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Migrations et idées reçues

Emigrer pour étudier ou étudier pour émigrer ?

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le 02.11.17 | 12h00 Réagissez

L’image d’un couac d’organisation à l’Institut français d’Alger a été reçue comme le reflet d’une jeunesse en fuite. Dans les faits, et sans vouloir nier une crise de confiance entre les jeunes et leurs gouvernants, la réalité, à en croire les  nombreux chercheurs et sociologues ayant travaillé sur l’émigration estudiantine, est plus complexe. A l’ère de la mondialisation triomphante, il serait peut-être plus judicieux de parler  d’ "internationalisation estudiantine" et de «mobilité des compétences». Le raz-de-marée annoncé des étudiants algériens en France n'est pas d’actualité. 

La course à l’obtention d’un bac français ou d’un diplôme équivalent (notamment en médecine) le prouve : les compétences nationales cherchent souvent de belles opportunités de travail hors des frontières de leur pays natal. Ce serait, à en croire les observateurs, un phénomène qui vide le pays de sa substance et inciterait à s’interroger sur la place des  élites dans la société algérienne.

Dans l’ouvrage intitulé De la mobilité des cerveaux à la mobilité des compétences (2016),  qu’il a chapeauté pour le Centre de recherche en économie appliquée pour le développement (Cread), Mohamed Saïb Musette tente quelques explications du phénomène. En effet, souligne le sociologue, des adultes, des jeunes, issus principalement de familles aisées, quittent le pays dès l’obtention du bac français. «Ce phénomène, dit-il, s’est amplifié avec l’avènement des écoles privées et l’ouverture des lycées français en Algérie qui préparent à ce bac. Des instituts et des écoles supérieures privées sont ouverts principalement à Alger, affiliés à des établissements similaires étrangers.

Les enfants d’expatriés algériens ne rejoignent pas le pays après la fin de leur cursus universitaire ou à la sortie d’une grande école». Dans son Etude sur les étudiants maghrébins en France, (2004), Abdelkader Latreche observait que 27% des étudiants algériens en France n’envisagent pas le retour au pays, la plupart en formation doctorale, dont 46% pensent partir vers d’autres horizons.

Mohamed Saïb Musette, qui a analysé les différentes statistiques, fait remarquer dans cette  étude consacrée à la fuite des cerveaux que les hommes et les femmes ayant un niveau d’études supérieur et qui choisissent de s’établir à l’étranger sont désormais – presque – à parts égales. «On constate, explique-t-il, qu’il y a 24,8% des femmes et 27% des hommes avec un niveau d’études supérieur. Peu de différences existent entre les femmes et les hommes, avec une forte féminisation chez les jeunes. Ils sont en majorité en pleine maturité (classe d’âge 25-45 ans)».

Au vu des chiffres, il apparaît que les compétences algériennes installées à l’étranger s’en sortent plutôt bien. Plus de la moitié des immigrés algériens qualifiés avaient un contrat de travail à durée indéterminée, 11% exerçaient des professions libérales, et 9,2% étaient au chômage.

Pas moins de 34% d’Algériens installés en France sont des cadres ou exercent des professions intellectuelles, contre 14% qui sont des «employés». Le niveau des rémunérations des compétences originaires d’Algérie varie entre moins de 500 euros à 8000 euros et plus. Le regroupement des niveaux, en trois classes plus ou moins homogènes, donne 35% des personnes qui perçoivent moins de 1500 euros, 25% entre 1500 et 2500 euros, et puis 37% avec plus de 2500 euros. Sylvie Mazzella, auteur de La mondialisation étudiante. Le Maghreb entre Nord et Sud, raconte le parcours  du combattant des étudiants maghrébins. «Plutôt que d'affronter le pouvoir discrétionnaire des services consulaires, les candidats au départ doivent à présent faire face au dispositif Campus-France et s'en remettre à la décision de nouveaux acteurs mandatés par les services culturels de l'ambassade pour procéder à leur sélection.

Du fait des barrières financières et géographiques, ainsi que d'une préférence pour les candidats déjà diplômés, notamment en sciences et techniques, le risque pour la France de ne pas attirer les étudiants modestes et/ou excellents existe», précise-t-elle. Ajoutant :  «Plusieurs étudiants, parfois, dévient complètement de leurs objectifs et s'installent dans une migration de longue durée, sans avoir obtenu le diplôme recherché, mais demeurant toujours inscrits à l'université afin de bénéficier des papiers pour rester sur la terre d'accueil. Rentrer sans le parchemin serait socialement très mal vécu».

Les études seraient-elles, comme l’on tend à le croire sur les réseaux sociaux notamment, un subterfuge pour entamer un projet de vie sous d’autres cieux.
Richard Couëdel tente d’y répondre dans une analyse publiée au Crasc sous le titre  Savoir émigrer : Projet d’études et projet migratoire des étudiants kabyles. «Ils sont partis diplômés d’Algérie et font maintenant tout autre chose en France. Cette situation nous rappelle ce que disait A. Sayad dans El Ghorba.

Ce qui fait cette idée de départ, c’est une illusion, l’illusion de l’émigré et du mensonge à soi-même, comme s’il s’agissait de vendre à soi-même ce projet de départ. La fin de l’émigration de travail a donné naissance à une émigration que l’on aime à qualifier de ''politique''. L’utilisation du registre comparatif précédemment cité est aussi une façon et un besoin personnel de se convaincre soi-même que l’on part pour des raisons politiques et publiques.

Ne sert-il pas de prétexte pour dissimuler en partie les raisons personnelles, sociales, ''subalternes'' parfois indignes qui ont de tout temps constitué l’émigration en honte ou en silence».

Et de poursuivre : «C’est l’obtention du bac qui constitue l’instant radical, car il représente le premier visa pour la France. A la massification de l’enseignement, n’ont pas répondu les offres de formation diversifiées dans l’enseignement supérieur. Les places dans les filières prestigieuses en Algérie sont chères. Il s’agit notamment des écoles d’Etat avec entrée sur concours où le concours seul ne suffit pas, dès lors que les connaissances personnelles sont plus efficaces que les compétences.  Ce sont aussi les filières scientifiques ou médicales nécessitant de très bons résultats au bac et pendant la scolarité.»

Pour autant, affirmer que c'est le raz-de-marée des étudiants algériens en France serait sans doute aller vite en besogne. Les étudiants algériens sont bien moins nombreux que  les Marocains et les Chinois à poursuivre leurs études dans les universités françaises, selon un rapport publié par l’Agence française pour la promotion de l’enseignement supérieur, l’accueil et la mobilité internationale Campus

France. Plus exactement,  ils étaient 22 660 en 2016, enregistrant ainsi une légère décroissance par rapport aux années précédentes. Cela étant, si l’on s'en tient aux données de l’Unesco, les migrations estudiantines provenant des pays de l’UMA ont connu une progression ces dernières années. Pour les trois pays du Maghreb central (Algérie, Maroc et Tunisie), le taux de croissance moyen est estimé à 26% entre 2000 et 2012.

A lui seul, le Maroc compte plus de la moitié des effectifs des étudiants maghrébins à l’étranger, la Tunisie enregistre un plus de 50% depuis l’an 2000. En tout et pour tout, le Maroc domine l’ensemble du Maghreb avec un stock de 46% d’étudiants à l’étranger. Il est suivi de l’Algérie avec un taux de 23%.

A.B.
 
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