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Habib Tiliouine. Sociologue.

Il ne faut pas rester au niveau sécuritaire pour trouver des solutions

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le 21.07.17 | 12h00 Réagissez

 
	La famille algérienne passe par une période difficile et les parents vivent un calvaire.
La famille algérienne passe par une période difficile et...

De plus en plus d’études classent l’Algérie parmi les pays où il fait bon vivre. Surpris des résultats de ces sondages, El Watan Week-end a posé à un sociologue quelques questions élémentaires sur ce qui fait le bonheur ou pas d’un pays.

- L’Algérie est le pays le plus heureux en Afrique, selon une étude de Word Happiness Report. Que pensez-vous de ce classement ?

J’étais membre du comité de rédaction de ce rapport cette année. Ce rapport international 2017 présente les classements nationaux de bonheur des pays, accompagnés de chapitres d’experts sur le bien-être et le progrès économique à travers le monde.

Les thèmes abordés cette année sont variés : «Les fondations sociales du bonheur mondial» ; «Croissance et bonheur en Chine» ; «Attendre le bonheur en Afrique» ; «Les déterminants clés du bonheur et de la misère» ; «Bonheur au travail» ; «Restaurer le bonheur américain». Le rapport est rédigé par les auteurs Jan-Emmanuel De Neve, John F. Helliwell, Haifang Huang, Richard Layard, Jeffrey Sachs et Shun Wang. L’équipe de la Chine est dirigée par Richard A.

Easterlin et l’équipe d’Afrique est constituée de Valerie Møller, Habib Tiliouine et deux autres membres. Tout travail scientifique a ses limites bien sûr. Mais je ne doute pas une seconde de la fiabilité et du professionnalisme de ce rapport. Je connais personnellement et depuis des années déjà quelques-uns des rédacteurs du rapport et je sais la valeur scientifique et humaine de ces chercheurs. En ce qui concerne l’Algérie, je trouve que le résultat est logique.

Notre peuple est un peuple qui a beaucoup d’optimisme, et sa résilience a fait preuve au passé. En plus, compte tenu de ce qui se passe autour de l’Algérie, il vaut mieux garder son optimisme et son moral haut ! Il est à noter que beaucoup de collègues journalistes ont écrit sur ce rapport, mais apparemment sans le lire, et surtout sans comprendre la méthodologie utilisée pour produire le classement des pays. L’objectif du World Happiness Report est de fournir un outil supplémentaire aux gouvernements, aux milieux d’affaires et à la société civile pour améliorer le bien-être de leurs pays.

- Si on se réfère à ce classement, il n’y a rien à améliorer chez nous. Avez-vous des objections par rapport à cela ?

Je ne suis pas d’accord avec vous ! Bien au contraire, tout est à améliorer chez nous. Prenant par exemple le classement général de cette année et celui de l’année précédente. En 2017, nous sommes à la 53e place, une régression significative de quinze places par rapport au rapport précédent (38e). Et nous sommes classés 5e dans le monde arabe. Peut-être que cela est en relation avec les difficultés économiques à la suite de la chute du prix de pétrole.

Notre classement n’est pas le meilleur sur tous les plans, surtout si on prend en compte ce que l’Algérie possède en termes de jeunesse, cadres, intellectuels, richesse culturelle et matérielle etc. Notre place doit être parmi les premières nations du monde et non pas la 40e. Le classement est établi en fonction de six facteurs : produit intérieur brut par habitant, espérance de vie en bonne santé, liberté, générosité, aide sociale et perception de la corruption dans le gouvernement ou les affaires.

- Ces facteurs suffisent-ils réellement à déterminer le niveau de bonheur des Algériens ?

Il faut préciser que le classement est fait sur la base de sondages : on demande aux gens à travers le monde de noter à quel point ils sont satisfaits dans la vie. Les données du sondage sont récoltées chaque année depuis 2005 (par la fameuse institution Gallup World Poll qui est spécialisée dans les sondages) dans environ 140 pays, dont 40 en Afrique. A l’exception de quelques régions instables, des équipes d’enquêteurs spécialisés mènent des entretiens en face-à-face avec des citoyens âgés de plus de 15 ans pour former un échantillon représentatif de toute la population du pays étudié.

Des techniques d’analyse statistique avancées sont utilisées pour assurer la représentativité de la population de chaque pays. Dans les régions instables telles que la Libye, les entretiens se font par téléphone. Les questions du sondage Gallup mesurent les attitudes des populations envers l’ordre public, les institutions et l’infrastructure, les emplois, le bien-être et d’autres sujets.

Le rapport de cette année montre de nouveau que le continent africain accuse un grand retard en matière de bonheur par rapport aux autres continents. Le résultat de l’Algérie prouve que la population algérienne reste résiliente malgré les difficultés que traverse notre pays. Je pense que le sentiment de bonheur motive les individus et les communautés à faire face aux difficultés de la vie d’une manière positive et donne un sens à l’existence, facteurs très décisifs pour un développement économique et social équilibré.

- Qu’en est-il de la situation de l’enfance en Algérie ?

Ceci est aussi un thème très important sachant que les personnes âgées de 0 à 19 ans représentent environ 37% de la population algérienne, 17% sont entre 5 et 14 ans. Une grande partie de mon travail de recherche est consacrée à la récolte de données fiables et évolutives dans de temps concernant cette population.

En collaboration avec des chercheurs internationaux, nous avons réussi à Tirana, en Albanie le 1er juin dernier, à installer une coordination à l’échelle du basin méditerranéen afin d’établir un indice de la situation de l’enfance dans cette région du monde caractérisée par l’instabilité et l’immigration clandestine. Comme vous le savez, l’Algérie a ratifié le 19 décembre 1992 la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE), et le président de la République a promulgué la loi n° 15-12 du 28 Ramadhan 1436 correspondant au 15 juillet 2015, portant «protection de l’enfant».

Tout cela constitue des acquis non négligeables qui renforcent la situation de l’enfance en Algérie. Le juridique est très important. Maintenant en termes de qualité réelle de la vie, est-ce qu’il y a une amélioration ? Ceci nécessite un travail de spécialistes et de proximité avec les institutions de l’enfance, les chercheurs, les enfants eux-mêmes et aussi les ONGs afin de produire des états de lieu exhaustifs et objectifs. Vous avez élaboré une banque de données sur le bien-être de l’enfance en Algérie.

Nos recherches ont touché plus de 5000 enfants scolarisés âgés entre 8 et 12 ans à travers l’Ouest algérien. Et depuis 2012, nous avons entamé une étude de suivi de plusieurs cohortes d’enfants scolarisés pour voir comment évoluent les différents domaines de la vie des enfants algériens. Nous entamerons prochainement la 3e enquête qui touchera plus de 3600 enfants. Ceci est important pour vérifier les résultats des enquêtes précédentes.

- De plus en plus d’enfants subissent différentes maltraitances qui peuvent parfois arriver au meurtre. Quel est votre avis sur ce pic de violence enregistré ces dernières années ?

Cela fait peut-être partie d’une dynamique sociétale qui impose une rigoureuse protection des couches vulnérables de la société au moment où les inégalités socioéconomiques ne cessent de s’élargir. L’autre hypothèse est que ces actes de violence existaient avant, mais restaient méconnues par manque d’information. Maintenant avec les médias privés, nous sommes mieux informés. Dans tous les cas, de tels actes qui prennent la forme d’enlèvements d’enfants pour des raisons de vengeance familiale ou pour les rançons financières ou des cas de pédophilie ou autres sont sauvages et injustifiables.

Mais il faut comprendre que la société algérienne se complexifie et se modernise et il ne faut pas rester au niveau sécuritaire pour trouver des solutions aux maux sociaux. Bien au contraire, il faut essayer de comprendre et d’encourager la recherche scientifique dans ce sens. Aussi, il faut être innovant en matière de moyens, de procédures et d’institutions. Ces derniers sont archaïques. Voir par exemple le secteur de la protection sociale, je le trouve vraiment «hors champ» comme disent les Algériens.

Ce secteur doit s’ouvrir au monde moderne, à la recherche et doit travailler avec la première cellule de la société qui est la famille. Pour conclure, je vous assure que la famille algérienne passe par une période difficile et les parents vivent dans un calvaire. Ils sont inquiets par la qualité de l’éducation de leurs enfants, leur sécurité, l’hygiène des aliments qu’ils mangent, la qualité des interventions médicales, les soins et même les médicaments et vaccins et tout ce qui se rapporte au futur de nos enfants et de nos jeunes ! Malheureusement, la réponse des officiels des secteurs concernés est la fuite en avant et le report des problèmes auxquels on doit tous faire face maintenant.

 

Sofia Ouahib
 
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