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Saci Belgat. Ingénieur agronome

«Gare à la consommation effrénée des produits phytosanitaires dangereux»

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le 12.06.17 | 12h00 Réagissez

Saci Belgat est docteur pédologue et  enseignant chercheur à l’université de Mostaganem. Il  a été programmé jeudi 8 juin à Oran (au siège de Fard) pour animer une causerie intitulée  «Environnement et agriculture saharienne». Une occasion pour lui demander, à travers cet entretien, son avis sur les projets agricoles qui sont en train de se mettre en place à El Bayadh.

- De manière générale, en termes d’impact environnemental d’une exploitation agricole ou d’élevage, y a-t-il une différence du fait qu’on soit au nord ou au sud du pays ? Plus précisément, y a-t-il une spécificité qui peut caractériser un périmètre steppique comme celui du sud de la wilaya d’El Bayadh ?

Ce qui fait la différence entre le Nord et le Sud, c’est le type de climat et la nature des sols. En milieu aride ou même semi-aride, les précipitations sont faibles. A El Bayadh, elles ne dépassent pas 300 mm/an et l’Evapotranspiration potentielle (ETP), c’est-à-dire la quantité d’eau perdue par évaporation et transpiration des plantes est au moins égale à 1500 mm/an.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que si une plante, par exemple la pomme de terre, exige, pour accomplir son cycle végétatif 60 000 m3/ha, il faudrait multiplier ce besoin en eau au moins par 3. En somme, vous ne pouvez pas produire une quelconque culture sans irrigation et le temps des irrigations est important.

Il est proportionnel à l’ETP. Plus l’ETP est importante, plus on rapproche la durée de rotation des irrigations et on augmente ainsi la quantité d’eau. Les sols qui sont en dehors des terres des dayas, des gypso-sols arides, donc prompts à l’augmentation de la salinité, sont compacts et peu profonds. C’est pour cette raison que les Américains ont utilisé du matériel lourd pour les défoncer. A terme, cette agression sera chèrement payée par notamment une érosion éolienne importante.

En ce qui concerne l’élevage, prenons l’exemple des vaches laitières. Quand la température est supérieure à 24° C, la vache va réguler sa température (thermorégulation) en consommant beaucoup d’énergie. Ce stress thermique empêche la vache de produire du lait. Sa consommation d’eau qui est de 70 litres pour une lactation de 30 l/jour va atteindre 140l d’eau /jour à 30°C. Ce qu’il faut prévoir, ce ne sont pas que des ventilateurs et des vaporisateurs, mais des climatiseurs pour réguler la température corporelle des vaches.

- Du moins en ce qui concerne la région sud d’El Bayadh, on nous assure que la nature de la terre est optimale pour l’agriculture et les analyses effectuées le prouvent. Quels sont les autres facteurs ( à part la nature du sol) qui pourraient entraver l’exploitation de ces terres ?

Effectivement, dans les dayas où le sol contient en moyenne plus de 15% de limons et 2% de matières organiques, cela se conçoit mais les superficies ne sont pas énormes.

Cette texture limono-argileuse ne se rencontre que dans les sols de Dayet el bagra, c’est-à-dire 5000 ha, dont 2000 ha sont déjà alloués à des agriculteurs dans le périmètre irrigué de Brezina. Sinon, ailleurs, les sols ne correspondent absolument pas à des terres agricoles. Depuis la nuit des temps, ils sont consacrés au pâturage.

Leur mise en culture va, à terme, provoquer une déstabilisation de leurs structures par érosion éolienne. Ajouter à cette faible fertilité des sols en dehors des dayas une propension à la salinité secondaire. La végétation naturelle qui pousse est adaptée à des taux de salinité élevés.

- On nous dit également que le barrage de Brezina est sous-exploité (du moins pour le moment). En parallèle, les forages donnent des débits intéressants. Y a-t-il une menace sur les ressources hydriques lorsqu’on développe des exploitations agricoles ou d’élevage ? Si oui, par quel processus ?

Le barrage de Brezina a une capacité maximale de 120 millions de mètres cubes. Depuis 2002, année de sa mise en service, plus du tiers est envasé. Ce phénomène, que connaissent tous les barrages en Algérie, est amplifié au Sud du fait du remplissage par les crues des oueds (charriages intenses des éléments solides). Dans son plan d’exploitation, il est prévu 11,5 millions de mètres cubes pour l’agriculture avec les palmeraies et le périmètre irrigué de Dayet el bagra. Contrairement à ce qu’on dit, il est à son exploitation maximale. Déjà que les palmeraies en souffrent, qu’en serait-il alors avec des projets qui vont l’affaiblir davantage ? A propos des eaux souterraines, aucune étude sérieuse n’a été faite.

- Le projet de la ferme qui sera développé par le groupe Lacheb en partenariat avec les Américains est diversement apprécié. Disons qu’il suscite des controverses chez certains, et ce, pour des raisons diverses. Qu’en pensez-vous en tant qu’agronome, (entre des éleveurs qui le voient comme une menace pour leur liberté de mouvement, des politiciens qui admettent mal que d’autres viennent s’enrichir à partir de leur région, ou des économistes qui doutent des bienfaits des partenariats étrangers, etc.) ?

Il est possible de faire une agriculture écologiquement raisonnable dans Dayet el bagra qui s’étale sur 5000 ha, mais pas sur le reste des terres, car ce serait un gros risque écologique et environnemental. Ces écosystèmes sont très fragiles, et dès qu’on touche à un de leurs éléments constitutifs, notamment le sol et la végétation naturelle, c’est leur dégradation au fur et à mesure qui s’annonce. Les Américains l’ont connu dans le Midwest entre 1930 et 1939. Depuis cette catastrophe, ils protègent bien leurs terres et surtout la structure des sols.

- Cette ferme est prévue sur 20 000 ha, soit à peu près, pour avoir un ordre de grandeur, l’équivalent de la superficie d’un carré dont le côté mesurerait 14,5 km. Dans une première étape, seuls 2000 ha seront pris en compte (équivalent d’un carré de 4,5 km de côté). Globalement, le projet concerne un élevage pour les besoins d’une laiterie entre autres mais, à côté, on compte développer plusieurs cultures avec des procédés modernes. Quoi qu’il en soit, le fait que cette superficie ne représente qu’une infime partie de l’immense périmètre que représente cette région ne rend-il pas démesurée la prédiction de catastrophe, avancée par certains ? (C’est pour dire que nous sommes très très loin des exploitations démesurées qu’on trouve aux Etats-Unis et avec lesquelles on fait le lien)...

Qu’est-ce qu’un procédé moderne, si c’est retourner le sol avec un bulldozer, intensifier les apports en engrais et faire de l’agriculture intensive dans un milieu fragile. Déjà qu’au nord du pays, on a du mal à adapter cette agriculture minière aux conditions des sols et du climat... En agronomie, science du compromis, on fait avec la nature. On fait de l’agriculture là où la nature le permet. En adaptant les techniques aux conditions locales. Oui, il est possible de développer de l’élevage ovin, caprin et camelin dans cette zone. En modernisant la conduite des troupeaux et en aidant les terres steppiques à régénérer les parcours et les éleveurs à mieux gérer leurs cheptels.

- On nous a assuré qu’un suivi rigoureux est prévu (contrôle phytosanitaire, utilisation de produits homologués, ceux produits localement comme les engrais, etc.). Dispose-t-on de normes suffisantes pour encadrer un partenaire qui utilise des techniques et des procédés qu’on n’a pas l’habitude de voir en Algérie ?

Mais dans quels laboratoires vont-ils faire leurs analyses de conformité environnementale ? Aucun laboratoire algérien n’est aux normes. Regardez ce qui se passe à Biskra ou à El Oued avec une consommation effrénée d’engrais et, plus grave encore, des produits phytosanitaires dangereux pour la santé comme le Glyphosate, le Diazinon et le Malathion.

Ces trois produits ne sont pas homologués par le ministère de l’Agriculture et pourtant leur utilisation est largement répandue. Nous ne disposons d’aucune norme appliquée. Les normes sur papier administratif sont à profusion, mais dans la pratique les normes environnementales sont au rouge et cela depuis longtemps. Cette frénésie de l’agriculture saharienne, l’Algérie risque de la payer cher. C’est un pédologue algérien de renom (Rabah Lahmar) qui disait à propos de cette agriculture : «Comment désertifier le désert.» !
 

Djamel Benachour
 
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