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Retour sur l’histoire de la radio à Constantine

«Houna Qassantina», une émission culte d’une belle époque

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le 19.10.17 | 12h00 Réagissez

On trouve rarement aujourd’hui, parmi l’ancienne génération de Constantinois, ceux qui se rappellent encore de cette page de l’histoire culturelle et sociale de la ville de Constantine après la Seconde Guerre mondiale.

La naissance de l’émission radiophonique «Houna Qassantina» allait marquer son temps. Un remarquable travail se dessine pour la sauvegarde et la diffusion populaires du patrimoine musical ancestral de la ville représenté par son malouf, chanté jusque-là dans les espaces restreints des fêtes familiales et des fondouks, fréquentés par les initiés. Une action de préservation qui s’est manifestée à travers la création d’associations musicales au début des années 1930, dont Mouhibi El Fen et El Hilel. «Houna Qassantina» marquera encore le temps actuel, en inspirant les initiateurs de rencontres culturelles inédites et de qualité, brisant la monotonie qui règne dans la ville, à travers «Les Zinzins du Café riche» qui continuent de créer une ambiance bouillonnante d’idées et «La rencontre du mois» qui reçoit le public pour une rencontre-débat avec un invité d’envergure, et le «Forum constantinois» qui accueille des académiciens.

Pour rassembler les pages de la magnifique histoire de "Houna Qassantina", il a fallu la précieuse contribution de Raouf et Amar Bourghoud, respectivement neveu et petit-fils de si Amar Bourghoud, présentateur et animateur de cette émission culte, mais surtout au travail de recherche et de recueil de témoignages effectués par le second, un vrai passionné de malouf. «La préservation et la vulgarisation de l’art musical constantinois se sont faites concrètement après la Deuxième Guerre mondiale, début de l’installation de la radio. Lors de cette période, le public constantinois découvrait une voix qui allait les accompagner durant une décennie, celle de si Amar Bourghoud; présentateur de Houna Qassantina, qui avait pour directeur si Khodja Boulbina.

Cette émission doyenne, car première émission constantinoise de radiodiffusion relative à la musique, était un décrochage local des émissions en langue arabe et kabyle (ELAK) de la station d'Alger», notait le jeune Amar Bourghoud. L’ambiance de cette émission a été révélée par le Professeur Abdelmadjid Merdaci dans son livre d’anthologie Dictionnaire des musiques citadines de Constantine, paru aux éditions Le Champ libre. On peut lire à la page 92 : «Les initiés conservent, par devers eux et jalousement même, les précieuses bandes s'ouvrant sur le mythique Houna Qassantina (ici Constantine) de Si Amar Bourghoud, rituellement suivie de la présentation du chanteur du jour - cela pouvait être Abdelhamid Erraïs Benelbéjaoui, Abdelkader Toumi en couple avec Alexandre Juda, Raymond ou encore Zouaoui Makhlouf, pour ne citer que ceux-là  et du programme proposé.»  
 

Genèse d’une émission

L’émission «Houna Qassantina» a connu ses débuts en 1947. Pour l’histoire, la radio d’Alger, créée en 1926, n’avait jusqu’en 1943 qu’un seul studio d’enregistrement à la rue Berthezène, et qui n’autorisait qu’une seule chaîne d’émission : la chaîne française. En 1943, trois nouveaux studios ont été mis en service. Une chaîne arabe a pris le studio de la rue Berthezène et commençait à diffuser des «émissions en langue arabe et kabyle» (ELAK), avec El Boudali Safir comme directeur technique. En 1946, furent créés cinq orchestres de musique algérienne, englobant la sanaâ, le chaâbi, la chanson kabyle, la chanson moderne et la chanson bedouie.

Ils auront comme chefs respectifs Mohamed Fakhardji, El Hadj Mohamed El Anka,  Noureddine Meziane, Mustapha Skandrani et Khelifi Ahmed. En 1945, des studios secondaires ont vu le jour à Constantine, Béjaïa, Oran et Tlemcen. Passant mardi et jeudi à 13h,  «Houna Qassantina» fut diffusée à partir d’un studio à Souk El Asser, puis de la salle des fêtes de la mairie, et de la Médersa, pour être déplacée vers Bab El Kantara, selon le témoignage de Rachid Boukhouiete, l’un des plus anciens musiciens de la ville. «Cela avait constitué pour les artistes une aubaine, car ils pouvaient désormais se produire aisément étant donné qu'avant, c’était une équipe de techniciens qui se déplaçait d'Alger avec des magnétophones pour enregistrer les prestations à la médersa et à l’école Arago et repartait après à Alger pour la diffusion sur les ondes de la radio», notait Cheikh Kaddour Darsouni dans ses mémoires.
 

Amar Bourghoud le perfectionniste

Né le 1er décembre 1923 à Sidi Djeliss, Amar Bourghoud est le deuxième d’une fratrie de huit enfants. Il a fait ses premières études à l’école de Sidi Lakhdar, avant de rejoindre l’école Jules Ferry à Sidi Djeliss, où il a obtenu l’attestation d’El Ahliya. Il terminera son cycle d’études à l’ex-lycée d’Aumale (aujourd’hui Redha Houhou) où il a décroché son bac. Maîtrisant l’arabe et le français, il décidera de rejoindre la prestigieuse université de Zeitouna à Tunis. Malheureusement pour lui, ce sera une étape de courte durée. Après le décès de son père, il sera contraint de travailler pour subvenir aux besoins de sa famille. De par sa formation, il opte pour l’enseignement. Il fut affecté à Jijel comme enseignant au primaire pendant deux années, avant d’être muté à Constantine. Il rejoindra son poste à l’école Ali Khodja à Rahbet Essouf. Un poste qu’il occupera jusqu’à l’indépendance pour devenir ensuite inspecteur à l’académie de Constantine.

Il a été membre de lecture de la prestigieuse revue Hamzet El Wasl. Figure de proue à Constantine de la politique d’arabisation, ses compétences en langue arabe lui ont permis de prendre une place très importante dans le milieu musical constantinois. Il veillait à la préservation du répertoire lyrique de cette musique, car constatant les fautes de prononciation et de ponctuation. Il a mis ses connaissances en pratique où il a réécrit avec Cheikh Mechati un grand nombre de Sfayen (recueils de textes), ce qui lui vaudra de multiples sollicitations des différents artistes.

On dit que sa présence aux mariages obligeait les interprètes à garantir une prononciation juste. L’ultime consécration de sa carrière musicale sera sa présence en tant que membre du jury du premier Festival de musique classique algérienne dite arabo-andalouse en 1967. Préférant se retirer du champ musical, il se consacra à l’écriture des prêches du vendredi à la demande de certains imams tels que Cheikh Guerraichi de la mosquée El Kettania et Cheikh Ahmed Saighi de la mosquée Sidi Lakhdar. Amar Bourghoud tirera sa révérence en 1982 à Paris suite à une maladie. Il avait 59 ans.
 

Khodja Boulbina, un homme dévoué

«Il n’était pas facile d’avoir une biographie complète de Khodja Boulbina, qui avait quitté l’Algérie pour la France et plus précisément Marseille où il avait vécu. Ce n’est qu’au hasard des rencontres avec Mr Bensaâdi, dont la famille était proche de celle de Boulbina, que j’ai pu recueillir des informations sur lui», avoue Amar Bourghoud. Ce dernier nous révélera que Khodja Boulbina serait né en 1904. Il habitait un immeuble à la cité Laloum à Constantine. Il fut non seulement directeur de l’émission «Houna Qassantina», mais aussi directeur de la radio à Constantine et premier directeur de la RTA en 1960. Il est décédé en octobre 2003 à l’âge de 99 ans. Employé de commerce, Khodja Boulbina était connu pour ses activités au sein des associations culturelles. Il fut le secrétaire général de l’association El Hilel créée le 12 juin 1932, suite au premier congrès de la musique arabe tenu au Caire la même année, avec pour principal objectif la sauvegarde et la mise en valeur du patrimoine musical algérien, menacé sérieusement par les influences occidentales, mais aussi orientales. Présidée par Salah Benlabed, professeur à la Médersa, elle comptait dans ses rangs des instituteurs, des artisans, des professions libérales et des fonctionnaires.

Un grand succès populaire

Les rares témoignages sur cette émission notaient le rôle important de si Amar Bourghoud qui, grâce à sa connaissance parfaite des œuvres musicales exécutées, a permis une diffusion plus large pour une plus  grande  frange  de la  population du répertoire musical constantinois, en le sortant du seul cercle des initiés. Maîtrisant les langues française et arabe, il veillait aussi à corriger les fautes d'arabe ou de prononciation des artistes, tout en œuvrant à la transcription des noubas en collaboration avec l’orchestre de la Radio d’Alger dirigé à l’époque par Mohamed Fekhardji, ce qui constitue la genèse d’un travail de préservation qui allait se conclure par la publication plus tard de trois tomes de «Muwasha’at oua azdjel». L’émission connaîtra un grand succès populaire auprès des Constantinois.

Merdaci cite dans son livre le témoignage de Chérif Attouche dans Liberté, hebdomadaire du Parti communiste algérien, qui décrit «une ville religieuse à l’écoute». Les Constantinois attendaient avec impatience ces rendez-vous hebdomadaires pour pouvoir profiter des différents genres connus dans le Constantinois, à l’instar du malouf, zadjel, mahdjouz, hawzi et chaâbi, mais aussi d’autres genres, car même les artistes de l'est du pays ont pu s’y produire, à l’exemple de Aïssa Djarmouni. «En donnant la chance à tous les artistes de l’époque, l’émission a permis la découverte de jeunes talents comme le prouve l’anecdote sur Abdelmoumen Bentobbal qui, en effectuant un passage en qualité de soliste avec l’association l’Étoile polaire, dont Brahim Amouchi et Benelebdjaoui Rais étaient les encadreurs, allait susciter l’intérêt de son oncle le Cheikh Allaoua Bentobbal et connaître le début d’une longue et riche carrière», notera le petit fils d’Amar Bourghoud.

«Aussi, l’influence de si Amar Bourghoud a permis de faire connaître un patrimoine composé de nombreux chefs-d’œuvre passionnément écoutés jusqu’à présent, car il faut noter que la série d’enregistrements de Raymond Leyris, édités par la maison Hess El Moqnine et qui restent une consécration de la musique constantinoise sont principalement dus à la sollicitation et la forte insistance de si Bourghoud», poursuit-il. L’impact majeur de cette émission est que les orchestres constantinois répétaient pour la première fois. Car avant, les orchestres sollicités pour animer des fêtes arrivaient sur place pour exécuter leur programme. Grâce à cette émission, et vu son important succès, les orchestres ne pouvaient plus se permettre une fausse note. Ils se rencontraient avant leur passage pour répéter et ainsi garantir une prestation s'approchant de la perfection.

Arslan Selmane
 
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