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Mohamed Arezki Himeur. Journaliste

«Je m’intéresse à des thèmes quelque peu oubliés ou mésestimés»

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le 16.08.17 | 12h00 Réagissez

Reconnaissable à sa barbe bien fournie de patriarche sage, Mohamed Arezki Himeur, Dda Arezki pour les intimes, est un touche-à-tout compulsif. Journaliste à la BBC, mais pas seulement, ce natif d’Aït Bouyahia (Ath Douala, Tizi Ouzou) est très tôt sorti des limites de sa géographie natale pour aller parcourir le grand monde. Pour le plus grand bonheur de ses lecteurs et des auditeurs de la Radio nationale, il publiera à la rentrée un beau livre à l’ANEP. Le sujet ? Alger et ses secrets qu’on ne pourrait découvrir qu’avec un bon guide : lui. Suivons-le !

Arpenteur infatigable du pays, d’où vous vient cette énergie pour poursuivre ce formidable travail de collecte que vous menez depuis plusieurs années ?

Je pense que ma prédisposition pour la marche, les escapades et la curiosité (la curiosité est un bon défaut, contrairement à ce qu’on dit) doit être génétique. Mon défunt père était un marcheur impénitent. Il marchait en sifflotant le même air. Et c’est sur cet air, siffloté discrètement, qu’il se retrouva un jour, seul, à pied, sur la route de La Mecque, en traversant une partie de l’Algérie, la Tunisie, la Libye et l’Egypte. Arrêté en Egypte, il fit le trajet inverse, sous la contrainte, jusqu’au village. Ça, c’est une autre histoire.

L’arpentage, pour rester dans l’expression, fait partie de mon métier. Comme il l’est aussi pour beaucoup de confrères. Chaque fois que j’allais dans un endroit pour les besoins de mon travail, j’en profitais pour vadrouiller, visiter la ville ou le site, discuter avec des gens, me procurer des livres sur le lieu. Certains de mes interlocuteurs m’orientaient vers des personnes réputées comme étant des bibliothèques ambulantes de l’endroit. Ce qui était souvent le cas.

De temps à autre, je m’organisais, seul ou avec des amis, une escapade, parfois d’une journée, pour visiter un village, une ville, une montagne, un site historique ou touristique. Je revenais toujours avec de la matière pour un article ou un reportage écrit ou radiophonique. Car, chaque endroit, quel qu’il soit, abrite des choses intéressantes, parfois quelques petits trésors historiques, touristiques, artistiques, culinaires, vestimentaires et autres, qui méritent un détour. Ça, c’est la première étape. La deuxième consiste à fouiner dans des ouvrages et récits sur le sujet. C’est la phase la plus difficile, parce que la documentation est disséminée dans des dizaines, voire des centaines, de documents.

Sur quels sujets, par exemple ?

Un jour, en 2007 je crois, je me rendais à Chréa, sur les hauteurs de Blida (70 km d’Alger, à 1500 mètres d’altitude), pour les besoins d’un reportage pour la BBC sur le retour de la sécurité dans la région. La zone avait souffert. Elle avait été désertée par la population durant la période du terrorisme de la décennie 90. C’était un vendredi.

Là, dans un lieu appelé Ahouidh, j’ai été surpris de découvrir qu’on jouait, sept vendredis consécutifs à chaque printemps, du hockey sur herbe, avec une boule et une canne de forme identique à celles utilisées ailleurs dans le monde. Le jeu, qui regroupait des familles entières venant pique-niquer, était pratiqué depuis des millénaires dans cette région montagneuse. Ce genre d’information se trouve rarement dans les écrits.

Durant les années 1970, lorsque je produisais et animais une émission culturelle à la Chaîne 2 de la Radio algérienne, deux amis m’avaient ramené de vieux poèmes assez critiques contre la France coloniale. Dans une bonne partie de ces poèmes caustiques, l’auteur parlait de la réquisition de son âne par les troupes françaises, du voyage de sa monture en bateau, d’un autre bateau qui sombra en mer avec les ânes qu’il transportait.

J’avais relaté, à l’époque, cette histoire dans un article paru dans El Moudjahid. Mais, je n’avais toujours pas compris pourquoi le poète Youcef Oulefli, né au 19e siècle en Kabylie, consacra autant de poèmes à son âne «avec lequel il faisait les marchés pour vendre ses nattes», comme il le disait dans un vers.

C’est des décennies plus tard que j’avais découvert que le poème faisait allusion à un fait historique réel. Lors de l’expédition française de Madagascar, en 1895, plus de 6000 ânes et mulets (et presque autant de convoyeurs), avaient été «réquisitionnés» pour les besoins de cette guerre. Et la monture du poète se trouvait dans le lot. Et il avait utilisé la «mobilisation» de son âne comme prétexte pour s’en prendre à la France coloniale.

En fait, pendant de nombreuses décennies, je collectais et conservais tout ce qui me tombait sous la main : ouvrages, journaux, chants et poèmes anciens, etc. Cette masse de documents m’avait servi à réaliser des émissions radio, des reportages et magazines publiés dans des médias algériens et étrangers. Elle me servira plus tard, peut-être, pour d’autres choses : petits livres, documentaires…

Il vous arrive de découvrir des endroits inconnus du commun des mortels, comme cet immeuble de la rue Didouche, où résidait l’inventeur du sérum antiscorpionique …

C’est vrai qu’il y a des endroits peu connus. C’est l’une de mes dernières «acquisitions», pour ainsi dire. Je ne savais pas que le sérum antiscorpionique est né en Algérie, dans les laboratoires de l’Institut Pasteur d’Algérie, au début des années 1930. Et que l’auteur de cette extraordinaire découverte, qui a sauvé et qui sauve encore des milliers de vies humaines, notamment en Algérie, habitait le même immeuble d’Alger-Centre pendant 55 ans. Il s’agit du docteur Etienne Sergent, mort en 1948. Une plaque en marbre est apposée à sa mémoire à l’entrée du bâtiment. Il avait inventé le sérum anti-scorpionique, au moment où il planchait sur des travaux de recherche sur le paludisme et les maladies infectieuses.

Tout récemment, on a placé une plaque commémorative en marbre sur la façade d’une villa située au boulevard Krim Belkacem. L’inscription rappelle un fait historique important. La bâtisse abritait, durant quelques mois, pendant la guerre d’indépendance, les réunions des cinq membres du Comité de coordination et d’exécution (CCE, Larbi Ben M’hidi, Krim Belkacem, Abane Ramdane, Benyoucef Benkhedda et Saâd Dahlab), issu du Congrès de la Soummam (d’août 1956).

Lorsqu’on contemple les façades de ces immeubles et bâtisses, richement décorés, on se rend compte qu’Alger n’est pas une ville, mais un immense musée à ciel ouvert. Tous les conquérants, envahisseurs, commerçants et autres communautés y ont laissé des vestiges. Une grande partie des belles villas actuelles des hauteurs de la ville, de style néo-mauresque, ont été construites par des hiverneurs anglais, qui fuyaient le brouillard de Londres pour se réfugier sous le soleil et le climat tempéré d’Alger.

Votre travail touche aussi d’autres domaines comme la gastronomie, la musique traditionnelle, les collections de presse de l’époque coloniale, etc. Parlez-nous un peu de ce travail de longue haleine ?

Tout me passionne. Le travail sur la presse est achevé. Je poursuis à présent celui, colossal, entamé sur Alger et son patrimoine historique, touristique, architectural, artistique, décoratif et, pourquoi pas, anecdotique. Je m’intéresse, surtout, à des thèmes quelque peu oubliés ou mésestimés.

Tels que, par exemple, l’exil forcé, dès le 19e siècle, de certains souverains qui s’étaient soulevés contre la France coloniale. Je peux citer Ham N’Ghi, jeune prince de l’actuel Vietnam, qui «séjourna» 56 ans en exil à Alger, de 1888 jusqu’à sa mort en 1944. Il ne fut jamais été autorisé à revoir son pays. Le roi Behanzin du Bénin, actuel Dahomey, connut le même triste sort. Décédé en 1906, ses restes ne furent rapatriés qu’en 1928. Ce fut le cas aussi pour la reine Rainilaiarivony, de Madagascar, de sa sœur et de son époux. Alger était devenu, depuis l’indépendance en 1962 jusqu’au milieu des années 70 «la Mecque des révolutionnaires». Tout ça fait partie de l’histoire d’Alger.

Dans un précédent entretien vous nous parliez du séjour algérois de Karl Marx. Vous nous disiez que vous étiez à la recherche du rasoir utilisé par un barbier de la Basse Casbah pour débarrasser le «maure» de sa barbe bien fournie. Vous l’avez retrouvé ?

Malheureusement non. J’ai abandonné les recherches. Je suspecte le camarade d’avoir subtilisé le couteau (rires). Son séjour à Alger était passé sous silence, ignoré par les journaux de l’époque. Si ce n’est ses correspondances avec ses filles, ses gendres et son ami Engels, ainsi que deux ou trois photos, on aurait, peut-être, jamais su qu’il séjourna à Alger pour se soigner d’une phtisie, qui l’avait d’ailleurs emporté quelques mois plus tard à son retour à Londres.

On croit savoir que vous allez publier à l’occasion du prochain Salon du livre un guide d’Alger. Pouvez-vous nous en parler davantage ?
C’est plutôt un beau livre consacré à Alger. Il sera édité par l’ANEP. L’ouvrage raconte, par l’écrit et l’image, mon Alger à moi. Alger tel que je la vois, je la vis, je la connais, je la visite, je l’apprécie.

Il est conçu sous forme d’itinéraires bien tracés. Il propose des haltes dans telle artère, devant tel immeuble pour inviter le visiteur à admirer, entre autres, certains sites, mausolées, décorations, mosquées, palais, cariatides, atlantes, portes en bois et en fer forgé admirablement sculptées…

Evidemment, il ne prétend pas tout dévoiler sur Alger. Il en faut des volumes pour ça. Mais, il survole son histoire depuis Hercule le Libyen à ce jour. La légende dit qu’Hercule aurait été lâché par vingt de ses compagnons pour jeter l’ancre sur les rivages d’Alger. Leur sensibilité poétique, en contemplant la superbe baie, prit le dessus sur les ordres et les biceps d’Hercule (rires).
 

Nadir Iddir
 
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