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Cela s’est passé le 8 juin 1960 à Constantine

Le jour où Hamlaoui et Meriem Bouattoura sont tombés en martyrs

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le 08.06.17 | 12h00 Réagissez

A l’angle des rues Hamlaoui et Ahmed Belkhoudja, près de la rue Didouche Mourad, au centre-ville de Constantine, un immeuble de trois étages a l’air d’une bâtisse comme les autres. Il est noyé dans le brouhaha quotidien de la ville et des étals de fortune des vendeurs informels. Au premier étage de cette bâtisse, un appartement a été le théâtre d’un événement marquant dans l’histoire de la ville.

Jusqu’à ce jour, ce fait demeure inconnu de nombreux Constantinois, notamment la jeune génération.

Dans la nuit du mardi 7 juin au mercredi 8 juin 1960, un accrochage, suivi d’une attaque spectaculaire, a eu lieu dans cette rue.

Pour la première fois dans l’histoire de la Guerre de Libération à Constantine, l’armée française a eu recours à l’usage du canon d’un char blindé en plein centre-ville. L’appartement servait de refuge pour quatre membres de la Zone 5 (Zone autonome de Constantine) dépendant de la Wilaya II historique. Il s’agit de Daoudi Slimane, dit Hamlaoui, Meriem Bouattoura, surnommée Yasmina, Bachir Bourghoud et Mohamed Kechoud. Le groupe a été encerclé par les militaires français. Il livrera une résistance qui marquera l’un des épisodes les plus mémorables dans l’histoire de la fameuse bataille de Constantine. Une histoire qui mérite d’être écrite.
 

Naissance de la zone 5

Novembre 1959, l’état-major de la Wilaya II historique, commandée par Salah Boubnider, décide d’ériger la ville de Constantine en Mintaka «zone» 5. Une Zone autonome placée sous la responsabilité de Messaoud Boudjeriou. La décision, qui s’est imposée pour réorganiser les réseaux dans cette ville, survient au plus fort de l’opération «Pierres précieuses», lancée par l’armée française contre la Wilaya II. Une opération qui a causé d’énormes dégâts aux unités de l’ALN. La réorganisation de la Zone 5 avait pour objectifs d’assurer le ravitaillement du maquis et préparer des bases de repli pour le PC de la Wilaya II. Pour comprendre l’organisation mise en place dans la ville de Constantine, on rappelle qu’il y avait trois groupes : celui d’Amar Rouag (avec Fadila Saâdane, Kikaya Amar et Malika Bencheikh El Hocine) ayant pour champ d’action le centre-ville, celui de Bachir Bourghoud (avec Daoudi Slimane dit Hamlaoui, Meriem Bouattoura, surnommée Yasmina, et Mohamed Kechoud), avec pour territoire Bab El Kantara et Sidi Mabrouk et celui de Abdelhamid Kerrouche (avec Abdelouahab Benyamina et Malika Hamrouche) qui activait dans le quartier de Belle Vue et tout son périmètre. Ce dernier a été le premier à être démantelé.

Le groupe de Kerrouche démantelé

Dans la nuit de mardi 26 à mercredi 27 avril 1960, une vive fusillade éclata au faubourg Saint-Jean. Les forces de l’ordre, composées essentiellement de «Bérets noirs» ont vite bouclé les lieux autour d’une maison à l’ex-rue Ledru Rollin (actuelle rue Kerrouche Abdelhamid), non loin de l’ex-boulevard Victor Hugo (actuel Bd Mohamed Belouizdad). La Dépêche de Constantine du jeudi 28 avril 1960, qui parle d’un renseignement donné par un habitant, juste avant le couvre-feu, faisait état de la présence de rebelles dans la maison, ayant des fenêtres sur la rue Ledru Rollin et un accès par l’ex-rue docteur Maumy (actuelle Lemissi Saïd). Il s’agissait en fait de Abdelhamid Kerrouche, chef du groupe, qui avait pris un appartement comme refuge en compagnie de deux autres personnes. Kerrouche tenta le premier une sortie de la maison en mitraillant. Il blessera un militaire avant de tomber l’arme à la main. Ses deux autres compagnons, dont son adjoint Abdelouahab Benyamina et Malika Hamrouche, qui servait comme agent de liaison, furent capturés après un long échange de coups de feu. Ils avaient été tous deux blessés. L’opération avait été qualifiée d’important fait d’armes des «Bérets noirs», surtout que le martyr Abdelhamid Kerrouche était considéré comme l’un des plus importants chefs de «la rébellion» dans la région de Constantine.

Tentative pour réorganiser les groupes

Après le démantèlement du groupe de Kerrouche, Bachir Bourghoud sera envoyé par l’état-major de la Wilaya II à Constantine au mois de mai 1960. Il avait pour mission de réorganiser les groupes dans la ville et de renouer le contact avec Amar Rouag, selon les instructions données par Si Messaoud Bouedjeriou, responsable de la Mintaka 25. Après un séjour dans une ferme à Hamma Bouziane, il établira le lien avec Hamlaoui et Meriem Bouattoura au début du mois de juin 1960. Avisé par Bourghoud, Hamlaoui devait se préparer pour rejoindre le maquis, mais il était déterminé à exécuter un attentat contre un traître. L’opération consistait à lui tendre un piège du côté de l’hippodrome à Sidi Mabrouk, en présence de Meriem Bouattoura et de deux fidayine. Il sera ramené vers Chaâb Erssas sur ordre de Hamlaoui où il recevra deux balles dans la tête tirées par les deux fidayine. Laissé pour mort, le traître survivra. Le lendemain, La Dépêche de Constantine annoncera qu’il était dans le coma. Une mauvaise nouvelle pour Hamlaoui et son groupe. On décidera du départ des deux fidayine vers le maquis après leur identification. Mais entre-temps, il faudra trouver un refuge.

C’est Mohamed Kechoud, adjoint de Hamlaoui qui s’en chargera. Il trouvera un lieu sûr à la rue Cahoreau dans une maison d’un proche. En accompagnant les deux fidayine chez un agent de liaison à Aouinet El Foul pour les ramener au maquis, le groupe passe en voiture par la rue Caraman. Hamlaoui indique à Bourghoud le nouveau refuge de la rue Cahoreau. Les deux fidayine étaient à l’arrière de la voiture. Cette indication sera fatale. Hamlaoui, Bourghoud, Bouattoura et Kechoud regagnent le refuge dans la nuit du 7 juin. La localisation de ce refuge par les Français a alimenté durant des années l’hypothèse d’une trahison. Selon la version avancée par Ahmed Boudjeriou dans son livre Guerre d’Algérie – Mintaka 25, l’un des deux fidayine avait violé les instructions en décidant de revenir chez lui pour récupérer des effets personnels, alors qu’il était activement recherché. Il sera arrêté par la police devant son domicile. Après, ce sera les interrogatoires et la torture. C’est ainsi que le refuge sera localisé.

Le char blindé à la rue Caraman

Selon les archives de La Dépêche de Constantine, le mardi 7 juin, «un renseignement puisé à bonne source» révélait la présence d’un groupe de rebelles, parmi lesquels se trouvait une femme, au premier étage d’un immeuble à l’intersection des rues Cahoreau (actuelle rue Hamlaoui) et Colbert (rue Ahmed Belkhoudja), près de la rue Caraman (rue Didouche Mourad). Dans la nuit, un important contingent des forces de l’ordre a été déployé. Dès 4h, toute la zone située entre la place de la Brèche et La Casbah a été bouclée. On a même coupé l’alimentation en gaz de ville. Repéré, le groupe de Hamlaoui, armé de deux pistolets mitrailleurs, quatre pistolets automatiques et quelques grenades, avait tenté de desserrer l’étau.

Si Bachir et ses compagnons commencent par brûler les documents en leur possession. Une première tentative de lancer un assaut contre le refuge échoue. On fait appel au blindé pour la première fois dans la ville de Constantine. Le char arrive par la rue de France (rue 19 juin 1965) pour rejoindre la rue Caraman (rue Didouche Mourad). Il manœuvre en direction de la rue Cahoreau. Un premier obus est lancé, puis un deuxième et un troisième, avant l’assaut final lancé mercredi 8 juin 1960 à 7h 15. Dans un article paru dans Révolution africaine n°1358 du 9 au 15 mars 1990, Bachir Bourghoud témoigne : «Il était environ 5h, quand Hamlaoui est venu me réveiller et m’avertir que l’armée nous encerclait. Je suis allé réveiller Meriem, il faisait encore sombre. De nos fenêtres, on voyait le déploiement des soldats. J’ai demandé à Hamlaoui, qui avait une meilleure connaissance des lieux, s’il y avait une issue possible pour sortir.

Il m’avait répondu que non. Il ne nous restait plus qu’à résister.» Il poursuit : «Ils ont lancé trois bombes lacrymogènes, nos yeux étaient en larmes. Meriem nous avait confectionné des chiffons mouillés pour nous protéger. Ensuite, ils ont balancé les obus. La première touchée par les éclats fut Meriem. Quand j’ai entendu son cri, je me suis dirigé vers elle. Elle avait la jambe sectionnée et perdait beaucoup de sang. Je lui ai fait un garrot de fortune avec mon chiffon. Elle m’a demandé de l’achever. Hamlaoui fut touché à la poitrine. Et moi-même, j’avais reçu des éclats dans la tête avant de perdre conscience.» Selon le récit rapporté dans le livre d’Ahmed Boudjeriou, les corps et les blessés seront amenés vers la ferme Ameziane. Meriem Bouattoura était déjà morte.

Elle avait 22 ans. Hamlaoui sera achevé, selon certains témoignages. L’opération, durant laquelle les Français avaient perdu quatre soldats et deux officiers, fera la Une de La Dépêche de Constantine du jeudi 9 juin 1960. Bourghoud et Kechoud, grièvement blessés, subiront les pires épreuves de la torture durant plusieurs jours. Le premier sera incarcéré dans une cellule souterraine à la prison de la Casbah, avant d’être transféré vers la prison du Coudiat, puis vers le pénitencier de Douéra. Le second sera condamné aux travaux forcés. Touat Salah, le propriétaire de la maison, a été condamné à dix ans de prison.
 

Un homme, une femme, une légende

Née le 17 janvier 1938 à N’gaoues (wilaya de Batna), Meriem Bouattoura est issue d’une famille de propriétaires terriens de mechta des Beni Ifren. Sa famille s’installe à Sétif, où son père ouvre un commerce. Elève au collège de jeunes filles de Sétif (actuellement lycée Malika Gaïd), elle rejoint les rangs de l’ALN après la grève des étudiants le 19 mai 1956. Elle avait 18 ans. Infirmière dans les maquis de la Wilaya II, où elle aidera le Dr Lamine Khene, elle sera chargée de la responsabilité d’un hôpital.

A sa demande, elle intègre en 1960 une cellule de fidayine à Constantine. Elle a pris part à de nombreuses opérations, alors qu’elle n’avait que 22 ans. Pour Daoudi Slimane, dit Hamlaoui, son histoire a souvent pris les allures d’une légende, tant l’homme était qualifié d’insaisissable par les services de sécurité coloniaux. Hamlaoui avait été déjà capturé le 7 janvier 1960 à Sidi Mabrouk, après avoir été blessé lors d’un accrochage à l’ex-rue Clemenceau (rue Larbi Ben M’hidi), mais il réussira à s’évader le 11 février. Son nom était lié à plusieurs attentats, ayant fait plusieurs morts parmi les agents de l’ordre, dont les plus spectaculaires ont été la fusillade de la cité Bel Air qui avait fait deux morts, dont l’inspecteur de police Salles, ainsi que l’attentat commis le 4 mars 1959 à Sidi Mabrouk où le commissaire Cayol et son épouse furent tués d’une rafale de mitraillette tirée par Hamlaoui.

Arslan Selmane
 
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