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Nos fonds marins abritent près de la moitié du corail rouge de méditerranée

Entre la prédation humaine et les tergiversations de l’administration

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le 23.08.17 | 12h00 Réagissez

Maintes fois différée pour des raisons occultes, la réouverture de la pêche au corail se fait toujours attendre, «avant fin 2014, avant fin 2015, avant fin 2016, puis avant 2017», promettaient à chaque fois les pouvoirs publics, manière de dire tacitement aux réseaux mafieux transnationaux de braconnage que du temps, ils en ont encore, pour puiser dans ce qui reste de nos réserves coralliennes.

En proie à une prédation de plus en plus sauvage, ces réserves continuent de déchaîner les passions, en témoignent d’ailleurs les saisies récurrentes de matériels et d’équipements de pêche illicite réalisées ces derniers temps par les services de sécurité, tous corps confondus, à Annaba, El Kala, Skikda, Collo et la toute dernière en date dans la wilaya de Jijel.

Qu’attend-on au juste pour mettre fin à ce trafic des plus dévastateurs, au point de vue écologique et aussi économique, qui dure depuis plus d’une décennie, la pêche étant interdite depuis 2001, et comment s’expliquent les hésitations persistantes des officiels ? «Nous sommes toujours en attente des textes d’application encadrant la reprise de la pêche au corail, ainsi que la désignation d’un DG à la tête de l’Agence nationale de développement durable de la pêche et de l’aquaculture (ANDPA), mise en place en 2015.
Les antennes de cette structure, qui aura pour mission le suivi, l’encadrement et la régulation des activités d’exploitation et de valorisation du corail sur tout le pourtour littoral, étant déjà créées dans les grandes villes côtières du pays», nous a indiqué Amara Ammi, directeur de la pêche à Annaba, dans un entretien téléphonique, car en congé annuel.

Et de préciser au passage, que «25 textes conçus suivant des normes scientifiques et des études spécifiques sont prévus dans le décret exécutif N° 15-213 du 26 août 2015 fixant les modalités et les conditions de pêche au corail.
Il y une vingtaine de textes d’application et au moins 4 arrêtés interministériels». Tout ce dispositif juridique devrait encadrer les modalités et les conditions d’exploitation, durée et périodes de pêche, moyens et équipements utilisés, normes scientifiques et techniques spécifiques à la nature du corail, effectifs marins (pêche et formation…).

Concernant les antennes affiliées à l’Andpa, leur mission, fera savoir le même responsable, portera essentiellement sur l’évaluation des ressources coralliennes existantes dans leurs zones respectives, ainsi que sur la mise en place de dispositifs de traçabilité du corail depuis sa récolte jusqu’à sa transformation et sa commercialisation.

Et, en coordination avec ces agences, devraient être mise en adjudication une série de concessions, mais de façon alternative, la zone d’El Tarf, dans un premier temps, puis celle Skikda/Jijel, a-t-il ajouté.
Après 5 ans, seront mises en adjudication de nouvelles concessions pour d’autres zones du littoral algérien. Autrement dit, explique M. Ammi, le législateur a limité la durée d’exploitation de la concession à 5 ans au maximum, au terme desquels les périmètres d’exploitation seront fermés et mis en jachère pour une vingtaine d’années.

Pour le quota annuel maximum autorisé par concession, il sera défini suivant le nombre de concessionnaires retenus mais ne peut aller au-delà des 3000 kg par périmètre d’exploitation. Sera à ce titre déployé un système de rotation dans deux zones (Est et Ouest), organisées en deux périmètres, pas plus de 30 concessionnaires par périmètre pour l’Est (littoral d’El Tarf) et le même nombre pour l’Ouest (wilayas de Skikda et Jijel). Les ports retenus pour le débarquement du produit pêché sont El Kala (El Tarf), Annaba, Boudis (Jijel), Stora (Skikda), Béjaïa, Dellys (Boumerdès), Ténès (Chlef), Mostaganem et Beni Saf, a rappelé, il y a quelques jours, Taha Hamouche, le patron du secteur de la pêche au ministère de l’Agriculture, du Développement rural et de la Pêche. Mais la question que d’aucuns se posent est : les 3000 kg/ périmètre d’exploitation, seuil fixé par le législateur, pèseraient-il gros ou peu par rapport aux réserves nationales dont on ignore à ce jour le volume prouvé et expertisé.

Car si les statistiques d’avant l’interdiction de la pêche au corail existent, aucune donnée officielle n’a, par contre, jusqu’à l’heure filtré sur les quantités ayant été prises dans les mailles des filets des braconniers. Tout ce qu’on sait est que notre pays - données de la FAO- pourrait abriter 48 à 50 % du corail rouge vivant en Méditerranéen (Corallium rubrum) et qu’entre 1997 et 2002, une moyenne de 2,5 t/an de corail se pêchaient, rien qu’à El Kala, la zone la plus productive, plaçant l’Algérie à cette période à la 4e place avec en tête l’Espagne (6,9 t), l’Italie (3,9 t) et la France, Corse 3,4 t).

Tout porte à croire que le black-out est entretenu, puisque à chaque fois que la question de la reprise de la pêche revient au devant de l’actualité, nos autorités veillent toujours à ne pas lâcher du lest sur l’étendue de nos stocks coralliens, pour ne pas dire sur ce qui en reste, et continuent, curieusement, de fermer les yeux sur ce que font subir les braconniers et les réseaux contrebandiers qui les emploient à ces gisements. Depuis au moins 2010, la contrebande de l’or rouge connaît un essor sans précédent et le braconnage sévissant comme jamais et de manière spectaculaire.

L’on se rappelle, à juste titre, que la sonnette d’alarme fut déjà tirée en 2009 par les chercheurs et océanologues du groupement français auquel fut confiée, en septembre 2006, l’étude d’évaluation des ressources en corail rouge le long des côtes nationales.
Réalisées sur trois phases par le bureau Creocean, la société Comex et le Centre national de recherche scientifique (CNRS), cette étude, faut-il le préciser, avait coûté excessivement cher à l’Algérie et pour laquelle des moyens humains, matériels, techniques et logistiques colossaux furent mobilisés par le partenaire étranger pour «l’analyse bibliographique qui a permis de faire une synthèse sur les données de pêche, de localisation et sur les paramètres biologiques de cette espèce.

L’évaluation des ressources a fait l’objet de deux campagnes en mer avec le navire Janus II de la Comex : une mission de cartographie et bathymétrie de 33 zones, de 9 km2 chacune, le long du littoral, une mission d’acquisition de nouvelles données (localisation, densité, structure de population, croissance, état des peuplements). Pour ceci, des techniques novatrices, telles que la scléro-chronologie (étude de la croissance) et la photogrammétrie (mesure à partir de photographies sous-marines) ont été mises en œuvre par le CNRS associé à Creocean», avait, à l’époque, déclaré à El Watan ce même partenaire étranger. Ce dernier, au terme de trois années de travail, avait d’ailleurs conclu que la pêche au corail pouvait être reprise dès 2010 tout en proposant au ministère de la Pêche de l’époque trois scénarios susceptibles de garantir une gestion durable de l’espèce :

«Achevée en 2009, après trois années de travaux et de recherches, l’étude d’évaluation des ressources en corail rouge a été remise au MPRH. Nous avions proposé trois scénarios pour une gestion durable. Nous nous étonnons que la pêche soit toujours interdite. Plusieurs correspondances ont été adressées à notre client (MPRH) pour rendre publiques les données de cette étude, la dernière en date remonte à fin 2012.

La réponse était toujours la même, les données et les conclusions devant rester confidentielles. Nous étions contraints de respecter les clauses de confidentialité», nous avaient indiqué Sébastien Thorin, de Creocean, chef de la mission du Groupement français en Algérie, et Jean-Feral, directeur de l’unité Diversité biologique, évolution et écologie marine, au Centre d’océanologie de Marseille, associé à la mission.
Les orientations et lesdits scénarios recommandés ont-ils été pris en compte dans le nouveau dispositif réglementant la relance de l’exploitation du corail rouge, surtout lorsqu’on sait que ce cnidaire à croissance excessivement lente a rejoint, depuis mai dernier, la liste du Centre national de développement des ressources biologiques (CNDRB), où sont répertoriées les espèces animales et végétales en voix d’extinction du fait des pratiques sauvages de pêche :

«Il faut savoir que pour un kilo de brindilles de corail qui se prend dans les mailles et remonté à la surface, neuf autres, brisés par le rail, tombent au fond et sont définitivement perdus.

Les dommages affectent la ressource en elle-même, mais également l’écosystème auquel il appartient et dont dépendent des dizaines d’espèces animales et végétales parmi lesquelles des poissons à haute valeur marchande», met en garde, encore une fois, le fervent militant écologiste Rafik Baba Ahmed.

Dans ses propos, cet enseignant-chercheur (Institut d’agronomie d’El Tarf) est conforté par M Thorin, docteur en écologie marine et responsable de la cellule Recherche et développement environnement Méditerranéen et tropical à Creocean : «Il est évident que maintenir interdite la pêche au corail ne peut qu’encourager l’expansion de la pêche illicite et profiter aux animateurs du circuit de braconnage.
En corail rouge, vos fonds marins renferment l’un des plus grands gisements en Méditerranée si ce n’est au monde, offrant à l’Algérie des opportunités inouïes pour le développement d’une véritable industrie de la plongée touristique. Si elles se poursuivent, les pratiques de pêche illicite risquent de provoquer une dégradation rapide de ces gisements et de détruire l’espèce.» 

Naima Benouaret
 
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