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Dr Mohamed Tahar Aïssani. Spécialiste en anatomopathologie

La vérité sur ce que vous mangez

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le 29.12.16 | 10h00 Réagissez

Effets des polluants industriels sur la santé humaine à court et long termes, produits alimentaires de qualité douteuse, additifs nutritionnels et leur impact sur le patrimoine génétique du consommateur, scandale du mouton du dernier Aïd El Adha, les dangers induits par la fréquentation régulière de milieux professionnels contaminés par des polluants, ou encore ceux liés à l’exposition à des produits toxiques (amiante, benzène, pesticides organochlorés, métaux lourds…), le Dr Aïssani se montre sans concession. Entretien.

- Vous avez tenu à revenir sur le scandale de la viande putréfiée du mouton de l’Aïd dernier. Les résultats obtenus par les différents laboratoires chargés de l’analyse des échantillons prélevés avaient conclu à «un usage abusif de compléments alimentaires pour ovins». Cette conclusion vous a-t-elle convaincu ? En tant qu’anatomopathologiste, pouvez-vous nous dire quelles sont les conséquences sur la santé humaine de la consommation de viande de bétail engraissé par des compléments alimentaires ?

Franchement, je ne n'ai pas pris connaissance des détails techniques du rapport d'expertise relatif à l'analyse des échantillons prélevés sur des moutons de l'Aïd putréfiés (uniquement à travers les médias)... Il faut savoir que la putréfaction est un processus de décomposition des matières organiques animales ou végétales sous l'action de ferments microbiens, avec production de substances toxiques et de gaz fétides. Résultat de ce processus, il rend cette viande impropre à la consommation.

En un mot, c’est une dégradation progressive du muscle par des bactéries et certaines levures qui s'attaquent aux protéines musculaires. Les composés issus du développement bactérien sont responsables de l'aspect et de l'odeur des viandes altérées. Les premières manifestations de ce phénomène sont discrètes : odeur dite de relent et modification de l'aspect de la viande qui devient poisseuse.

Par la suite, lorsque le phénomène s'intensifie, des modifications plus importantes se développent : odeur putride, noircissement et ramollissement des produits en superficie. Ces phénomènes rendent cette viande impropre à la consommation en raison de la formation des amines biogènes toxiques et dangereux pour la santé, d’une part, et, d’autre part, cette putréfaction favorise la multiplication de micro-organismes de putréfaction susceptibles de provoquer des intoxications ou des toxi-infections graves, voire mortelles...

Sans verser dans la spéculation, il est important de souligner que l'engraissement du bétail se fait habituellement par l'administration d'hormones et ces substances sont administrées au moyen d'un implant qui est introduit dans l'oreille de l'animal ou mélangé à la nourriture... On n’a pas encore évalué l’ampleur de ces pratiques en Algérie. Aussi, nous n’avons aucune idée sur les niveaux de déperdition de ces xéno-hormones dans la nature par le biais des urines ou dans le lait et aussi leur teneur dans la viande consommée.

Certains additifs alimentaires sont reconnus comme étant des perturbateurs endocriniens ; quand ils sont introduits à l'état actif, ils miment les hormones endogènes (naturelles) et créent des problèmes de santé, tels que l’infertilité, l’obésité, le diabète type 2 de l’enfant, la gynécomastie (augmentation du volume des seins chez l’homme), la puberté précoce chez la petite fille, les cancers hormono-dépendants (seins-prostate), la maladie thyroïdienne...

Bien sûr, l’effet pathogène est tributaire de nombreux facteurs liés au pouvoir de l'organisme de lutter contre ces excès (digestion, élimination urinaire), aux doses ingérées, à l’âge, au sexe, facteurs génétiques, etc. A noter une vulnérabilité des femmes enceintes et des petits enfants Le terme de compléments alimentaires (cité dans les conclusions annoncées par le ministre de l’Agriculture) me semble flou.

Car on peut incriminer dans cette catégorie plusieurs types d’additifs de nature différente, comme par exemple les conservateurs, les antioxydants, les émulsifiants, ou stabilisateurs, régulateurs d’acidité et additifs pour l'ensilage, ou même des additifs sensoriels tels que les arômes, colorants ou encore des additifs nutritionnels, comme les vitamines, amino-acides et oligo-éléments.

Aussi, des additifs zootechniques, tels que les améliorateurs de digestibilité, stabilisateurs de flore intestinale. Enfin, il y a des compléments coccidiostatiques et histomonostatiques (antiparasitaires). Quel complément alimentaire a été responsable de la dégradation rapide de la viande de mouton de l’Aïd El Adha passé ? La question reste à ce jour posée.

- vous avez indiqué lors de la conférence de presse que 30% des maladies les plus répandues dans notre pays sont liées à l’environnement. Pouvez-vous être plus précis ?

Il faut reconnaître qu'il est difficile de confirmer la causalité de la pollution en général. D’abord parce qu’un tel chiffre issu des statistiques de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) avancé en 2006 (depuis une dizaine d’année) balaie un spectre très large de maladies, tantôt liées à la fréquentation régulière d’un milieu professionnel contaminé par des polluants, tantôt à des comportements individuels «consentis» (fumer), tantôt encore liées à l’exposition à des produits toxiques (amiante, benzène, pesticides organochlorés, métaux lourds…), mais dont les effets sont encore «visibles» sur la santé. Bref, c’est un chiffre un peu fourre-tout qui empêche d’y voir clair. Plus d'une maladie sur quatre est liée à l'environnement, selon l'OMS.

La pollution de l'air, de l'eau et de la terre génère d'innombrables pathologies : asthme, bronchite chronique, pneumoconioses, allergies, maladies dégénératives du cerveau, maladie d’Alzheimer, maladie de Parkinson, maladies métaboliques, cancers, maladies mentales, maladies infectieuses, diabète, hypertension artérielle et athérosclérose. La liste est loin d'être terminée. Aussi ne doivent pas être occultés les nanoparticules, le syndrome d'intolérance aux produits chimiques, l'intolérance aux rayons électromagnétiques, etc.

- Vous disiez aussi que l’Algérie est en mesure de réduire de 30% le budget alloué à la santé (8% du PNB) si le dispositif de prévention contre les maladies liées est efficacement maîtrisé. Comment ?

Il suffit d’agir efficacement en amont dans la lutte antitabac, dans la protection de l’environnement (l’air, l’eau et le sol), engager une politique réelle de développement durable intégrant l’environnement dans tous les domaines de la politique, y compris le domaine économique, en engageant des solutions en adéquation avec la protection de l’environnement.

Les subventions dont bénéficient certaines activités préjudiciables à l’environnement devraient être étudiées attentivement et, le cas échéant, être supprimées. Aussi la fiscalité environnementale constituera probablement un élément important, l’instauration de taxes environnementales correctrices qui pourraient générer des recettes considérables et engager même une taxe CO2 à long terme.

- Les méthodes d’irrigation des terres agricoles seraient également mises en cause dans la mesure où les eaux utilisées sont des vecteurs de maladies graves. Votre association fait état de la pollution de 99% des réseaux des oueds d’Algérie…

Nous avons organisé depuis 10 ans les assises nationales sur l’environnement au niveau des wilayas de Guelma, Annaba, El Tarf, Skikda et Sétif, des rencontres nationales sur «La protection des eaux des oueds contre les dangers des déchets liquides et solides». Ces rencontres de haut niveau portaient un message unique et simple : «L’eau de nos oueds est le secret de la clé du développement durable».

Elles nous ont permis d’expertiser sur un échantillon représentatif de l’état de ces oueds (Seybouse à Annaba, oued Essafsaf et Bouchetata Skikda, oued El Mallah Sétif, oued Zenati, Guelma, oued Boumansoura, dans la commune de Zerizer, wilaya d´El Tarf). Nos oueds, transformés en véritables dépotoirs, sont devenus au fil du temps de véritables décharges polluées par différents déchets (déchets industriels, liquides et solides, les huiles de vidange, les métaux lourds, les eaux usées, des produits chimiques, des décombres).

Aucun oued en Algérie n’a échappé à ce phénomène de pollution, avec un impact immédiat sur la flore et sur la faune, et surtout un impact négatif sur la santé humaine par la contamination de la chaîne alimentaire. Ce qui explique l’émergence de maladies diversifiées, infectieuses (MTH-zoonoses) et non infectieuses (déréglements immunitaires, maladies rénales, problèmes digestifs, colites inflammatoires, cancers, allergies, maladies cutanées, etc.)

- Vous aviez également soulevé l’absence de tableau de bord des pathologies liées à l’environnement et le lourd impact au plan économique y découlant. De quoi s’agit-il au juste ?

Il s’agit de données épidémiologiques actualisée et enrichies, il est le reflet d’un système d’information médical performant, il vise à améliorer la connaissance de certaines pathologies chroniques liées à l’environnement. Il se présente sous forme de synthèses de données de morbidité et de mortalité pour des pathologies liées à la pollution ; en un mot, c’est un outil qui permet de mesurer le poids relatif de ces pathologies et de l’évolution des besoins de la population en termes de prise en charge et de protection de l’environnement.

- Au fil du temps, le marché algérien est devenu un grand bazar où s’écoulent des milliers de tonnes de produits d’origine et de qualité douteuses. Vous disiez que cela était à l’origine de la propagation de maladies génétiques et de différents types de cancer. Comment ces produits peuvent-ils agir sur le patrimoine génétique du consommateur, et quels types de cancers sont-ils susceptibles de provoquer ?

Je faisais allusion à ces modifications épi-génétiques qui sont induites par l’environnement au sens large du terme : en somme, la cellule reçoit en permanence toutes sortes de signaux l’informant sur son environnement de manière à ce qu’elle se spécialise au cours du développement, ou ajuste son activité à la situation.

Ces signaux, y compris ceux liés à nos comportements (alimentation, tabagisme, stress, pollution, rayons électromagnétiques…) peuvent conduire à des modifications dans l’expression de nos gènes, sans affecter leur séquence en agissant juste sur les protéines qui enveloppent l’ADN (histones), ce qui modifie l’expression du gène en lui-même.

Le phénomène peut être transitoire, mais il existe des modifications épi-génétiques pérennes qui persistent lorsque le signal qui les a induites disparaît. Il est désormais largement admis que des anomalies épi-génétiques contribuent au développement et à la progression de maladies humaines, en particulier des cancers.
 

Naima Benouaret
 
 
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