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Entayent Hafsi AG Mana. Célèbre guide targui du Hoggar

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le 10.05.18 | 12h00 Réagissez

 
	- Eté 1975. Encore dans l’Atakor, sur la piste de la saline de l’Amadror, de g. à d, Entayent, Abdallah Atanouf ag Khabti et Moussa Lamri ag Abergali. 
 
	  
 
	- Le guide EntayentHafsi ag Mana en 1974
- Eté 1975. Encore dans l’Atakor, sur la piste de la saline...

«Quand il y aura une place de chamelier libre dans notre équipe, il faudra que tu penses à Entayent», m’annonça un jour Abdallah Atanouf ag Khabti, en ajoutant : «Tu verras, quand tu auras travaillé avec lui, tu ne voudras jamais plus t’en séparer.» Il connaissait son cousin et ne se trompait pas. 

En 1971, il était encore possible de monter à chameau, à peine abandonnée la bourgade de Tamanrasset, nulle voiture ne venant effrayer les bêtes. Cette fois, le but de notre méharée, guidée par notre ami Abdallah, était de reconnaître un nouvel itinéraire dans la région de l’oued Tangiet aux nombreuses aiguilles volcaniques, et où, disait-on, les guépards abondaient.

Au cours de ce voyage, nous découvrîmes en effet les aiguilles dont nous fîmes plus tard, en plein été, la première ascension de quelques-unes, comme Tetaqaut et Eknewen. Et, au cri d’Abdallah «amayas, amayas», nous eûmes aussi la chance de voir disparaître au loin trois guépards ! Cette histoire de guépard n’était pas un bahou, un mensonge, le magnifique félin existait bien dans cette large vallée !

Nous étions encore peu éloignés de «Tam», quand nous croisâmes trois Touareg à pied conduisant un chameau et trois ânes. Alors que nous poursuivions notre chemin, Abdallah enjamba sa selle et sauta lestement de sa monture qu’il attacha à l’une des nôtres. Puis il courut discuter avec un des caravaniers qui l’attendait. Nous venions de croiser Entayent ag Mana…

Entayent est cousin d’Abdallah par sa mère Adjouh-n-Tehlé. Un peu plus âgé que lui, il possédait un jardin dans l’oued Tangiet, où nous nous rendions justement.Avec ses deux compagnons, ils allaient à Tamanrasset pour y vendre des tomates séchées. Ce produit se vendait aisément et était d’un excellent rapport car, dans les années 1970, les gens du Hoggar ne consommaient pas le concentré de tomate en boîte, tout bouillon ou sauce se faisait avec de la tomate séchée et pilée.

Je n’avais vu que de loin ce cousin d’Abdallah, si admiré et vanté… Cependant, hommes et montagnes, notre organisation de méharées et de randonnées chamelières se développant, Abdallah empruntait souvent des chameaux à son cousin pour compléter ceux de nos chameliers habituels.

Entayent entra dans notre équipe en 1973, et à notre première rencontre, j’eus la surprise d’entendre qu’il n’avait pas oublié le français appris à l’école nomade près de trente ans plus tôt !Il faut reconnaître que chez les Adjouh-n-Tehlé, sa tribu, les enfants, s’ils n’ont bénéficié que d’une hutte de roseaux comme école, ils ont eu la chance que leur instituteur soit Marceau Gast.

Plus tard, par Marceau, j’appris qu’Entayent avait été son meilleur élève ! «Entayent ne dit pas Marceau, mais monsieur Gast», a écrit Odette. C’est ça, Entayent est un garçon bien élevé. Ses conversations avec des temps, présent, passé composé, imparfait et futur, lui confèrent un petit air sérieux et bon élève.

Entayent est un homme grave, qui sait dire «je réfléchirai», lorsqu’il ne sait pas tout de suite, qui arrange les histoires entre les jeunes, qui fait tampon dans les «charlala» entre vieux et jeunes, qui a la sagesse venue avant l’âge. Entayent s’applique en tout. Ancien caravanier, observateur, ordonné, calme et patient, il ne lui fallut qu’un voyage avec un groupe pour assimiler la façon dont nous voulions gérer nos circuits et pour prendre en charge nos groupes.

D’un guide, il avait les connaissances et les compétences, il exerça immédiatement ce poste, non seulement à la grande satisfaction des groupes qui lui étaient confiés, mais aussi des chameliers, qui constituaient son équipe, dont son frère Elkhemis.

A ces qualités, j’ajoute qu’il était un excellent cuisinier. Lorsqu’il voyait qu’un de nos accompagnateurs français (qui devait faire la cuisine), manquait d’expérience et ne savait pas s’y prendre, il le surveillait discrètement. Il lui venait souvent en aide pour finalement le remplacer afin d’éviter les désastres culinaires !

Psychologue, il l’était aussi. Odette raconte volontiers que, dans une méharée, un homme devenant insupportable, elle l’avait une fois ou deux remis à sa place, au risque de gâcher l’ambiance du groupe. Entayent vint lui dire que cet homme était fatigué parce qu’il n’était pas encore monté sur son chameau !

Ne l’ayant pas fait au début avec tous les autres, il n’osait plus le faire, de peur de se ridiculiser. Donc, Entayent se débrouilla pour le faire monter sur son chameau, sans perdre la face, et tout rentra dans l’ordre. Entayent est psychologue, mais aussi un grand observateur ! Il voyait tout !

Il est certain que c’était un plaisir de voyager avec Entayent, capable de descendre de chameau, même très fatigué, pour remettre en place la selle d’un voyageur qu’il trouvait un peu trop inclinée vers l’avant ou de travers, ou pour rééquilibrer la charge d’un chameau de bât sans attendre, bien que la caravane soit à quelques minutes du lieu de bivouac.

Tous nos accompagnateurs aimaient l’avoir comme guide, car ils savaient que leur tâche serait grandement facilitée sans avoir besoin de demander une telilt, un coup de main ! Et grâce à la patience de notre homme, il leur était facile d’apprendre des mots de tamahaq, il les prononçait lentement et ne se faisait pas prier pour les répéter plusieurs fois !

En été 1975, nous décidâmes de nous rendre en repérage aux salines de l’Amadror. Nous voulions mettre cet itinéraire à notre catalogue. Il est la première étape de la caravane commerciale du troc sel contre mil, caravane devenue pour les Touareg du Hoggar une grande classique, lorsque le Sahara central fut pacifié après 1920. Mais pourquoi entreprendre cette reconnaissance en plein été ?

D’une part, parce que la saison touristique était terminée et que nos guides étaient libres, d’autre part, parce que c’était en été que les caravaniers se rendaient à l’Amadror. Ils y faisaient provision de sel qu’ils allaient vendre au Niger après la saison des pluies.

Pour le trajet aller, il avait été convenu de prendre la piste de l’ouest, celle des Dag Ghali, que connaissait Abdallah. Pour le retour, nous empruntâmes celle des Adjouh-n-Tehlé, qu’avaient autrefois suivie Moussa ag Abergali et Entayent. Moussa et Abdallah s’étaient rendus trois fois à l’Amadror. Entayent, deux fois, avec son oncle Bouzin, le frère de sa mère. Lors de sa première caravane en 1955, il avait alors quatorze ans et… la rougeole !

Quant à Abdelkader Ben Ahmed Chellali, ancien méhariste militaire, lui aussi du voyage, il avait passé un certain temps à la saline avec un autre méhariste pour y faire régner l’ordre entre les caravanes en cas de différends.
Arrivés à la saline, nous comprîmes vite ce qu’avait pu représenter le travail des hommes obligés de rester de trois à douze jours dans cette cuvette à la chaleur infernale pour tailler à la hache les blocs de sel à charger sur les chameaux.

De ce passage à la saline, Odette écrira encore : «Nous, nous nous enfuyons de l’Amadror surchauffé comme des voleurs, avec dans nos sacs quelques provisions de sel bien modestes. Nous fuyons la fournaise en allongeant nos journées de marche jusqu’à douze et treize heures afin d’atteindre au plus vite le prochain point d’eau.» Le matin du cinquième jour, il ne restait plus que cinq litres d’eau dans une outre...

Entayent se souvînt alors de ce que lui avait expliqué son père avant de partir quant à l’oued Teroret. Là, dans la montagne, de mémoire d’homme, on a toujours vu de l’eau, et son père lui avait donné tous les renseignements pour trouver le point d’eau. Donc, dès huit heures ce jour-là, on fit halte, et tandis qu’Entayent partait en reconnaissance, seul et à pied, nous attendions son retour à l’ombre maigre d’un acacia. Deux heures plus tard, il réapparaissait.

Personne, comme c’est l’usage chez les Touareg, ne lui demanda s’il avait découvert où se trouvait l’eau ou ne montra d’anxiété. On se contenta d’attendre qu’il veuille bien parler. Kader lui tendit le verre de thé qu’il avait mis de côté pour lui, et ce n’est qu’après l’avoir bu qu’il nous fit part de sa découverte.

Entayent, avec juste des explications orales, était parvenu à retrouver l’endroit précis où creuser l’abankor, après avoir parcouru un terrain de montagne sans rien de remarquable et coupé de petits oueds caillouteux. Chapeau !

Il fallut creuser profondément contre un rocher qui faisait seuil pour atteindre la nappe, mais elle était bien là. Avant toute chose, on fit boire les chameaux dans une auge faite avec une bâche, ce qui prit plus d’une heure, puis on passa au remplissage des ibiar. La fin de la méharée, prévue avec le passage dans les hautes montagnes de l’Atakor, nous permit alors d’abandonner la rude chaleur des plaines…

Lors de deux autres voyages dont il était le guide, Entayent me montra à nouveau sa parfaite maîtrise et son sens du devoir dans le travail dont il était chargé. La première fois, fut lorsqu’il apprit au cours du voyage le décès de Mana, son père. Il le savait très malade. Il cachait son anxiété, mais je le sentais heureux de terminer cette méharée pour le retrouver.

Hélas, dans un oued où nous allions bivouaquer, l’attendait quelqu’un de sa famille et il comprit, avant les paroles, qu’il ne reverrait pas son père. Au bivouac, je l’exhortai à rejoindre sans tarder sa famille, son campement n’étant qu’à quelques heures de chameau de notre bivouac. Non, il me demanda d’abord de ne pas parler du décès de son père à notre groupe pour ne pas briser l’ambiance joyeuse du voyage, puis, malgré son chagrin, il ne nous quitta qu’au moment du coucher, lorsqu’il eut accompli toutes les tâches qu’il faisait chaque soir.

La deuxième fois se passa au printemps 2000 lors d’une de mes dernières méharées Tamanrasset-Djanet. L’Algérie sortait à peine de ses terribles années noires et le tourisme saharien abandonné, on peut dire depuis 1992, commençait à repartir.

Pas facile lors de cette reprise des activités touristiques de trouver guide, chameliers et chameaux pour un long voyage comme Tamanrasset-Djanet, car on ne savait plus dans quel état se trouvaient points d’eau et pâturages. Quant aux chameaux, maigres du fait de la sécheresse, les engager sur une longue distance n’intéressait personne.

Entayent accepta tout de même de tenter l’aventure avec quatre autres de nos anciens chameliers. Tout se passa correctement jusqu’à mi-parcours, où l’un des participants montra des signes d’une grande fatigue. Une voiture avec des Touareg que connaissaient nos chameliers s’étant arrêtée, il lui avait été proposé de retourner à Tamanrasset, mais il avait refusé, bien que le médecin qui se trouvait dans notre groupe le lui ait conseillé.

Six jours plus tard, il décéda près de moi dans la nuit. Entayent réveillé, quoique fatigué, décida immédiatement de se rendre à Bordj El Haouas, un village situé à une centaine de kilomètres, afin de prévenir la gendarmerie. Refusant que je l’accompagne, il nous quitta avec son chameau à 3h du matin. Plus tard, toute la journée, notre caravane suivit sa trace, remarquant qu’avant de monter sur son chameau, il avait beaucoup marché afin de l’économiser.

Au petit déjeuner, Belkechi Ilachen ag Rissa, l’un de nos chameliers, était venu nous dire que, pour tous, le décès de notre compagnon était bien triste, mais qu’il ne devait pas nous empêcher de parler, ce qui eut pour effet de détendre un peu l’atmosphère.

Puis ce fut la plus longue étape du voyage, le corps de notre ami roulé dans une couverture mouillée, posé sur un brancard de fortune fixé sur le dos d’un chameau conduit par un chamelier à l’écart de notre caravane. Ayant laissé son chameau épuisé, entravé très court dans un oued, Entayent était parvenu à 21h, à la gendarmerie de Bordj El Haouas. Là, le capitaine de gendarmerie de Djanet, prévenu du décès, nous dépêcha d’urgence véhicules et hommes pour ramener le corps et nous aider en cas de besoin.

Au bivouac, à 2h du matin, le camp fut donc réveillé par l’arrivée d’une voiture et d’une ambulance avec gendarmes, médecin de l’hôpital de Djanet, deux hommes de la Protection civile et Entayent, seul capable de découvrir notre bivouac en pleine nuit. Inutile de dire qu’il tombait de sommeil et de fatigue après avoir parcouru la veille une centaine de kilomètres ! Sans perdre de temps, ma déposition faite aux gendarmes, ce fut le retour à Djanet pour accompagner le corps du défunt et pour m’occuper des formalités, dont celle du rapatriement.

Abandonner notre groupe une journée n’avait rien de grave, car je savais Belkechi capable de me remplacer et qu’il serait assisté de plusieurs membres de notre groupe. Quant à Entayent, il dut reprendre la piste avec nous jusqu’à Bordj El Haouas afin de retrouver son chameau pour l’emmener boire au puits de Tabakat, où notre caravane le rejoignit le jour même.

Djanet était en fête et je m’aperçus que toutes les administrations étaient fermées. J’eus cependant l’immense chance d’y trouver Nasreddine Oubah, wali d’Illizi, auparavant ancien commandant de l’A.L.N., ancien méhariste militaire et ancien chef de daïra à Tamanrasset, où nous nous étions connus. Après m’avoir présenté ses condoléances, il ajouta que les ministres de l’Intérieur, des Transports et du Tourisme m’avaient aussi envoyé les leurs et que l’ambassade française avait été prévenue du décès d’un de ses ressortissants.

Puis il me conduisit à sa chambre, où sa ligne de téléphone privée et directe me permit d’appeler la famille du défunt. Je ne peux pas détailler tout ce que fit Monsieur Oubah pour me faciliter les choses. Je dirais simplement qu’il mit tout en œuvre pour activer les formalités et que le capitaine de gendarmerie me réserva aussi un excellent accueil.

Le lendemain, après avoir signé tous les documents nécessaires, Monsieur Oubahse se rendit le soir à l’aéroport où nous nous retrouvâmes et où, avec le directeur de l’hôpital, il aida à charger le cercueil dans l’avion, avant de quitter en pleine nuit Djanet pour rejoindre Illizi, sa wilaya. On ne peut pas oublier un tel geste d’entraide. «Nasreddine Oubah est un homme qui se donne à fond dans tout ce qu’il fait», me dira plus tard Frère Antoine Chatelard, ancien religieux à l’Asekrem, alors curé de Tamanrasset.

Lorsque je rejoignis la caravane en voiture, Entayent était de nouveau à sa tête et le groupe heureux de l’avoir retrouvé. Nous n’étions plus qu’à quatre jours de chameau de Djanet, dans les paysages superbes qu’offre le piémont du plateau de la Tasili-n'Ajjer. Une fin de méharée hélas bien assombrie par la disparition de cet ami avec lequel j’avais fait du ski de randonnée dès 1957.

En octobre 2002, Marceau Gast, malgré une forme physique bien moyenne, a voulu absolument retourner à Tamanrasset pour faire une méharée dans le Hoggar sur le territoire des Touareg Adjouh-n-Tehlé, où il avait été instituteur.

Le guide choisi fut bien entendu Entayent, qui fit tout pour que ce voyage soit une réussite pour son ancien instituteur. Marceau revint enchanté de son séjour, durant lequel il avait pu discuter en toute tranquillité et longuement avec Entayent. Il put aussi rencontrer à Tamanrasset d’autres nombreux anciens élèves.

L’émotion fut partagée de part et d’autre. Entayent fut non seulement un grand guide dont les connaissances, l’éducation et la valeur humaine ont marqué son époque, mais aussi un compagnon inoubliable pour tous ceux qui ont eu la chance de voyager avec lui, parce qu’il était d’une grande gentillesse et d’une subtile discrétion, toujours attentif aux autres.
Et pour Odette et moi bien sûr.

Jean-Louis Bernezat
 
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