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La langue amazighe vue sous le prisme de la linguistique historique et de l’intercompréhension

Généalogie d’une langue parmi les plus anciennes au monde

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le 21.12.17 | 12h00 Réagissez

Pour retracer l’histoire d’une langue, les manuscrits et les gravures sont utiles mais pas suffisantes.

C’est le postulat posé par Lameen Souag, docteur en linguistique, chercheur au Lacito (Laboratoire français de langues et civilisations à tradition orale), qui est revenu à Oran, invité par le CEMA, présenter un travail très intéressant dans le domaine de la «linguistique historique» appliquée à la langue amazighe, spécialement au Sahara. La spécialité en elle-même, qui analyse les changements opérés dans une langue ou un groupe de langues, n’est pas très connue, mais le travail du chercheur consiste à retracer cette évolution à travers la pratique de ses locuteurs actuels et en comparant les variantes.

«Tasnilest Tamazrayt di Ssehra» est l’intitulé en tamazight de son intervention effectuée en français (habituellement en anglais) sur la base d’un ensemble de fiches rédigées en arabe. Mais la performance de Lameen Souag ne réside pas tant dans sa qualité de polyglotte, mais dans l’étendue géographique de son objet d’étude, un corpus impressionnant.

Il propose d’abord une espèce de généalogie approximative propre à cette langue parmi les plus anciennes au monde, avec le sanhadji, qui comprend la variante zenaga, en Mauritanie, et le tatesrit, au Niger, le dialecte oudjala, de l’est de la Libye, et le dialecte gadames, de l’ouest de ce même pays, et le reste de tamazight. Pour ce dernier cas, il définit quatre sous -ensembles que sont: -primo les variantes pratiquées à l’ouest du Maroc (chelha de la région de Sous, l’amazigh du moyen Atlas, etc.), -secundo le kabyle, -tertio le zenati, qui comprend le chaoui, le chenoui, le rifain, le mzab, etc., et, enfin, le tergui avec le tamahaq, le tamacahaq, etc.

De manière générale (et c’est valable pour toutes les langues), les changements qui s’opèrent dans le temps au sein d’un même groupe de locuteurs ou même au sein de plusieurs groupes grâce aux contacts qui s’établissent entre eux peuvent être décelés. Théoriquement, il est donc possible, en analysant les parlers modernes, de savoir ce qui relève de l’origine ou de l’apport plus ou moins récent. Le linguiste donne pour exemple le mot «long» qui, en amazighe, est décliné sous deux formes : «azegrar» dans les variantes zénète et toureg et «aghezfane» chez tout le reste. Il démontre que ce dernier vocable est le plus ancien et sa racine ne présente pas d’autres significations que la qualité «long».

Par opposition, le pluriel féminin (tizegrarin), du premier, est utilisé pour désigner les «taraouih» (les longues veillées du Ramadhan, où on récite le Coran). Le même mot «tizegrarin», tel qu’il est utilisé par exemple à Ouargla et Timimoun devient «tadjegraren», en zenaga de Mauritanie. Là aussi, le spécialiste estime qu’il s’agit d’un apport.

La démonstration va encore plus loin, en faisant remarquer, aussi étonnant que cela soit-il, qu’il y a des similitudes frappantes entre les locutions recueillies à l’extrême est de la Libye et l’extrême sud de la Mauritanie. Lameen Souag analyse donc ces changements intrinsèques qui s’opèrent à l’intérieur de cette même langue (en dehors des emprunts à d’autres langues) et, pour se placer dans le débat actuel sur la promotion de la langue amazighe, on considère qu’il est techniquement très facile d’harmoniser son enseignement, c'est-à-dire sans qu’une variante soit imposée par rapport à d’autres, comme cela a été le cas ailleurs, en Europe par exemple.

En revanche, pour ce qui est du cas précis du vaste espace touareg, on soupçonne que certains aspects rares de la langue soient dus à l’influence du sonrai. C’est le cas précis de la dénomination des cousins croisés (le fils de la tante paternelle ou de l’oncle maternel) commun au Hoggar algérien (ababah), la région nord du Mali (ababach), du Niger (abobaz), etc. ou alors de l’usage du phonème «é», prononcé dans la région.

«Tout ce qui est considéré comme étant spécifique à la variante targuie, c'est-à-dire qui le différentie de la langue amazighe pratiquée ailleurs est venu de l’extérieur», confirme Ramdane Touati, doctorant à l’Iremam (Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman basé à Aix- en-Provence en France) et intervenant dans le même cadre. Sa communication est intitulée «Le contact des langues au Sahara, le cas du touareg et du haoussa». On reconnaît aisément les emprunts à l’arabe, qui est une réalité socio-linguistique de toute la région nord-africaine, mais pas les autres.

Ce chercheur se qualifie d’ethno-socio-linguiste et considère que pour ce genre d’études, «ce qui relève des influences dues au contact entre les peuples est plus important que les règles internes aux langues». Cette hypothèse le mène à déconstruire certaines théories formulées précédemment, mais sans en sous-estimer le soubassement des travaux effectués. A titre d’exemple, le dictionnaire établi durant la période coloniale par le père Charles de Foucault, qui n’est ni sociologue ni linguiste, est une source inestimable, mais ce qui est remis en cause, c’est la propension à considérer, vu le cadre géographique dans lequel évoluent les locuteurs touareg, que la variante «tamahaq» est tout ce qui a de plus pur, car n’ayant, pense-t-il, pas subi d’influence. Le chercheur algérien développe plus loin l’idée selon laquelle «il n’existe même pas de dialectes berbères, mais seulement des parlers et puis tenter de définir le kabyle, le chaoui, le rifain, etc. n’a aucun sens».

Pour Ramdane Touati, seul le touareg peut répondre aux critères linguistiques qui définissent le dialecte, et c’est sans doute pour cela que «dans l’aménagement de la langue amazighe, la place de cette variante du Sud occupe une place centrale». Un taux important de la terminologie lexicale (notamment pour les besoins des sciences) et qui peut être considéré comme des néologismes de sens, mais pas de phonétique, sont issus de cette variante.

Un aperçu a été donné par Boudjema Aziri du HCA, lorsqu’il est intervenu récemment à Oran dans le cadre du 1er Symposium sur la traduction organisé au Crasc par l’Unité de recherche sur la traduction et la terminologie (URTT), car sa communication devait être présentée entièrement en langue amazighe. «Les Toureg ont une connaissance de la variation extraordinaire, chose qu’on ne retrouve nulle part ailleurs dans les régions berbérophones», atteste le chercheur pour étayer des propos concernant l’intercompréhension stipulant qu’il suffit qu’il y ait contact humain pour que les gens se comprennent.

C’est le riche vocabulaire du tergui qui donne à cette variante son importance. Mais le gros de son travail se rapporte aux influences dues au contact des populations et qui n’est pas uniquement intrinsèque, car il peut également concerner le haoussa, une langue très importante en Afrique de l’Ouest, qui est parlée par des populations autres que celles d’origine. Comme l’arabisation a caractérisé l’Afrique du Nord, une partie du Sud a subi l’influence de cette langue. En partie, le travail de Ramtane concerne ces influences mutuelles et les emprunts des uns par rapport aux autres.

De manière générale, pour revenir au débat actuel sur la langue amazighe, ce doctorant pense lui aussi que cette question doit être extraite des mains des politiques et des considérations idéologiques pour la confier aux scientifiques qui sont plus aptes à proposer les démarches et les contenus adéquats pour son développement. Djamel Benachour

Djamel Benachour
 
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