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Zella, Mahna, bumba, Rsas, Moussiba, Moutabaridja, El dar….

Femmes, la violence par les mots

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le 09.03.17 | 12h00 Réagissez

Notre parler populaire, connu pour ses métaphores complexes, renferme des mots très durs contre la femme, symbole  de concupiscence, d’impudeur ou de malheur. On l’appelle zella, quand elle est outrageusement attirante, el mahana, lorsque elle est à l’origine d’un amour tourmenté, ou  el muzzabla, lorsque sa beauté atteint les limites de la pudeur. La linguiste Zoulikha Mered a élaboré, dans une étude autour du «colinguisme et langage de connivence» publié dans la revue Insanyat un petit lexique des mots de la femme dans le langage des jeunes. Ici, la langue est tantôt une arme, tantôt un  bouclier. Florilèges.

"Zella" ou le  symbole de chair

Si le langage argotique algérien  peut amuser par sa drôlerie, l’agressivité du vocabulaire employé envers les femmes interpelle. La linguiste Zoulikha Mered fait remarquer que les termes argotiques consacrés à la femme, symbole de chair et de concupiscence, sont les plus nombreux. Certains mots, à l’exemple de «zella», sont empruntés de l’arabe classique, signifiant «faire une faute», «faire un faux pas», «glisser», «trébucher».

Le mot se dit d’une femme qui serait tellement belle qu’elle encouragerait à commettre l’irréparable. «La arabiyya contribue à la création du terme argotique dans un double objectif d’hermétisme – l’argot est un langage de connivence- et de désacralisation de la langue. De ce jeu, apparaissent une symbolique de la ’arabiyya dans l’imaginaire du jeune Algérien, mais aussi des représentations diverses de la langue», analyse la linguiste.

Le choix de la ’arabiyya consiste, ici, d’après son analyse,  à exclure le commun (linguistiquement dominé : il ne sait pas imposer sa parole) et l’homme cultivé (le dominant : il maîtrise la langue du pouvoir) en faisant subir à ces éléments des transformations morpho-phonologiques et sémantiques qui les distinguent de leur origine, et de ce fait les rendent méconnaissables.

Cette violence des mots s’atténue, nuance Zoulikha Mered, lorsque que la femme est qualifiée de qazz «ver à soie», symbolisant la sensation que procure le toucher d’une d’étoffe de soie. «On désacralisera la ’arabiyya pour la démystifier et tracer en elle un espace signifiant nouveau et révolutionnaire, témoin, ici, de la mésentente et de l’inimitié qui séparent, dans la société algérienne, l’homme de la femme, de la souffrance qu’elles leur infligent et, à un stade avancé de la maladie, la violence intérieure qu’elles engendrent», explique la linguiste.

«El dar» ou la pudeur objectifiée

« Je suis allé au restaurant avec el dar (la maison)», entend-t-on. Le fait est que comme il est souvent malvenu de citer le prénom de l’épouse, il est remplacé par «La madame», «la maison». Si pour certaines, cela équivaut à nier leur existence, d’autres estiment que c’est là un signe de respect.

Pour la linguiste Zoulikha Mered, les mots qui composent  ce lexique seraient l’expression d’une grande détresse. « Dans sa grande solitude, écrit-elle,  le jeune algérien ne peut que nommer Eve, sa douce moitié, et donner à sa parole la coloration de ses fantasmes. Dans tous ces noms qui la blessent et pourtant l’appellent, elle est absente. Lui seul est là qui se raconte ».

"Bumba" ou la beauté qui tue

Dans l’argot des jeunes, la beauté de la femme est, selon la description de Zoulikha Mered,  une «arme fatale» ou une «indécence». En arabe populaire, souligne-t-elle, on la qualifiera ainsi de «mzabbla»  (pourrie) parce que belle au point de porter atteinte à la pudeur ou de susciter des images sexuelles.  La vénusté peut aussi être assimilée à des balles assassines (rsas) ou, par emprunt au français de bombe (bumba), parce qu’elle tue celui qui ose s’en approcher.

En français, précise Mme Mered, l’usage du terme argotique se fait pour ce que représente, dans l’imaginaire, l’objet évoqué. La femme se nommera, par exemple, «poêle à gaz», dans le meilleur des cas, symbole de «la vie en commun, de la maison, de l’union de l’homme et la femme, de l’amour, de la conjonction du feu et de son réceptacle» ou sinon simple objet qui réchauffe le lit d’un homme.

El Mahna ou la source de tous les malheurs

Objet de frustration sexuelle, beauté fatale, la femme est aussi source de malédiction dans l’imaginaire masculin. Pour exprimer son amertume ou sa détresse  à l’encontre de la femme,  le «mâle» algérien usera en arabe populaire des épithètes «mahna», «affliction», «épreuve», «malheur», «peine», «souffrance» ou /musiba/ «calamité», «adversité», «désastre», «infortune».  Plus romantiques sont les termes  «khodāt» (jeunes femmes) et «ryam» (gazelles), empruntés à la poésie populaire pour signifier l’éternel féminin.

«El Moutabarridjat» ou le jugement par les mots

L’avènement du hidjab ou le «djilbab» a marqué, dès les années 1990, de nouvelles descriptions dans le parler populaires. «La femme, qui, il y a quelques années était assimilée par l’homme à une ''404 Peugeot'', à une ''katsâkata'', est devenue, avec le port du hidjab, une ''404 bâchée'' et avec celui du djilbab, un ''Zorro'', par analogie à la couleur noire de ce voile et niqāb qui cache son visage», précise Zoulikha Mered.

Et d’ajouter : «On notera aussi, en arabe populaire, 'khalti fatma' (tante fatma)  et par transformation de mankuhāt de la ’arabiyya, (celle qui a eu un rapport sexuel) pour dire de l’une, que son  djilbab ou  hidjab, l’assimile à une vieille femme et, de l’autre, qu’il lui sert de couverture pendant un rendez-vous galant».

Aussi, des hommes empruntent au Coran «kasiyat ’ariyat» (habillées nues) ou «mutabarrijāt» (celles qui se montrent et se parent) pour qualifier les femmes qui ne portent pas le voile. L’utilisation ici de la langue sacrée n’est pas fortuite. Pour Zoulikha Mered, «le choix de la ’arabiyya, de l’arabe populaire ou du français, n’est jamais innocent ou gratuit. Si un souci d’hermétisme caractérise, d’une manière générale, ce plaisir ludique, le passage d’une langue à l’autre ou leur croisement développe des techniques linguistiques étroitement liées à la fonction subversive que l’on veut faire assumer au terme argotique».

Amel Blidi
 
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