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Naoufel Brahimi El Mili, politologue

«Des relations bonnes sous le sceau du secret et agitées quand elles sont publiques»

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le 20.04.17 | 12h00 Réagissez

France-Algérie. 50 ans d’histoires secrètes. Tome 1 (1962 -1992). Tout ce qu’on n’avait pas osé écrire. Dans cet ouvrage, tout récemment paru, édité par Fayard, Naoufel Brahimi El Mili, enseignant à Sciences Po Paris, a, lui, osé l’écrire. Un livre à lire par tous s’il pouvait être diffusé en Algérie et utile et éclairant pour les non-initiés aux arcanes  algéro-français.

- Quels sont les faits nouveaux et secrets marquants que vous révélez et qu’on n’avait pas osé écrire ?

La coopération militaire franco-algérienne durant cette période (1962-1992) renferme encore des secrets, sans oublier celle qui lie le monde du renseignement, opaque par définition. Le summum a été atteint avec la collaboration d’Alger avec Paris qui, en pleine opération «Epervier», avait besoin du soutien des militaires algériens pour recadrer les ambitions territoriales de Kadhafi sur la bande d’Aouzou.

Le travail effectué pour ce premier tome consistait surtout à collecter l’information dite «grise», celle qu’il faut chercher et recouper avec certains témoignages «off». C’est l’agencement de ces informations qui fait apparaître l’aspect inédit des relations franco-algériennes, qui sont bonnes sous le sceau du secret et plus agitées quand elles sont publiques.

- Il reste que la fourniture d'armes françaises à l'armée algérienne et la coopération militaire (1962 – 1992) sont à la marge des relations franco-algériennes. Comment expliquez-vous cet état de fait ?

A l’époque, la France n’a fourni aucun matériel sensible à l’armée algérienne, la coopération militaire entre les deux pays était classique : formation d’officiers, par exemple. Par ailleurs, même sous le règne de François Mitterrand, la coopération entre les armées marocaine et française s’est accentuée. Ce qui fait que ce volet militaire est resté marginal dans les relations franco-algériennes.

- Page 322, vous faites référence à «un important contrat promis aux officiels français, mais qui ne figure pas à l’ordre du jour des entretiens» entre Mitterand et Chadli lors de la visite officielle du président français en Algérie en novembre 1981 et qui «fera l’objet d’une lutte féroce entre clans en Algérie». Voulez-vous être plus explicite en précisant les termes et les tenants de ce contrat et qui sont les clans en question ?

Il est d’usage que l’ordre du jour soit pris en charge par les ministères des Affaires étrangères respectifs. Or, comme ce contrat est de nature militaire, il a été jugé préférable de ne pas impliquer les diplomates, «secret défense» oblige.

Par ailleurs, la fourniture de ces radars «Thompson» fera dépendre la protection de l’espace aérien d’un seul fournisseur français, ce qui ne fait pas l’unanimité au sein de l’armée algérienne qui, à l’époque, s’équipait essentiellement auprès de l’Union soviétique. Il s’agit d’un contrat structurant une nette orientation française. Quant aux clans en question, je cite en page 324 la défense de ce projet par Larbi Belkheir, alors directeur du cabinet du Président, sur la même page, un paragraphe plus bas, je reproduis le témoignage de Belloucif, qui justifie son opposition à ce contrat.

- Qu’est-ce qui a constitué les points d’achoppement d’une coopération apaisée dans la période que vous abordez dans le présent livre (1962 – 1992) ?

La coopération ne pouvait être qu’apaisée depuis l’élection de François Mitterrand en 1981. Le contrat Sonatrach- Gaz de France en est l’illustration. Sur le plan international, avec l’arrivée de Ronald Reagan à la Maison-Blanche le 20 janvier 1981, qui annonçait une lutte contre le communisme et l’Union soviétique, le pétrole algérien ne pouvait plus être un sujet essentiellement américain, car Alger et Moscou s’entendaient très bien, le partenariat énergétique entre la France et l’Algérie pouvait dès lors avoir lieu.

- On constate que la question mémorielle et le passé colonial apparaissent comme secondaires pendant cette période de l’indépendance de l’Algérie. Est-ce parce que les dirigeants algériens, notamment le président Boumediène, s’étaient montrés pragmatiques et soucieux du développement de l’Algérie ?

Pragmatisme ou pudeur, Alger n’a pas été tenté par une quelconque posture victimaire. Des charniers ont été découverts après l’indépendance sans que l’Algérie envisage d’exploiter ce thème douloureux.

- De la lecture de votre livre, il ressort que l’Algérie s’impose souvent comme une composante de la politique intérieure française. Hormis le passé qui lie la France à l’Algérie, c’est avec le temps que l’émergence des Franco-Algériens sur la scène française et son moment fort, «la marche pour l’égalité», rebaptisée «la marche des beurs», ont fait de l’équation algérienne une composante de la politique intérieure française. Depuis la création des primaires pour les présidentielles françaises, les principaux candidats passent par Alger, à commencer par François Hollande avant son élection...
Avec quel chef d’Etat algérien les relations algéro-françaises ont-elles été les moins mauvaises au cours des trente premières années de l’Algérie indépendante ?

Entre Houari Boumediène et de Gaulle, les relations ont été presque bonnes. Entre les deux chefs d’Etat, il n’y a eu aucune rencontre (ceci explique peut-être cela), mais une véritable convergence d’intérêts. Pour de Gaulle, la priorité était donnée aux essais nucléaires et chimiques dans le Sud algérien, en contrepartie Boumediène disposait d’une liberté pour son développement économique. Le ministre des Affaires étrangères de l’époque, Abdelaziz Bouteflika, était reçu à l’Elysée pour aplanir les problèmes du moment, attisés surtout par Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre des Finances.

- Et, par retour, quel a été le chef d’Etat français le plus attentif à l’Algérie ?

Succédant à Giscard d’Estaing, chantre de l’Algérie française, François Mitterrand a voulu normaliser les relations avec l’Algérie, c’était alors la moindre des choses, mais a-t-il été au-delà du service minimum ? Non, si on se limite au conflit sahraoui-marocain.

- Vous relevez que Valéry Giscard d’Estaing a été le plus hostile à l’Algérie et le plus dédaigneux à l’égard des dirigeants algériens qu’il traitait de «bougnoules». Est-ce parce qu’il était partisan de l’Algérie française et sensible aux thèses de l’OAS, ou parce qu’il avait pris le parti ouvertement assumé du royaume marocain et de ses intérêts, notamment sur la question du Sahara occidental  ?

Les penchants «Algérie française» de Valéry Giscard d’Estaing se sont interfécondés avec sa prise de position totalement pro-marocaine. Avec le Sahara occidental, il a fait d’une pierre deux coups.

- A propos du Maroc, n’est-ce pas une constante chez les responsables français ? Y compris chez François Mitterrand, qui, président de la République, était revenu sur ses engagements de premier secrétaire du PS en matière de relations bilatérales, mais aussi en ce qui concerne la question du Sahara occidental.

Cette constante perdure encore chez François Hollande. Aucun dirigeant français ne veut voir l’Algérie s’arroger une grande centralité. Le soutien de Paris à Rabat sera donc immuable sur la question sahraouie.

- Est-il faux de considérer que la relation algéro-marocaine, plus que bilatérale, était trilatérale ?

La triangulation des relations franco-algériennes est l’un des axes de la clé de décryptage des rapports entre Paris et Alger. Des variantes sont apparues ici et là : le 5+5 ensuite l’Union pour la Méditerranée pour tenter de masquer ce ménage à trois.

- A vous lire, Boumediène s’apprêtait à régler le problème du Sahara occidental avec le roi du Maroc, mais sa mort prématurée a coupé court à la normalisation et à la pacification des rapports algéro-marocains...

Il faut surtout lire le tome 3 des mémoires du Dr Ahmed Taleb Ibrahimi, qui livre certains des aspects inédits de cette tentative de rapprochement entre Hassan II et Boumediène à la demande du souverain marocain.

- De même que Boumediène envisageait de profondes réformes internes, dont l’instauration du multipartisme. Là aussi, des projets stoppés par sa maladie et sa mort fulgurantes. Boumediène avait commencé par écarter des militaires du pouvoir et envisageait un gouvernement civil. Etait-ce parce qu’il avait réalisé que l’armée devenait trop influente, voire pouvait porter ombrage à son propre pouvoir, lui qui était issu des rangs de cette même armée ?

La question sahraouie a accentué le poids des militaires dans la prise de décision et surtout a pesé sur l’économie du pays. Un rééquilibrage est donc devenu nécessaire, non seulement en termes d’hommes, mais aussi sur de nouvelles réorientations. Le dernier entretien entre Houari Boumediène et Paul Balta, en août 1978, laisse entrevoir l’esquisse des changements profonds envisagés par le défunt Président.

 

Nadjia Bouzeghrane
 
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