par l’émancipation des femmes. Ce mythe repose sur la nostalgie envers une sorte de paradis perdu, celui des années 1950, où les hommes blancs régnaient en maîtres absolus sur la minorité noire et sur les femmes. Un homme en particulier en est l’incarnation.

Son nom est Samuel Huntington, l’auteur du fameux Choc des civilisations. Dans l’ultime chapitre de son livre, il blâme l’extension des droits pour tous les maux de la société et de l’économie américaine ; il ne pouvait le faire qu’en posant le problème en termes identitaires où se mêlent rejet de l’immigration latino-américaine et islamophobie. Or, Huntington, directement ou indirectement, fut le maître-penseur de toute une génération de leaders populistes en Occident, de Sarkozy à Trump.

- L'élection de Trudeau avait donné espoir aux progressistes au Canada et un peu partout dans le monde, mais avec Donald Trump ne risque-t-on pas d'assister à voir une vague de droite identitaire ?

La mouvance identitaire en Occident est souvent de droite, mais pas toujours. Le Parti Québécois n’est pas de droite ; il est pourtant dominé depuis quelques années par cette mouvance. Qu’elle soit de droite ou de gauche, la mouvance identitaire est toujours xénophobe et sa présence dans un champ politique donné ouvre systématiquement la voie soit à des paroles, soit à des actes racistes. Pour répondre à votre question, sans être un inconditionnel de Trudeau, je considère que son élection a illustré avec brio ce que la démocratie libérale a de plus civilisé à offrir : optimisme, ouverture, souci du faible, etc. tout en demeurant réaliste.

Mais il ne faut pas oublier que le même sentiment existe aux Etats-Unis aussi ; il est même bien enraciné. Sinon les Américains n’auraient jamais élu un Noir deux fois, ni une immigrante somalienne portant le hijab. Les électeurs de Trump se trompent profondément s’ils pensent avoir gagné la fameuse guerre culturelle (une expression commune dans les débats politiques américains) qui déchire leur société depuis plusieurs décennies.

D’un côté, une Amérique libérale, multiculturelle, favorable à la logique progressiste de l’extension des droits, et de l’autre côté, une Amérique illibérale, un terme de plus en plus utilisé pour désigner les conservateurs qui n’acceptent de la démocratie que les élections pour perpétuer une situation de domination, d’où la nervosité face à la diversité, le sexisme et la xénophobie. C’est l’éternelle dynamique de la modernité et de l’anti-modernité. Il ne s’agit pas d’un problème pour les Américains uniquement mais pour tout le monde.

- Trump ira-t-il jusqu'à ficher les musulmans, ou ce n'était qu'une stratégie électorale ?

Je suis incapable de vous répondre avec certitude ; je ne le sais tout simplement pas. Je sais cependant que la surveillance des musulmans, y compris des universitaires bien établis, a lieu aux Etats-Unis. La parole islamophobe est libre, mais elle n’est pas considérée comme normale. L’un des combats que nous impose l’opposition modernité versus anti-modernité tournera autour de la volonté antimoderne de normaliser l’islamophobie.

Or, dans ce combat, les différentes communautés musulmanes doivent prendre conscience maintenant plus que jamais, d’une part, que la solution n’est pas dans le repli identitaire que souhaitent les conservateurs et les islamistes parmi eux, et, d’autre part, que ce combat est indissociable de tous les autres combats que doivent mener les autres minorités, qu’elles soient ethno-religieuses ou de genre. L’opposition entre modernité et anti-modernité n’est rien d’autre qu’une opposition entre la diversité et le chauvinisme identitaire.

Et dans ce combat, les alliés objectifs des musulmans sont les progressistes des autres groupes, y compris parmi les Blancs. C’est pourquoi ils doivent eux-mêmes adopter une attitude progressiste à l’égard de la diversité. En clair, on ne luttera jamais efficacement contre l’islamophobie si on n’est pas en même temps opposé à la misogynie et à l’homophobie, et autres formes du rejet de la diversité.

- Sur le plan international, allons-nous assister à un rapprochement avec la Russie ? Qu’en sera-t-il avec la Chine ?

L’interdépendance entre les économies américaine et chinoise est très profonde. Trump ne se trompe pas lorsqu’il affirme que la délocalisation des industries américaines, en Chine notamment, a provoqué la paupérisation d’une partie de la population américaine. Mais il est vrai aussi que si les prix des produits de consommation n’explosent pas sur le marché américain, c’est notamment dû au fait qu’ils sont produits en Chine.

Si Trump va de l’avant avec sa guerre commerciale avec la Chine, il aura à faire face aux lobbies financier et industriel qui profitent largement de l’interdépendance économique avec la Chine, mais aussi à une population qui ne supportera pas une inflation galopante. De façon générale, le président américain, quel qu’il soit, détient un pouvoir considérable, mais son pouvoir n’est pas absolu. La raison tient au fait qu’à Washington, le pouvoir est diffus et s’articule, se condense et se déploie dans plusieurs centres (les lobbies, le Congrès, les think tanks, etc.) qui ne sont pas nécessairement aux ordres du président.

Sur la Chine en particulier, Trump aura une bataille à mener dans sa propre famille politique avec de tenter d’imposer sa politique au reste du champ politique américain. Sur la Russie, les choses vont être tout aussi compliquées pour lui. On sait qu’il a critiqué l’affrontement diplomatique avec la Russie ; c’est la raison pour laquelle Moscou fut satisfaite de son élection. On sait aussi qu’il partage la même analyse que les Russes sur la Syrie et sur le Moyen-Orient, exception faite de la question palestinienne.

Mais si même Obama n’a pas réussi à maintenir un accord diplomatique avec les Russes sur la Syrie du fait que les militaires et leurs alliés à Washington en rejetaient les termes (le jeu des centres de pouvoir encore une fois), Trump aura à son tour à composer avec ceux, très nombreux à Washington, qui veulent que la tension soit maintenue avec Moscou. Cela étant dit, avec du doigté Obama a réussi à imposer l’option diplomatique avec l’Iran. Trump peut le faire concernant la Russie, mais à l’évidence les habiletés d’Obama lui font cruellement défaut.

- Quel sera l'impact de cette élection sur le Moyen-Orient ?

D’abord, les Palestiniens ne doivent s’attendre à rien. Mais à ce propos, ils n’avaient rien à attendre de Clinton non plus. Elle a de tout temps assumé son attitude anti-palestinienne. Trump est totalement insensible à la souffrance des Palestiniens et en cela il est au diapason de la norme en vigueur à Washington.

Mais à la différence de Clinton qui, malgré ses décisions désastreuses concernant le Moyen-Orient (de l’invasion de l’Irak à l’entretien de la guerre civile en Syrie en passant par la Lybie), pouvait prétendre jouir d’une certaine connaissance de la région, Trump affiche la même ignorance que celle de George W. Bush, ce qui est alarmant. Mais à la différence de Bush, il a répété ad nauseam durant la campagne qu’il était opposé aux changements de régime dans la région parce que cela jouait en faveur des extrémistes islamistes. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il était favorable à la lecture russe du conflit syrien.

Là aussi, il s’attaque dans sa rhétorique au consensus de Washington sur la guerre permanente. Rien ne dit qu’il va pouvoir imposer sa vision. Mais ce n’est pas impossible. Une chose est certaine, l’opposition syrienne qui a eu pour seule stratégie de ralentir, voire paralyser tout processus diplomatique, en attendant que Clinton soit élue présidente et qu’elle reproduise le scénario libyen en Syrie, ce qu’elle était effectivement prête à faire, eh bien cette opposition figure parmi les grands perdants de cette élection. Cela étant dit, il ne faut pas s’attendre à un changement significatif dans le caractère belliqueux de la politique américaine.

Et l’ignorance caractéristique de Trump n’arrange rien. Il est totalement incohérent d’affirmer d’un côté et au nom de la stabilité que l’entretien de la guerre civile en Syrie est une erreur, et de l’autre promettre une remise en cause de l’accord avec l’Iran et le retour à la tension du passé. Autre élément qui nous oblige à ne pas s’attendre à une amélioration, c’est le fait que l’une des têtes pensantes de Trump sur le Moyen-Orient soit Walid Phares, un universitaire qui a immigré aux Etats-Unis du Liban où il était membre de la milice fasciste des Forces Libanaises, celle-là même que tout le monde soupçonne d’avoir massacré des milliers de Palestiniens à Sabra et Chatilla.

Un islamophobe notoire. Mais un islamophobe qui a appris que l’alliance des Etats-Unis avec l’Arabie Saoudite et les autres pays du Golfe est tellement profonde qu’elle transcende la volonté des présidents successifs. C’est pourquoi il a annoncé récemment que la politique de Trump au Moyen-Orient va reposer sur cette alliance précisément. On verra.

- Donc, il ne faut rien espérer pour la Libye ?

En fait, la Libye demeure une question périphérique pour Trump. Elle lui a uniquement servi à enfoncer le clou dans sa critique de Clinton et de l'instabilité que les interventions américaines provoquent au Moyen-Orient. Le cœur de l'intérêt américain dans la région va demeurer le Moyen-Orient.
 

Samir Ben
 
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