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Dans la file d’attente de l’Institut français d’Alger

«Je préfère faire des sacrifices là-bas qu’ici»

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le 02.11.17 | 12h00 Réagissez

 «Je vais me débrouiller», «j’aurais plus de chances pour réussir» ; ce sont des expressions répétées, le 29 octobre dernier, par les étudiants regroupés à l’Institut français d’Alger (ex-Centre culturel français d’Alger) pour passer le test de connaissance du français. Cette date a été fixée par l’administration du CCF pour prendre rendez-vous afin de passer le Test de connaissance de la langue française (TCF), en raison de la saturation du site dédié à cet effet, suite à la forte demande enregistrée. Cette mesure, qui n’a pas permis à ces étudiants de prendre rendez-vous, a remis au goût du jour un phénomène déjà connu dans les milieux universitaires (la fuite des cerveaux).

Des milliers d’étudiants sont venus, très tôt le matin, de contrées lointaines, majoritairement de Kabylie, pour payer la somme de 10 000 DA et décrocher un rendez-vous pour passer ce test considéré comme une première étape avant d’entamer les démarches pour l’inscription dans les universités françaises.

Un test qui était auparavant facultatif pour les étudiants ayant eu un cursus universitaire en langue française, mais aujourd’hui devenu obligatoire pour tous les étudiants algériens. «C’est une mesure de trop !», s’exclame un diplômé en électrotechnique de l’université de Tizi Ouzou.

Ce jeune diplômé voit mal comment un étudiant, qui a fait 5 ans d’études en langue française, doit subir un test prouvant son niveau de langue. Syfax, diplômé en marketing de l’université de Béjaïa, quant à lui, considère la maîtrise de la langue comme une chose aisée. «Il suffit de s’y mettre pour la maîtriser. Il y a même ceux qui sont partis en Chine pour faire leurs études sans avoir la moindre connaissance du chinois.

Au fil des années, ils sont revenus avec des diplômes et la maîtrise de cette langue. Le plus important, ce sont les idées que tu portes et non pas la langue qui les véhicule», disserte ce jeune de 22 ans. Originaire d’Akbou (Béjaïa), il profite de ces moments d’attente interminable sur le trottoir jouxtant le CCF pour exprimer sa colère et celle des milliers de jeunes à l’égard de ce qui se passe dans le pays.

«Dans ce pays rien ne marche : la politique, le sport, les loisirs, il n’y a absolument rien. La preuve, si c’était un pays qui fonctionnait normalement, je ne me retrouverais pas à attendre depuis 3h du matin pour un rendez-vous. J’aurais aimé prendre le rendez-vous par internet et payer les 10 000 DA à distance», déplore-t-il.

En l’absence d’e-payement, ce candidat à l’immigration, comme des milliers d’autres, est contraint de se déplacer pour payer en espèces les frais du TCF. «On nous rend toute chose difficile», ajoute son camarade, estimant que les conditions dans lesquelles ces étudiants préparent leur départ sont humiliantes.

A quand un Centre culturel français en Kabylie ?

 «Si ces étudiants démarrent à 2h ou à 3h du matin pour arriver à l’heure, cela veut dire qu’ils n’ont pas où passer la nuit ici (dans la capitale ndlr). Si je n’avais pas de voiture, je ne sais pas comment faire pour y arriver», s’interroge un diplômé en électrotechnique, se demandant, à l’occasion, à quand l’ouverture d’un centre culturel français dans les régions de Kabylie, comme cela est le cas pour l’Est et l’Ouest.  Faut-il rappeler que cette région connaît une forte demande en matière d’immigration vers la France, notamment de la part des étudiants.

La plupart des jeunes rencontrés sont venus de loin. Leur déplacement vers la capitale s’est déroulé dans des conditions très difficiles. Certains ont pris un taxi, un coût qui s’ajoute aux frais des procédures de la constitution du dossier d’inscription au Campus France. Des procédures que les étudiants jugent très épuisantes, mais ils sont prêts à subir l’épreuve de cette journée du 29 octobre. Une épreuve jugée «humiliante» par les étudiants, que l’idée de se désister n' effleure paradoxalement pas.

Au contraire, ils attendent tous l’ouverture des portes du CCF, certains auraient même passé cette nuit-là à Alger, d’autant plus qu’une rumeur circule que c’est le dernier délai. Si vers midi certains, dont des filles, ont commencé à perdre espoir, décidant de quitter les lieux, la majorité a décidé de camper pour ne pas perdre cette chance. «J’attends depuis 4h, j’ai peur de partir et que le centre ouvre. Je vais perdre cette occasion bêtement», appréhende l’un des étudiants ayant décidé d’attendre, quitte à passer la nuit dans les rues d’Alger.
Pourquoi le choix de la France ?

La majorité des étudiants rencontrés ont déjà terminé le premier cycle d’études, certains sont inscrits en master. Mais ils ne veulent pas rater la première occasion pour quitter le pays avec l’intention affichée de ne pas y revenir. Au départ, tous les étudiants questionnés parlent de la qualité des études en France. «Je vais approfondir mes connaissances. Je veux obtenir un diplôme qui soit reconnu mondialement.

La France est réputée pour offrir cela», explique une étudiante en électrotechnique à l’université de Tizi Ouzou. Cette jeune fille de 21 ans avoue également que le choix de la France se fait aussi pour des raisons financières. «J’ai de la famille là-bas. Mon oncle m’a promis de me prendre en charge. Mais moi, je compte travailler, quitte à bloquer la première année afin de me prendre en charge», précise-t-elle. La qualité des études en France a été évoquée par tous les étudiants rencontrés, à l’instar de ces deux étudiants en langue française à l’université d’El Affroun (Blida), qui n’écartent cependant pas un retour au pays.

Ces jeunes ne cachent pas leur attachement aux études qu’ils ont entamées en Algérie, dont la plupart dans des filières techniques (électronique, électrotechnique, génie civil…). Quoi qu’il en soit, ils sont  conscients que les conditions en France ne sont pas idéales, mais qu'ils sont prêts à sacrifier ces précieuses études pour travailler et se faire une place dans une société qui ne tolère pas la paresse. Cependant, Syfax déclare que 90% des étudiants ont opté pour un visa d’études pour fuir le pays.
Pourquoi quitte-t-on l’Algérie ?

«C’est la première raison de ce rush que vous voyez aujourd’hui», nous dit-il, montrant du doigt la foule qui se bouscule devant le portail du CCF. Syfax déclare que la première raison qui fait fuir les jeunes Algériens demeure la pression sociale et les mentalités qui règnent. «Moi personnellement, ce ne sont pas les conditions économiques qui me poussent à quitter», révèle ce natif d’Akbou, une région qui compte l’une des plus importantes zones industrielles du pays. «Je suis en master 1, spécialité logistique et distribution. Ce n’est pas le travail qui manque», admet-il, très sûr de lui. Actuellement, ce jeune diplômé, qui ne souffre pas du chômage comme la plupart de ses camarades, tient une boutique d’habillement à Akbou. «Si je pars, c’est pour changer de mode de vie, car si j’introduis une demande pour un visa touristique, je ne l’obtiendrai jamais.

En plus, avec l'allocation touristique de 115 euros, je ne pourrais jamais me permettre des vacances comme il se doit. Même avec ton argent, tu ne peux pas vivre !» «La pression de la société», demeure réellement la raison qui pousse la jeunesse à la fuite. Par pression sociale, un autre étudiant de Tizi Ouzou désigne l’intolérance à l’égard des autres, à la différence culturelle et religieuse. Au sujet des raisons qui le poussent à l’exil, ce diplômé en électrotechnique lâche : «Je suis licencié en LMD, champion d’Algérie en arts martiaux, mais mon avenir est incertain dans ce pays.» Et d’ajouter: «Si tu sors avec une fille, tu n’es pas sûr que tu vas te marier avec elle, si tu fais des études, tu n’es pas sûr de trouver du boulot, si tu travailles tu n’es pas sûr de toucher ton salaire. Tout est flou.» Par ailleurs, un jeune entrepreneur ayant déjà fait l’expérience des études à l’étranger, qui accompagne son ami, candidat au TCF,  a préféré revenir et s’installer en Algérie définitivement.

Questionné quant au motif de son retour, ce dernier estime que c’est ici qu’il a décidé de faire son avenir. Toutefois, «je ne conseille pas à ces jeunes à rester. Chacun a ses raisons et puis tout dépend de l’objectif de tout un chacun», dit-il. Au sujet des perspectives de ces jeunes en France, ce diplômé en génie mécanique analyse : «Il y a des spécialités qui peuvent leur permettre d’accéder au monde du travail, à l’instar de l’informatique, le génie civil…

Mais pour d’autres (biologie par exemple), c’est difficile.» Concernant les raisons de la fuite des étudiants algériens, cet entrepreneur disserte : «Les fondements d’un pays se résument en quatre points essentiels : l’éducation, la santé, la justice et la recherche scientifique. Ces domaines vont très mal en Algérie, voilà pourquoi on en est arrivés là. Les pays étrangers récupèrent les meilleurs de nos jeunes. C’est très grave ! A voir ça en direct atroudh idhamen (tu pleures du sang).»
 

Rahmani Djedjiga
 
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