Pages hebdo Magazine
 

4e Festival. l’Envol de la cigogne à Béjaïa

Le cinéma autrement, «Paradiso»

Taille du texte normaleAgrandir la taille du texte

le 08.08.17 | 12h00 Réagissez

Il fait très frais, même presque froid, dans le stade de Kebouche, un petit village chaleureux et accueillant de la commune d’Adekar. Les villageois sont conviés à voir un film en cette nuit brumeuse de la fin juillet. Dans l’obscurité des ruelles faiblement éclairées du village, hommes, femmes, enfants et même vieux et vieilles.

Ils affluent et remplissent petit à petit la modeste aire de jeu, enveloppée dans un épais brouillard qui remonte tout droit de la mer et qui transforme Adekar en une oasis de fraîcheur au milieu d’une canicule suffocante.

Un public de trois générations d’hommes et de femmes a les yeux rivés sur l’écran de projection improvisé pour la circonstance. Le data-show est prêt et le film va bientôt commencer, au grand bonheur d’une assistance peu habituée à ce genre de manifestation. La scène, en effet, ne court pas les rues en ces temps, où même ce qui est appelé «les centres urbains» souffre d’une inactivité culturelle sidérante.

«Ici, les gens sont ouverts et curieux et très portés sur la culture», s’enorgueillit Rabah, un des organisateurs de la projection. Assis sur quelques chaises de fortune ou à même l’asphalte froide du stade, les villageois s’apprêtent à suivre Lmuja (La vague), un moyen métrage anti-libéral, qui a fait le tour des 5 continents (non sans succès) et qui a été réalisé par l’un des leurs, Omar Belkacemi, en l’occurrence.

Kebouche, un village modèle

L’ambiance bon enfant dans laquelle se déroule la projection, la qualité du débat qui la suit, l’interaction conviviale public-réalisateur-comédiens et le respect des règles de la bienséance ne tarderont pas à donner raison à notre étudiant. Kebouche, le premier village à avoir pris les armes contre le terrorisme durant la décennie noire, est exceptionnel, un modèle à suivre. Nous sommes en plein dans la 4e édition du festival, l’envol de la cigogne, un événement culturel dédié au cinéma, organisé par l’association Ciné+ de Timezrit, qui œuvre depuis près de 15 ans à porter très haut le 7e art dans la région.

C’est ainsi qu’est conçu le programme concocté par les organisateurs du festival : Des ateliers le matin et des projections le soir dans les villages.

Le but étant de sortir la population villageoise de la léthargie qui l’étouffe quotidiennement et de la faire profiter de moments de communion et de culture gratifiants.

Cela fait des années que l’association Ciné+ organise de pareilles manifestations en sillonnant plusieurs régions de Béjaïa. «Nous avons commencé en 2007 à partir d’Ighil Ali, avec des projections itinérantes.

Depuis, nous avons touché plusieurs communes du Sahel et de la vallée de la Soummam. Et à chaque fois, nous avons le sentiment d’avoir apporté notre pierre à la promotion de la culture», indique fièrement Mourad Bouamara, président de Ciné+. L’idée de créer l’association a germé après la disparition de l’illustre Azeddine Meddour,  qui a réalisé le célèbre film d’expression kabyle La Montagne de Baya, à la fois dans le but de perpétuer l’héritage du défunt réalisateur et combler le déficit culturel dans la région à travers la promotion du cinéma.

Sur les traces de Azedine Meddour

«Si nous avons opté pour le cinéma, c’est que l’image est le moyen par excellence de sauvegarder notre patrimoine culturel. Nous initions les jeunes à construire leurs propres images pour ne pas qu’ils subissent celles qui nous viennent d’ailleurs, que ce soit de l’Orient ou de l’Occident», nous explique Azedine Kedadouche, membre fondateur de Ciné+ et organisateur du festival.
En plus de l’organisation des projections et des festivals, Ciné+ forme des jeunes de la région mais aussi des autres wilayas à être devant et derrière la caméra.

«On éduque les jeunes aux métiers du cinéma, réalisation, critique, montage, etc., à travers des ateliers de formation. Aussi, nous sillonnons la région pour organiser des projections aussi bien dans les villages que sur les plages l’été», enchaîne l’enseignant de 52 ans, qui fut le premier président de Ciné+ entre 2005 et 2009. Pour cette 4e édition de l’Envol de la cigogne, pas moins de 40 jeunes, entre filles et garçons, tous des lycéens ou étudiants venus de plusieurs communes de Béjaïa, mais aussi de Tizi Ouzou et Tlemcen, participent aux ateliers de formation.

Le lycée mixte d’Adekar prend les allures d’école de cinéma. Ouvert aux festivaliers par son directeur Achour Rahmani, un être dévoué à la culture, il abrite les quatre ateliers de formation le jour et sert de dortoir la nuit. Une partie du personnel de l’établissement est rappelée à l’occasion, la promotion culturelle passant avant les vacances. L’encadrement des ateliers se fait par des Français de l’association Cinéma France de Saint-Etienne, un Tunisien et d’anciens élèves, devenus aujourd’hui, sans rien exagérer, des pros du cinéma.
 

Ateliers

«La boule» à zéro, maillot noir et vert à son effigie et estampillé MOB, le populaire club de football kabyle, Antoine Ravat, est un ami de longue date de Ciné+. Il y encadre des ateliers de formation depuis 2008 et cette fois, c’est sur celui du bruitage qu’il a jeté son dévolu. Entouré d’une dizaine de jeunes motivés, l’ancien gérant d’un cinéma prodigue conseils et astuces pour réaliser, entre autres, un reportage sur Tafunast Igujilen (La vache des orphelins), un conte kabyle ancien. «Cette année on a travaillé vraiment à l’arraché. Nous ne sommes pas sur une superproduction.

C’est vraiment une initiation au montage», nous dit-il modestement. C’est à Djebla, un authentique village kabyle tout en pierre, que le tournage se déroule. L’idée est de récolter les différentes versions du conte et de croiser les récits dans un documentaire qui sera présenté au public d’Adekar lors de la cérémonie de clôture du festival. Ania, 17 ans, est dans le groupe d’Antoine. Cette lycéenne d’Adekar, qui a un penchant pour le cinéma d’auteur, est investie corps et âme dans la réalisation du film. «Nous interrogeons les gens et nous recueillons leur version du conte de La vache des orphelins, et le tout sera illustré avec des images.

L’objectif est de lever le voile sur la tradition orale kabyle», nous dit-elle, toute enthousiaste. En fait, chaque groupe doit alterner entre théorie et pratique sur le terrain, et, au final, sortir avec un produit à présenter devant le public. La tension au sein du groupe encadré par Syphax et Adnane, adhérents de la première heure de Ciné+, aujourd’hui passés professionnels du 7e art, est à son comble. Il ne reste qu’une journée avant le grand show et le documentaire que l’équipe réalise sur le thème de la liberté d’expression n’est pas encore fini. On court dans tous les sens, à Adekar, les villages environnants et dans le lycée même pour faire des interviews.    

«J’étais un intégriste dans une autre vie»

Syphax, 27 ans, diplômé en génie civil, est revenu de loin grâce au cinéma. «Tu sais, j’étais un vrai intégriste dans une autre vie. C’est grâce à l’association et au cinéma que j’ai pu me soustraire à ce milieu», confesse-t-il tout sourire. C’est là tout le pouvoir de l’art. A l’atelier de Sandrine Binou, enseignante aux beaux-arts de Saint-Etienne, on apprend à manier le sténopé, l’ancêtre de l’appareil photo. Les stagiaires ont bien travaillé et ils ont dans leur besace une série de photos à présenter au public.

Chez Dia le Tunisien et Aude, une enseignante de cinéma établie à Rome, l’initiation au documentaire de création va bon train. Aude est venue réaliser un film qui retrace le parcours d’un groupe d’anarchistes italiens qui ont enregistré les chants révolutionnaires des moudjahidine lors de la Guerre de Libération nationale. Elle a été sollicitée par les organisateurs du festival pour encadrer un atelier et elle a accepté volontiers et en y mettant toute son âme.

Le 27 juillet, le festival est arrivé à son terme. C’est l’heure de vérité. Le lycée d’Adekar reçoit dans la soirée un public nombreux et curieux de découvrir les réalisations de nos jeunes stagiaires. Chaque groupe présente son film. Les images défilent et les applaudissements fusent. Le public est conquis en dépit des carences.  Puis, fin en apothéose, avec un gala animé par Farid du groupe Mazal et sa jeune équipe de Timezrit qu’il a formée. Comme à l’accoutumée, cet as de la guitare et du chant berce le public en revisitant des chansons kabyles d’hier et d’aujourd’hui.

Cinéma, musique, photographie…le festival L’envol de la cigogne a pendant une semaine égayé les cœurs et formé des talents. Il reste à espérer que comme les cigognes qui reviennent chaque année à leur nid, le festival reviendra apporter joie et bonheur aux habitants.
 

Mohand Hamed-Khodja
 
le dessin du jour
LE HIC MAZ

Mes infographies

El Watan Magazine

impact journalism days

 

Indépendance Algérie

 

El Watan Etudiant

Chroniques
Point zéro Repères éco

Vidéo

Débats d'El Watan

Débats d'El Watan
Loading...

Suivre El Watan

FacebookFacebook       TwitterTwitter
Télévision
Télérama       Télé Alger TV Algérie
 
Loading...