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La fête de Chayeb Achoura à Tkout : Les Protecteurs de la Terre

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le 14.10.17 | 12h00 Réagissez

 
	Grâce à la jeunesse de Tkout, la tradition de Chayeb Achoura fait un retour en force ces dernières années
Grâce à la jeunesse de Tkout, la tradition de Chayeb Achoura...

 Il s’agit de l’une des manifestations culturelles les plus anciennes d’Afrique du Nord et son origine se perd dans la nuit des temps. A travers le Grand Aurès, seul le village de Tkout, à 90 kilomètres au sud de Batna, la célèbre depuis toujours. Après avoir failli disparaître pendant la décennie rouge, le festival de Chayeb Achoura, ou Imagharen Achoura, qui tient autant du théâtre que du carnaval, revient en force, et ce, grâce à la volonté et l’abnégation des jeunes de Tkout qui font tout pour sauvegarder ce patrimoine.

La nuit a depuis longtemps recouvert de son long manteau noir les monts dentelés du sud des Aurès. Tighanimine, Ghassira, Taghit, Tifelfel, les villages qui nichent au fond de la vallée d’Ighzer Amellal sont encore animés en ce début de soirée d’un 30 septembre plein de douceur, veille de la fête religieuse de l’Achoura.

Accroché à un bout de montagne entre les monts de Lahmer Kheddou et ceux de Zalatou, à quelque 90 kilomètres au sud de Batna, le village de Tkout se prépare fiévreusement à célébrer la fête de Chayeb Achoura, ou Imgharen Achoura comme on l’appelle ici. C’est le «carnaval» traditionnel qui accompagne cette fête religieuse pendant quatre à cinq jours d’affilée. Il règne une ambiance festive et colorée, particulièrement chez les plus jeunes, nombreux sur la grande place publique du vieux village que tout le monde ici appelle Tkoukt Tanijiwth. Faisant un grand cercle autour de la place, petits et grands attendent avec impatience le début du spectacle.

Lorsque les acteurs de cette pièce antique apparaissent enfin, le spectateur non averti se retrouve tout à coup projeté en plein Moyen-Age ou dans un conte fantasmagorique où se mêlent animaux fabuleux et personnages mi-hommes mi-bêtes. Une joyeuse bande de diablotins bondissants, rugissants et armés de longs bâtons surgissent tout à coup d’une ruelle sombre pour investir le milieu de l’arène et semer l’épouvante parmi les plus jeunes spectateurs.

Protéger Meryama, la femme-patrie

Une quinzaine de personnages prennent possession des lieux. Ils sont dirigés par un chef qui porte les mêmes déguisements mais qui sait se faire obéir par sa troupe. On les appelle Iqulbissen, ce sont des soldats chargés de défendre le personnage central de la pièce et seule femme du groupe : Meryama. C’est évidemment un homme travesti en femme qui joue ce rôle. Les personnages portent de drôles de chapeaux jaunes, hauts et pointus. Leurs accoutrements, aussi étranges que bariolés, sont faits de lambeaux de vieux vêtements, de cordages, de vieilles kachabias rapiécées, de sacs de jute et de peaux de chèvre.

De leurs visages cachés par un masque noir, on ne voit que des yeux écarquillés qui luisent dans la nuit. Ils sont affublés de longues barbes blanches faites de laine de mouton et les colliers de coquilles d’escargots ainsi que les chapelets de vieilles boîtes de conserves, qu’ils ont pris soin d’attacher à leurs tenues ou de les passer autour du cou, font un joyeux tintamarre quand ils marchent ou courent. Sur leur postérieur, tels des porcs-épics ou des hérissons, ils portent tous un derrière postiche, généralement une plaque de bois ronde, hérissée de piquants dont ils se servent pour éloigner les curieux en se frottant à eux à reculons.

Outre Meryama et les imgharen soldats, appelés Iqulbissen, il y a le redoutable Arr, le lion chargé de punir ceux qui cherchent à kidnapper Meryama, la femme voilée et habillée de rouge et blanc. Il y a également d’autres personnages comme Bou Hlaoua, Makhli Archou ou El Djen Amellal, la sentinelle chargée de donner l’alerte en cas d’attaque.
En fait le jeu consiste à défendre Meryama contre les voleurs. Quand un voleur est attrapé par les soldats, il est mis entre les pattes du lion et il doit payer une rançon pour être libéré. Quand l’un des soldats meurt sous les coups de l’ennemi, Meryama fera tout pour lui insuffler de nouveau la vie et le remettre sur pied.

Muni d’un sifflet, le chef donne des ordres à son armée d’infortune de se mettre en ordre de série. Les ordres fusent en chaoui : «Rfed aamut inek, rfed it !» (Présentez armes !), «Sahwa aâmut inek, sahwat !» (Baissez vos armes !), «Fus zli ! Zelmad zli ! Ar zat uguir ! Idj, sen ! Idj, sen !», (A droite, droite ! A gauche, gauche! En avant marche ! Une ! Deux !).

Bien entendu, comme le spectacle est également comique, il y a toujours un soldat qui fait exactement le contraire de ce qu’on lui demande, suscitant l’hilarité de l’assistance. Agrémenté de musique traditionnelle, le spectacle est un mélange de scènes dramatiques, cocasses ou burlesques, et ce, au grand bonheur des petits comme des grands qui les filment et les prennent en photo sans discontinuer. A peu de choses près, Chayeb Achoura est l’ancêtre de la comédie musicale.

Les habitants du village sont tout autant spectateurs qu’acteurs puisqu’ils participent activement en essayant de s’emparer de Meryama et en interagissant avec les soldats. La partie musicale est assurée par Irehaben, groupe traditionnel de trois à quatre musiciens qui jouent de la ghaïta, du bendir ou de la flûte et égayent l’assistance. Pendant les 4 à 5 jours de sa durée, le carnaval de Chayeb Achoura est itinérant et se déplace d’un quartier à un autre.

L’explication de ce théâtre de rue qui nous vient du fond des âges nous est donnée par El Hadj El Bachir, artiste et intellectuel de Tkout. «Meryama symbolise ‘‘hamurth’’, le pays, et les Imgharen Achoura, les soldats chargés de veiller sur elle contre les voleurs et les envahisseurs. Chaque personnage a un nom et une fonction bien précise. Si les voleurs s’emparent de Meryama, c’est la honte, le déshonneur pour toute la tribu», dit-il. Dans la symbolique de la pièce, il est clair que Meryama est la terre aussi bien de la tribu que du pays tout entier.

Un théâtre venu de l’antiquité

A Tkout, où se tient chaque année ce festival pendant 4 ou 5 jours et qui coïncide avec la fête religieuse de l’Achoura, personne ne sait exactement à quelle époque il remonte. «On célèbre Chaib Achoura depuis que le monde est monde, mais personne ne connaît vraiment ses origines», dit un vieil habitant.

Chaib Achoura est une sorte de théâtre antique, une survivance qui nous vient de temps tellement anciens qu’aucun vieux ne peut dire à quelle époque il remonte. C’est aussi un théâtre de la vie quotidienne qui raconte la façon dont les habitants protègent leurs récoltes contre les voleurs, les coupeurs de route et les bandits de grands chemins.

«Afin de faire revivre la tradition, nous avons demandé à nos vieux de nous raconter comment cela se passait et nous avons tout reconstitué», affirme avec fierté Mouayiwa Hadrani, 33 ans, actuel manager de la troupe particulière. Il faut dire que le festival a connu une longue éclipse qui a duré pendant les années de braise du terrorisme islamiste. Grâce à la jeunesse de Tkout, la tradition de Chayeb Achoura fait un retour en force ces dernières années.

Des jeunes de Tkout ont tout fait pour le ressusciter. Regroupés au sein de l’association culturelle Himuzgha, qui tente tant bien que mal de maintenir un semblant d’organisation d’activités culturelles. «On se rencontre dans les cafés ou dans la rue pour coordonner nos activités. Ce sont nos traditions et nous voulons à tout prix les maintenir. Cela fait partie de notre patrimoine», estime Yudas, membre de la troupe. «Nous n’avons reçu aucune aide de la part de quiconque, nous nous sommes donc pris en charge. D’ailleurs, Tkout ne reçoit rien des autorités en charge du secteur de la culture à cause de sa sensibilité amazighe trop prononcée. Tkout est trop rebelle à leur goût», dit-il encore en riant.

Un patrimoine culturel à sauvegarder

Le succès d’Imagharen Achoura ne cesse de grandir année après année. L’affluence est considérable, les enfants mais aussi les femmes, ce qui est une première aujourd’hui, viennent au spectacle.

Zaâzaâ A., détenteur d’un mastère de cinéma, en a fait un film documentaire intitulé Les Protecteurs de la terre, qui a eu une moisson considérable de prix y compris à l’international. «Cette tradition n’est présente dans les Aurès qu’à Tkout et dans un petit village de Biskra. Sinon, on la retrouve à El Bayedh, Boussemghoune et au sud du Maroc», dit-il. Il est vrai que, comme le donnait à voir les réseaux sociaux, le même jour, au même moment, se déroulait un carnaval à masques appelé Udayen Achoura, dans la ville marocaine de Goulmima, au sud de Ouarzazate.

«Cette année, j’ai remarqué que les enfants confectionnent eux-mêmes leurs propres masques et jouent dans la rue à Chaib Achoura. C’est la preuve qu’il y a vraiment un revival de la tradition», dit-il. C’est la preuve vivante que les jeunes de Tkout ont réussi le pari de sauver de la disparition un pan important de leur patrimoine culturel.
 

Djamel Alilat
 
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