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Kamel Chachoua. Chercheur en anthropologie (CNRS)

«Il n'y a pas de cause unique du suicide»

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le 16.11.17 | 12h00 Réagissez

«Il n'y a pas de cause unique du suicide»

L’anthropologue, Kamel Chachoua, travaille depuis quelques années sur la question du suicide en Kabylie. Tout en soulignant les troubles psychiques ou des problèmes socio-économiques qui pousseraient à commettre l’irréparable (c’est, dit-il,  l’association et la réunion d’un ensemble de facteurs qui détermine telle ou telle personne à passer à l’acte). L’anthropologue précise qu’une part non négligeable des suicides féminins et masculins est liée à cet état d’injustice et d’inégalité juridique et psychologique flagrante entre les deux sexes en Algérie. Entretien.

Le suicide ne cesse de prendre de l’ampleur en Kabylie et touche pratiquement toutes les couches sociales, voire tous les âges. Peut-on parler d’un phénomène endémique ?

Chaque année, et dans chaque société, le suicide prélève un nombre déterminé de morts qui varie selon certaines variables sociologiques, comme l’âge, le sexe, la profession, la condition conjugale, etc. Ce qui nous importe de souligner, ce n’est pas qu’il y ait une flambée soudaine de suicides, mais plutôt qu’il y en ait presque autant tous les ans sur près de dix années de suite, si j’en crois les statistiques de la gendarmerie, des pompiers et des hôpitaux.

Ces chiffres officiels peuvent paraître scandaleusement incomplets, mais cela ne veut pas dire qu’ils sont faux, car ils nous indiquent tout de même le penchant approximatif des suicides et ses variations géographiques.

C’est ce qui a permis d’ailleurs de placer les wilayas kabyles,  Béjaïa, Tizi Ouzou et Bouïra en tête du peloton des suicides en Algérie. Cela dit, le suicide ne touche pas toutes les couches sociales et tous les âges de la même façon, pour les mêmes raisons et avec la même intensité. Les quelques suicides spectaculaires de garçons, de fillettes et de vieillards, les immolations de 2011, que les quotidiens nationaux et régionaux ont fort bien médiatisés, ne forment pas et ne reflètent pas le penchant collectif des suicides quotidiens qui  maintiennent et perpétuent la courbe du suicide sur le moyen ou long terme en Kabylie.

Plus même, pour atteindre le terreau principal qui nourrit le suicide, il faut écarter les suicides particuliers et occasionnels et chercher à déterminer les variations qui font que le phénomène s’est véritablement enraciné dans la société. D’ailleurs, il y va du taux de suicides comme des accidents de la route, comme du taux de réussite au bac, des mariages ou des homicides. Chacun de ces phénomènes progresse proportionnellement aux autres évolutions démographiques et morphologiques.

Et tant qu’il n’y a pas d’ébranlement profond du milieu social, tant qu’il n’y a pas de catastrophes majeures, de montée ou de chute grave de la température sociale, le taux de suicides local ou national de l’année prochaine sera, approximativement, proche de celui de cette année, lui-même, proche de celui de l’année dernière. Regardez le nombre de mariages chaque été dans un village kabyle et sa variation depuis vingt ans : il est quasiment le même sans que cela soit le produit d’une concertation délibérée.

Il y a deux ou trois ans, un village de Haute Kabylie avait organisé un sacrifice collectif (timechret) pour conjurer une poussée anormale des suicides. Il y a donc, pour la société, un certain nombre de morts volontaires minimal qu’elle accepte de payer chaque année au suicide, comme une sorte d’impôt, mais une fois dépassé ce seuil mental, elle estime que le sort s’acharne, ça ne va pas, et qu’il faut faire quelque chose.

Y a-t-il des spécificités propres à cette région encourageant ce phénomène ?

Oui, la Kabylie présente des particularités sociologiques éthologiques et morphologiques propres, mais il ne s’ensuit pas que la Kabylie présente un penchant et un tempérament ethnique favorable au suicide. Cela étant dit, la plus grande spécificité de la Kabylie est, sans aucun doute, dans le fait villageois qui durcit l’intégration du groupe avec lui-même et par là, augmente le contrôle de la communauté sur les individus et exacerbe le sentiment d’oppression et d’étouffement.

La Kabylie est, en effet, et depuis bien longtemps, exposée à un courant contradictoire : d’une part, les cadres anciens de la société sont plus au moins debout et enserrent encore les individus dans le carcan traditionnel, d’autre part, la société kabyle s’est ouverte au progrès et à la modernité d’une manière assurée et confiante qui ont rehaussé la valeur de l’individu et accru son égoïsme.

L’individu se sent ainsi tantôt libéré de la pression du groupe et poussé en avant, tantôt il a l’impression d’être retenu en arrière. Mais cette situation généralisable à l’ensemble de la société algérienne peut aussi bien favoriser un type de suicide altruiste comme elle peut aussi freiner quelques autres types de suicides dits "égoïstes" ou "anomiques", par exemple.

Car tout est dans l’équilibre, l’excès de contrôle comme le relâchement des mœurs, l’enrichissement brutal comme l’appauvrissement soudain peuvent conduire indistinctement à l’augmentation des suicides. Sans aller jusqu’à dire que la misère et la pauvreté ont des vertus préservatrices contre le suicide, ce sont les familles aisées, dotées et créditées d’un haut capital symbolique et matériel qui font l’objet de grands faits divers et qui se trouvent souvent éclaboussées et quelquefois ensanglantées par les règles morales de l’honneur, par le délit, le crime ou le suicide.

C’est aussi cet «enveloppement» dont s’étouffent les individus qui provoque et fait que les violences et les délits de sang et de sexe s’accomplissent assez souvent dans les rangs mêmes de la famille et font que celle-ci tend à devenir, de plus en plus, la plus grande débitrice du fonds moral dont elle est aussi la principale créancière.

Et comme l’institution familiale est sociologiquement au carrefour de toute la vie villageoise et communautaire en général, elle est du coup devenue un des derniers refuges où viennent se briser et s’assouvir les frustrations et les misères sexuelles et affectives des hommes et des femmes où ils/elles savent qu’ils/elles bénéficient de la complicité et de la confidentialité obligées.

La famille est aussi un des hauts lieux de conflits fonciers et financiers importants à cause des conflits d’héritages et des intérêts fonciers que complique beaucoup l’indivision familiale. Tous ces contextes, fonciers, financiers, mais aussi affectifs et sentimentaux, finissent par attiser les stratégies de transgression et de contournement des règles et mènent quelquefois au suicide, sinon à des violences intimes que ne laissent guère soupçonner la vie et le paysage paisibles, modestes et monotones d’un village kabyle ordinaire.

Les psychiatres renvoient le suicide aux troubles psychologiques, les autres spécialistes, les sociologues notamment, expliquent ce fléau par des problèmes socio-économiques. Y a-t-il d’autres raisons expliquant cette forme de violence extrême à l’encontre de soi ?

La dégénérescence mentale peut expliquer certains suicides particuliers, mais ne peut pas rendre compte du penchant national ou local au suicide. Aussi, les raisons socio-économiques  peuvent bien évidemment précipiter certains hommes ou femmes à passer à l’acte, mais elles ne représentent pas la cause principale.

Et si on se suicide aujourd’hui plus qu’avant en Kabylie, ce n’est pas que nous vivons moins bien ni que nous souffrons davantage que les générations précédentes, mais  parce que nous vivons dans une sorte de dérèglement social qui fait que nous ne savons pas où ni comment fixer des limites légitimes à nos penchants égoïstes.

La religion et les traditions n’ont plus la même autorité et l’Etat, bien qu’envahissant, semble complètement impuissant à nous réguler et, du coup, nous nous retrouvons dispersés tels des cailloux sur une planche, comme dit un proverbe kabyle, sans idéal commun et sans direction collective. Il est cependant vrai que les premiers travaux, les premières thèses soutenues en 1969 et 1971 sur les suicides en Algérie ont été inscrites et soutenues à la faculté de médecine  et dans une université régionale, à Oran plus précisément.

La discipline sociologique était à l’époque occupée à des choses qui concernent les masses, le peuple, le développement, une discipline de la terre et de l’acier et laissait le suicide, objet fondateur de la sociologie, à la médecine, à la psychologie, à ces disciplines recluses et féminines, socialement parlant.  

Ce que je veux dire, c’est qu’il n’y a pas de cause unique du suicide, mais c’est l’association et la réunion d’un ensemble de facteurs qui détermine telle ou telle personne à passer à l’acte. Cependant, mes petites enquêtes personnelles et artisanales depuis une toute petite décennie en Kabylie me portent à dire que les suicides féminins (et non pas les tentatives seulement comme on le soutient jusqu’ici) sont anormalement élevés, en tout cas plus importants qu’on le sait et qu’on le dit.

Je pense, en effet, qu’une part non négligeable des suicides féminins et masculins est liée à cet état d’injustice et d’inégalité juridique et psychologique flagrante entre les deux sexes en Algérie. C’est donc à diminuer cet état de fait qu’il faut employer nos efforts si on veut réduire significativement les suicides en Algérie.

Quelle est la part des traditions sociales et des habitudes culturelles dans ce phénomène ?

Les traditions et les habitudes culturelles n’ont aucune influence bienfaisante ou malfaisante sur le suicide. Et si elles ont quelquefois cette capacité préservatrice contre ce phénomène, ce n’est pas à cause de leurs efficacités sui generis propres, mais c’est parce qu’elles constituent l’élément qui rassemble et crée un sentiment d’appartenance collective et forme une société. Le détail des pratiques et des règles morales compte peu, ce qui est essentiel, c’est la capacité de ces traditions à mobiliser, à resserrer et à alimenter une véritable vie collective, coercitive et fortement intégrée.
 

Le suicide par pendaison reste le moyen le plus répandu. Pourquoi  ?

Le moyen que les hommes ou les femmes emploient pour se suicider n’est pas de nature à nous expliquer la raison ou la cause de leur geste. A vrai dire, l’homme ou la femme qui s’apprête à se suicider tend à utiliser les moyens qu’il a sous la main, les moyens les plus aisés et les plus pratiques. La pendaison est un moyen et un mobile masculin adéquat au paysage kabyle.

L’olivier et la corde sont au Kabyle ce que le pont, le haut de l’immeuble ou le balcon sont pour un citadin. Autrefois, les femmes kabyles se suicidaient en se jetant dans un puits ou en se pendant comme les hommes, aujourd’hui en absorbant des produits toxiques. En ville, les hommes se jettent d’un pont ou d’un immeuble, tandis que les femmes absorbent des produits chimiques ou se défenestrent. Quel que soit le mobile que choisit le suicidant pour se tuer, il est souvent sans rapport avec la cause de son geste.

Rahmani Djedjiga
 
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