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Témoignage de Maha Ould Bari, travailleur au sud du pays depuis plusieurs années et bénévole

Le calvaire des Subsahariens durant leur traversée du Sahara

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le 22.06.17 | 12h00 Réagissez

 
	Osmann Issa et Mokhtar sont venus  de Bamako via Gao puis Timiaouine pour Tamanrasset où ils sont restés travailler un mois. Ils vont à Ghardaïa pour travailler et gardent l’espoir de  gagner l’Europe
Osmann Issa et Mokhtar sont venus  de Bamako via Gao puis Timiaouine...

L’on sait le calvaire des immigrants subsahariens dans leur traversée de la Méditerranée vers l’Europe. Les images de naufragés ont fait le tour de la planète. Mais que sait-on de leur passage en zone de turbulences au nord du Mali et du Niger, comme dans les premières centaines de kilomètres qu’ils parcourent en notre pays? Maha Ould Bari (MOB) qui travaille au Sud depuis plusieurs années s’est senti l’impérieux devoir d’en témoigner.

Il les rencontre presque au quotidien, errant le long de RN1, la fameuse route de l’Unité africaine. MOB l’emprunte quatre à cinq fois par semaine en moyenne entre In Arak et Tamanrasset, soit 300 à 550 km, selon son volume de travail. Sur son trajet, il traverse les gorges de Arak, un lieu de passage Nord/Sud depuis l’origine du peuplement du Sahara. La rude beauté de ces canyons enserrant le lit de l’oued du même nom, la curiosité que constituent la faune de la région, oiseaux divers et troupeaux d’ânes sauvages, ses grandioses paysages, ne l’émeut plus, non pas parce que son regard s’est émoussé.

«Quant la détresse humaine s’expose à vos yeux, ces lieux deviennent un coup d’extrême adversité. La mauvaise conscience vous habite dès lors». MOB s’engage dans l’humanitaire, mais à l’échelle de sa personne, mettant à contribution ses collègues qui ne le font pas faute d’apporter leur écot à son bénévolat. Et puis, au niveau de leur base vie, les restes de nourriture non entamés ne manquent pas. Depuis, rien ne va à la poubelle de ce qui peut soulager les migrants rencontrés sur la route, affamés et assoiffés par d’éreintantes journées de marche sous un soleil de plomb ou un froid à glacer les os. Aussi, à chacune de ses sorties, le véhicule de MOB est chargé de victuailles et d’eau. Il soulage sa conscience. Mais sur la durée, les choses se compliquent pour lui, car au gré des rencontres et des échanges de paroles, quand la barrière de la langue n’est pas, les migrants lui confient les cruautés et les ignominies qu’ils ont subies sur leur chemin.

Lui-même a été le témoin direct de quelques-unes. MOB, que nous connaissons de longue date, nous contacte pour faire passer une alerte. Par téléphone et par mail, nous le pressons de questions, orientant les siennes en direction des migrants, affinant et recoupant ses observations. Il nous envoie des photos à l’appui de ses dires. Là, aussi, nous lui suggérons les cadrages et les sujets. Revenu cette semaine du Sahara, nous l’avons rencontré.

Les Haoussas, l’essentiel des migrants

Sans autres préalables, de qui parle-t-on ? «Ils viennent principalement du Mali et du Niger. Les autres nationalités (Nigérians, Burkinabés, Ivoiriens, Sénégalais, Guinéens et même Mauritaniens) débarquent en traversant ces deux pays limitrophes au nôtre. Parmi eux, ceux issus de l’ethnie bambara sont peu nombreux, contrairement aux Haoussas qu’on reconnaît à leur langue. Beaucoup avouent fuir le dénuement et la misère. Ce n’est ni la guerre ni les troubles politiques qui les font fuir. Ils n’en parlent d’ailleurs même pas. Pour vous dire la gravité de leur situation, parmi ces cohortes, des femmes en groupes, sans aucun homme les accompagnant, désertent leur pays. Traînant des enfants en bas âge, elles affirment n’avoir plus rien à manger à Zinder et Maradi, au sud du Niger. C’est aussi simple et tragique que cela.

Elles sont parentes ou voisines. Quelques cas particuliers de femmes fuyant leur famille». Sur les photos prises par MOB, on voit les hommes en marche par groupes de 3 à 5 personnes, certains les pieds nus et très pauvrement vêtus : «Les mieux habillés et chaussés sont instruits et ne font que transiter par notre pays. Mais le gros des arrivants sont des ruraux. Leur destination est l’Algérie d’où leur ont fait appel des proches ayant obtenu un travail, soit à Alger, sur les chantiers des Chinois, soit à Adrar, dans l’agriculture ou dans le bâtiment à Ghardaïa.» MOB a-t-il une idée de l’importance du flux ? «Je rencontre 50 à 60 personnes en moyenne par jour.

Certaines semaines, le flot se tarit. C’est au gré des infiltrations à travers les frontières». Où et comment s’opèrent ces entrées ? «Les Subsahariens sont déposés à la limite de nos frontières à proximité de deux points d’entrée, du côté de Assamaka (Niger) à une vingtaine de kilomètres de In Guezzam, ou côté Mali, pas loin de Timiaouine. Les camions dans lesquels ils sont entassés à 50 ou 60 les déposent pour les confier à des Touareg algériens qui leur font passer la frontière en 4x4. C’est vous dire que le voyage est organisé de bout en bout par des réseaux de passeurs transfrontaliers. De Timiaouine et In Guezzam, pour rejoindre Tam, c’est la marche à pied en général ou le transport par 4x4 s’ils ont les moyens de payer. Au-delà de Tam, sur la RN1, il y a les taxis  clandestins qui sillonnent la région en permanence.

Ces ''clandos'', en véhicules de type Hyundai Accent, immatriculés au nord du pays, les déplument de ce qui leur reste. Ils leur exigent des montants faramineux parce que les transports publics ne peuvent charger les Subsahariens sans papiers de peur d’avoir maille à partir avec les gendarmes, situation sécuritaire oblige. Ils les escroquent en outre en les débarquant très loin de leur point de chute, les laissant par exemple à Arak, en leur faisant croire qu’ils sont arrivés à In Salah, alors que celle-ci est plus loin, à 300 km ! Heureusement que des automobilistes prennent parfois les migrants mais sur de courtes distances pour éviter d’être pris en défaut par les gendarmes. Cette solidarité envers les migrants, ses champions sont incontestablement les routiers. Ils les transportent en les cachant sur les bennes de leurs camions. Le malheur, c’est que le clando qui vous voit transporter un migrant vous dénonce au premier poste de gendarmerie rencontré parce qu’ils estiment que vous leur ôtez le pain de la bouche.»

La mort, le racket et le viol

Le plus dur de la traversée, c’est jusqu’à Arak, dans les quatre premières centaines de kilomètres depuis Tam. Sur cette distance, il y a le danger que représentent de jeunes Touareg en moto rôdant sur la route. La région étant montagneuse, le relief du terrain facilite les agressions des malheureux qui s’éloignent un tant soit peu de la route. Les braqueurs sont de jeunes Touareg ayant perdu leur emploi depuis le départ de Cosider après la réalisation du pipeline de transfert de l’eau d’In Salah vers Tam. Ils se déplacent à deux sur une moto, guettant leurs victimes. Fin mai, en plein désert du côté de Sidi Lahcen, j’ai surpris un clando armé d’un coutelas, en train de délester des immigrants de leur argent. L’un deux, me voyant arriver, s’est jeté devant mon véhicule pour m’arrêter.

Je l’ai évité de justesse. Le clando a pris la poudre d’escampette. Parmi ses victimes, un Malien avait reçu un coup de couteau au derrière. Mon compagnon de voyage a pansé sa blessure avec la trousse de secours. Les motards touareg ne s’en prennent pas qu’aux migrants. Le conducteur de 4x4, véhicule très prisé, s’il a le malheur de s’arrêter sans prendre ses précautions pour assurer ses arrières, peut se le faire prendre. Ils surgissent toujours par surprise.

Enfin, outre tous ces dangers, il y a les rigueurs de la nature sur des distances à n’en plus finir. L’enfer du froid glacial ou de la chaleur est sur les tronçons de route de 40 km où il n’y a pas un arbre où s’abriter un moment ! Tu peux mourir d’insolation. Même les bêtes, qui sont pourtant acclimatées et armées par la nature, s’abritent sous les grands acacias dès que le soleil est au zénith. En période de grand froid, la nuit, les migrants s’entassent dans les abris souterrains des vannes du pipeline d’eau. Figurez-vous, les migrants les laissent intacts après leur départ.

MOB raconte qu’apercevant une forme en bord de route, il y a deux semaines, il freine et découvre qu’il s’agit d’un jeune homme inanimé, face contre terre. Il l’asperge d’eau glacée, ce qui tire l’infortuné migrant de son état d’inconscience. Il le désaltère et l’embarque dans son véhicule climatisé, ce qui le ramène davantage à la vie. Il rattrape ses cinq compagnons qui l’avaient abandonné parce qu’ils ne pouvaient faire autrement, sinon ils y seraient restés eux aussi. Malgré le risque des gendarmes, il les transporte pour les déposer plus loin sous l’ombre d’un acacia.

Comment se fait-il qu’ils arrivent désargentés ? «En fait, ils sont délestés de leurs sous de mille et une façons. Dans la traversée du nord du Mali ou du Niger, les groupes armés touareg les rackettent, cela bien que dans le prix du transport ils aient déjà payé à leur chauffeur le tribut qui doit être versé à ces groupes pour le droit de passage. Pis encore, les femmes sont violées. Cela arrive hélas aussi dans les localités du Sud. Débarqués à Tam, ils peuvent obtenir de l’argent de Maliens ou de Nigériens résidant à Tam et dont c’est l’une des sombres activités.

La famille du demandeur doit effectuer un transfert d’argent sur le compte du ‘’commissionnaire’’sur son compte en son pays, Mali ou Niger. Lui remet l’équivalent en dinars, moins une commission. Ceux qui n’ont rien doivent reprendre la marche ou trouver un travail au noir. Les entrepreneurs qui sous-traitent les contrats de travaux avec les entreprises nationales ne trouvent que les immigrants pour effectuer les travaux les plus pénibles. Voilà loin des caméras le drame des migrants dans nos zones reculées avant d’atteindre le nord du pays pour aller affronter les flots de la Méditerranée».
 

Les mouvementés périples de Blaise

Blaise est du Congo Kinshasa. Il est employé dans une agence de télécom à Rabat, un centre d’appel délocalisé de France en raison du coût moindre de la masse salariale. Il a quitté le Maroc le temps d’y ramener son jeune frère qui l’attendait au Mali. Il est avec lui en partance vers Ghardaïa puis Maghnia, avant de passer à Oujda grâce aux services des passeurs du coin. Interrogé par MOB, voici ce qu’il déclare dans un enregistrement : «Instruit par l’expérience de mon premier passage en 2003, j’ai évité cette fois de passer par le Mali. Nous sommes allés au Niger et de là, direction Arlit en prenant le bus le plus normalement du monde. De cette ville du nord du Niger, c’est en 4x4 que nous avons été transbahutés vers In Guezzam en Algérie. Et de là, toujours en 4x4, direction Tamanrasset. Depuis Arlit à Tam, ce sont des Bouzous (esclaves libérés en langue haoussa, les harratines, NDLR) qui nous ont convoyés. Alors que nous étions en route vers Ghardaïa par bus, la police nous a fait descendre à In Amguel. Pour deux, j’ai payé 28 000DA. Le receveur m’avait prévenu du risque au barrage.

De là-bas jusqu’à ici, à Arak, nous avons marché. Lors de mon éprouvant premier périple, je suis allé en avion de Kinsasha jusqu’au Nigeria et de là j’ai pris la direction du Mali. De Gao, nous avons été entassés à plus de 60 dans un camion sous le soleil jusqu’à Talenta la dernière agglomération avant la frontière algérienne, soit deux jours de voyage. C’est 30 000 fr CFA (46 euros, NDLR) qu’on a payé chacun. De Timiaouine à Tam, en 4x4, c’est 10 000 DA la personne.

C’est dégueulasse, c’est misérable ce que nous font subir des rebelles maliens armés jusqu’aux dents. Après près de 300 km, ils nous avaient arrêté à leur barrage à la sortie de Kidal. Le chauffeur devait payer le droit de passage. Ils nous font descendre et saisissent tout ce qu’on a, portables, argent, enfin tout ce qui a une valeur, même les vêtements.

Comment les militaires français du camp voisin ont-ils laissé faire ? Je ne comprends pas! Les brutalités, n’en parlons pas parce qu’il y a pire. Les femmes qui leur plaisent, ils les prennent pour les violer un peu plus loin. Et, en Algérie, pourquoi on nous laisse souffrir pour marcher à pied ? Pourquoi ne nous laisse-ton pas prendre le bus ? Pourquoi nous livre-t-on aux clandos ? C’est anormal. Et Allah, qu’en fait-on ?

 

 

Chercheurs d’or

S’il vous arrive de croiser un chamelier dont le dromadaire porte pendant sur le flan de sa bête une sorte de poêle dont le fond est brillant de propreté et de blancheur, c’est que vous avez affaire à un chercheur d’or.
Chevauchant un mehri, il tire, comme ceux de la ruée vers l’or, une bête de somme, un autre dromadaire pour le transport nécessaire de son voyage.
Dans les zones aurifères, dans la région de Moulay Lahcène, il remplit sa poêle en aluminium d’un gros sable différent de celui des dunes. Presque du gravillon.

L’or est en paillettes.

Ils l’exhument en fouillant la motte, rejetée une fois qu’elle a livré ou pas quelques pépites.
C’est le frottement de l’aluminium par le sable qui donne son étrange blancheur au fond de la poêle.
 

 

M.K.



 

Mohamed Kali
 
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