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Plus de 20 ans de tentatives de contrôle de l’espace religieux

L’Etat algérien à la reconquête des mosquées...

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le 06.07.17 | 12h00 Réagissez

«Dans les années 1990, l’Algérie enterrait ses morts, mais le théâtre du drame se jouait dans la mosquée», c’est ainsi que Abderrahmane Moussaoui, professeur d’anthropologie et de sciences politiques, a résumé les stratégies mises en place par l’Etat pour reprendre le contrôle des mosquées, lors d’une récente conférence au Centre d’études diocésain d’Alger. Explications.

On appellera cela au choix, une «opération de maintien de l’ordre» ou «une tentative désespérée de rattraper le retard». Dès son émergence, la mouvance islamiste, revigorée par les événements d’Octobre 88, fera de la moquée son arrière-base et son quartier général. «A ce titre, certaines mosquées vont jouer les premiers rôles dans la violence qui débute dans les années 90. Leur reprise en main devient une urgence impérieuse pour le pouvoir en place», précise Abderrahmane Moussaoui.

Décidé à l’affronter sur son propre terrain, «le pouvoir» a mis en place une stratégie pour reconquérir les espaces religieux qui leur échappaient. «Le premier objectif du ministère de l’Intérieur du gouvernement Hamrouche, qui a eu à gérer l’après-Octobre 88, souligne Moussaoui, était de reconquérir cet espace. L’enjeu étant de garder le monopole.» D’abord, il fallait récupérer les espaces, déclarant de fait toutes les mosquées propriété de l’Etat. Les premières actions ont eu lieu quelques mois avant les événements d’Octobre. Sentait-on les choses venir ? Un premier décret, manifestement pris dans l’urgence, a en tout cas été promulgué le 13 mars 1988, tentant de contenir ce mouvement.

Tout en rappelant que la mosquée est la maison de Dieu et définissant les pratiques qui devraient s’y dérouler (prière, lecture du Coran et conseils éthiques), il stipule, dans son article 2, que la mosquée construite par l’Etat ou par toute personne est un bien de droit public. Il faut savoir qu’en ce temps-là les petites salles de prière gérées par des privés faisaient leur apparition.

«Selon cet article de loi, dès qu’on construit une mosquée, elle devient la propriété de l’Etat. C’est la raison pour laquelle celles-ci n’étaient jamais achevées. Car une fois finie, elle appartient au wakf. Vous avez donc des mosquées très grandes, bien équipées mais non achevées», fait remarquer Moussaoui.

Néanmoins, cette solution répond à une urgence : il s’agit bien, pour le pouvoir public, d’une bataille pour garder le monopole du champ religieux. D’autres articles précisent les modalités de construction et l’entretien d’une moquée, en soulignant, outre la nécessité d’un permis de construire et autres considérations techniques, que la construction ne peut être entreprise qu’après la constitution d’une association qui en prendra la charge.

Ensuite, le ministère des Affaires religieuses et des Wakfs lance un plan de «ré-idéoligisation», axant sur la formation des imams selon le rite malékite. Une partie des textes juridiques sera produite au début de 1991. Les textes de loi relatifs à la mosquée au seront publiés dans le Journal officiel le 23 mars 1991, un premier décret exécutif met en place les règles qui constituent la mosquée : sa composition, son fonctionnement et définit sa mission. «Ces textes vont venir rattraper les failles et les erreurs commises en urgence.

Le texte le mieux abouti est promulgué en novembre 1993, c'est un décret exécutif portant statut de la moquée», explique Moussaoui. L’Etat s’attelle à revivifier la Zakat, qui devient par là-même «le nerf de la guerre». Les mosquées principales, conformément aux dispositions, sont considérées comme des pôles d’excellence. A l’instar d’Alger, Oran, Constantine et Batna, toutes les wilayas vont être dotées de pôles d’excellence ayant une grande capacité d’accueil (de près de 10 000 fidèles).

Piquant détail : leurs bibliothèques contiennent ainsi les meilleurs référents malékites et…ibadites. «C’est pour dire que les ibadites ne sont pas nos ennemis, faisant ainsi en sorte d’éviter la fitna et affirmant, par là- même, qu’ils font partie de l’histoire nationale», précise Moussaoui. Ces mosquées symboles se caractérisent par l’assiette foncière qui leur est consacrée et la monumentalisation de leur architecture. L’appellation de la mosquée était également soumise à approbation. «Nommer c’est aussi indiquer l’obédience de la mosquée», souligne-ton. «Le ministère désigne son imam qui en devient le premier responsable.

Le traitement du dossier des imams se fait en coordination avec les services de l’Etat. Une enquête rigoureuse est menée pour connaître les allégeances, les courants et les obédiences», ponctue Moussaoui. Le ministère des Affaires religieuses se dote de cadres d’une nouvelle génération issue de cette réalité-là, qui pouvait mieux s’orienter, contrairement à celle de la «Oumma». Ils pouvaient ainsi, souligne le conférencier, identifier les différents types de salafismes.

Et de commenter : «On ne peut pas ne pas penser au diocèse. En 2006, le ministère annonce que les institutions forment près de 1000 imams par an. Des accords auraient été conclus avec la mosquée El Azhar d'Egypte pour le recyclage et la formation des imams déjà en fonction.» L’on veille aussi, lors des concours de «tadjwid», notamment, à ce que les participants récitent le Saint Coran à la manière du «warch», typique de l’islam maghrébin.

Enfin, il restait à reconquérir l’autorité religieuse. Cela commence, pense-t-on, par une harmonisation des réponses de fatwas par une haute institution religieuse, s’appuyant essentiellement sur le rite malékite, pour contrecarrer les différents courants de pensée, qui puisent leurs références en dehors de la République. L’idée est de faire des mosquées un centre de rayonnement culturel, éducatif et religieux. «En parallèle à cette politique de reconquête de mosquées jusque-là contrôlées par des milieux radicaux, il y a toute une autre politique de construction de lieux de culte. Si l’Etat ne prend pas en charge financièrement la construction d’une mosquée, il veille à ce qu’elle soit conforme aux règles édictées».

Malgré ces efforts, l’Etat accuse un retard dans la formation de ses imams. «Différents textes réglementaires avaient déjà commencé à revoir l’organisation de la hiérarchie de la fonction. A la place des anciennes distinctions (imam moumtaz, imam khatib), un nouveau dispositif organise ce corps. Les différents grades sont définis. Au sommet se trouve l’imam professeur, l’imam enseignant de lecture, l’imam moudares et enfin l’imam instituteur.

Cette classification verra l’introduction, en 2002, de deux catégories supérieures : l’imam mufti, qui assure la diffusion, et l’imam agréé, qui représente l’autorité du service du culte au niveau de la daïra». «Elles se sont multipliées, les hommes de religion surveillés, manipulés et craints à la fois. Une pierre angulaire de l’architecture sociale, un lieu important du politique. A beaucoup d’égards, c’est la mosquée qui joue le rôle habituellement attribué à l’espace public», précise Moussaoui. Force est de constater néanmoins que malgré tous ces efforts, les mosquées ne sont pas totalement reconquises…
 

Amel Blidi
 
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