Pages hebdo Magazine
 

Développement de l’agriculture à El Bayadh

Des perspectives réelles mais aussi des controverses

Taille du texte normaleAgrandir la taille du texte

le 12.06.17 | 12h00 Réagissez

 
	La wilaya d’El Bayadh est  potentiellement à vocation agricole . Il n’y a pas eu d’investissement auparavant, mais, à partir de 2016, des périmètres bien étudiés ont été délimités
La wilaya d’El Bayadh est  potentiellement à vocation...

La wilaya d’El Bayadh s’étale sur 71 000 km2. Elle est en deuxième position en ce qui concerne la production animale avec ses deux millions de têtes d’ovin. El Bayadh n’est pas uniquement une zone pastorale, c’est aussi une région où des milliers d’hectares agricoles ont été cédés en concession avec ce mégaprojet en association avec des Américains pour développer un élevage bovin destiné à la production.

La route qui transperce la wilaya d’El Bayadh et qui s’enfonce droit vers le Sud paraît interminable avec de part et d’autre d’immenses espaces steppiques qu’aucune hauteur ne semble pouvoir dominer. Visibles parfois, les troupeaux d’ovins, de bovins, de caprins et même de camelins confirment l’idée de la vocation pastorale de cette contrée, mais les choses commencent à changer. Notamment du côté Sud, des concessions ont été attribuées pour des exploitations agricoles, d’élevage moderne ou les deux à la fois.

Ce changement qui s’annonce est particulièrement symbolisé par ce qu’on a déjà qualifié, toutes proportions gardées, de «mégaprojet» pour désigner «El firma el asria» (La ferme moderne) du groupe Lacheb, un investisseur national qui s’est associé avec des Américains pour développer un élevage bovin destiné à la production laitière, mais pour exploiter des terres pour d’autres produits agricoles plus ou moins en rapport avec l’élevage (luzerne, céréales, pomme de terre, etc.). Ce projet est récent, même pas une année, mais il a déjà suscité des controverses pour diverses raisons : politiques, économiques environnementales et surtout culturelles, étant perçu comme une menace pour le mode de vie des éleveurs locaux.

Pour s’y rendre, il faut prendre la direction sud de la ville d’El Bayadh (ex-Geryville) sur une centaine de kilomètres, passer quelques «rocheuses», emprunter le pont qui enjambe le barrage de Brezina et s’enfoncer au sud de cette petite ville coincée entre un escarpement rocheux et une palmeraie verdoyante. Au-delà, le paysage est pratiquement le même, immense et vide, et on est presque déçu de ne pas tomber sur une quelconque prairie «californienne» verdoyante. Il faut savoir que c’est ce genre de réputation qui a précédé ce projet.

Habitant de la ville d’El Bayadh, Larbi qui nous y emmène, a évidemment et comme tout le monde déjà entendu parler de ce «débarquement américain», mais il ne sait pas où se situe exactement la future ferme. Il aurait fallu demander à un des rares automobilistes qu’on peut croiser en cette première semaine de Ramadhan. Une plaque minuscule portant une flèche de couleur verte désigne l’entrée d’une piste difficile à percevoir entre les touffes des plantes qui caractérisent cette région.

On a été prévenus, le véhicule léger est inadapté et il a fallu l’abandonner après quelques encablures, mais c’est cette zone au-delà de Oued El Gor, ces falaises sculptées par l’érosion, qui est appelée à changer graduellement. Quoi qu’il en soit, le projet est bien réel, le matériel promis par les Américains a bel et bien été débarqué et le travail a déjà commencé avec, pour sauver cette saison, la plantation de pommes de terre destinées non pas à la consommation, mais à la semence. Cette information est communiquée par le directeur de l’agriculture d’El Bayadh, qui prévoit les premières récoltes dans 4 mois.

Haïmoudi Benramdane tient cependant à relativiser les choses. D’abord tenir compte de l’immensité des superficies dont dispose la wilaya d’El Bayadh qui s’étale sur 71 000 km2 : «La wilaya occupe la deuxième position en ce qui concerne la production animale (2 millions de têtes d’ovin), c’est effectivement sa vocation initiale, mais on est en train de changer de visage et de paysage. On nous colle cette étiquette de pastoralisme, mais la réalité est tout autre, car nous disposons de potentialités exceptionnelles en matière de terre, une terre qui dépasse les 20 m de profondeur et qui est composée de limon, d’argile et de sable, c’est la texture idéale pour les champs.

La wilaya est donc à vocation agricole par excellence.» Ceci d’une part et de l’autre, il faut savoir qu’«El firma el asria» n’est pas la seule concession attribuée dans le cadre de l’investissement agricole. Il n’y a pas eu d’investissement auparavant, mais à partir de 2016, des périmètres bien étudiés ont été délimités. On estime à 200 le nombre d’investisseurs qui se sont manifestés, même si pour le moment seule une vingtaine a commencé les travaux, dont le projet en question.

En fonction de la proximité, deux ont opté pour l’irrigation à partir du barrage (123 millions de mètres cubes de capacité), mais d’autres préfèrent effectuer des forages, dont les débits sont, dit-on également, très intéressants et c’est le cas du projet de Lacheb pour qui une superficie de 200 000 ha a été attribuée. Dans une première étape, une superficie de 2000 ha est concernée par la mise en valeur. «Pour ne pas perdre cette année, ils ont installé 17 pivots couvrant 90 ha chacun pour planter de la pomme de terre et de la luzerne», indique-t-on.

Les responsables du secteur comptent sur la réussite des premières expériences pour enclencher un effet boule de neige et insistent sur le transfert du savoir-faire. «L’installation des pivots a été entamée par les Mexicains, mais, très vite, les nationaux, des ingénieurs affiliés à la DSA et des ouvriers de Brezina ont pris le relai avec même de meilleures performances.» Une fois entrée en activité avec sa vitesse de croisière, c’est-à-dire dans 5 à 6 ans, la ferme compte produire 22 millions de litres de lait par an.

Avec l’installation d’une ferme solaire — grâce à un autre investissement particulier pour assurer l’autonomie énergétique—, l’impact sur l’emploi est réel et c’est ce qui intéresse beaucoup de riverains. Seulement les méthodes utilisées par les Américains suscitent de la controverse, y compris en Europe, et cette crainte est aussi exprimée par ceux (ils ne sont pas les seuls) qui se soucient de l’environnement, mais surtout de la santé. On présage même une catastrophe écologique (voir entretien).

A ce sujet, les autorités assurent qu’un suivi rigoureux est envisagé. «Il n’y aura ni engrais ni produits américains, sauf, à titre d’exemple, la semence, car nous n’en avons pas et les avons obligés à en produire localement avec un suivi par nos techniciens et nos chercheurs.» Face aux critiques formulées ça et là, le DSA tranche : «Je ne vois que ce qui est concret et, pour le moment, le matériel est là, le travail a été entamé ; pour le reste, chacun est libre de s’exprimer comme il veut.»

Il faut dire que les autorités locales sont à l’aise concernant cette expérimentation, car elles ne font qu’appliquer les directives du gouvernement qui consistent à encourager toute sorte d’investissement pour pallier la crise générée par la chute des prix du pétrole. Il y a quelque mois, les walis de l’Ouest ont été convoqués à Oran par le ministre de l’Intérieur qui les a sommés non seulement d’attirer les investissements d’où qu’ils viennent, mais surtout de les accompagner dans la concrétisation de leurs projets.

Un programme a été conçu pour atteindre 2 millions d’hectares de terres irriguées à l’échelle nationale et à Brezina, on en est à 250 000 ha, mais le potentiel est énorme, selon les chiffres officiels avancés. Certains agronomes estiment a contrario que seul un périmètre relativement réduit peut accueillir des exploitations agricoles fiables, c’est-à-dire qui ne nécessitent pas l’usage de méthodes non conventionnelles qui auront pour effet de dégrader et d’appauvrir très vite les sols. C’est ce qui est redouté par les Américains, dont on sait que, généralement, ils se soucient très peu de ce genre de considérations.

Parmi les autres préoccupations recevables, il y a évidemment celles exprimées par les éleveurs qui voient en ce projet de mutation vers l’agriculture et l’élevage relativement sédentaires, avec la délimitation des espaces que cela engendre, une entrave à leur liberté de mouvement et une entorse à leur mode de vie hérité de génération en génération, depuis des millénaires. C’est d’un côté la symbolique de «Cain et Abel» et de l’autre la résistance aux changements perçus par certains comme un progrès et qui paraissent inévitables, même s’ils ne font pas l’unanimité.

Pour nommer les choses, c’est l’introduction du capital qui vient bouleverser bien des habitudes. «Il faut se mettre dans la tête d’un éleveur traditionnel qui adopte une conception particulière de la vie en circulant à sa guise sur ces terrains considérés comme étant les siens, mais, du jour au lendemain, il se rend compte que des barrières vont se dresser devant lui», explique M. Makhloufi, le président de la Chambre de l’agriculture d’El Bayadh, ajoutant qu’il faut du temps pour s’adapter et qu’il faut privilégier le côté didactique pour montrer qu’il y a un intérêt commun à voir se développer dans la wilaya des cultures qui serviront aussi à l’aliment de leur propre cheptel.

Certains se disent : «Nous sommes déjà dans la misère et aujourd’hui on veut même nous prendre la terre !» Le même problème s’est posé avec les réticences exprimées, lorsque l’Etat a décidé les mises en défens pour laisser se régénérer le couvert végétal de la steppe menacé de disparition par le pacage intensif.

«Au début, il y avait une grande réticence, mais quand les éleveurs ont vu les résultats et ont su que c’étaient eux les bénéficiaires, ils ont compris que c’était dans leur intérêt et maintenant ce sont eux qui sont demandeurs de ce genre d’initiatives», rappelle-t- on à la Chambre de l’agriculture. Ici l’argument consiste à mettre en avant le fait qu’«avec notamment les cultures fourragères qui pointent du nez, c’est une autre étape qui s’annonce pour que face à la sécheresse persistante et aux bouleversements sociaux qui font que la nouvelle génération se détourne de la vie dure qu’ont menée leurs ancêtres, il est temps de prévoir d’autres façons de produire».

M. Makhloufi assure en outre qu’une étude effectuée récemment et intitulée «La main-d’œuvre dans le domaine de l’élevage ovin» a montré que le noble métier de berger est en voie de disparition, d’où l’idée de la nécessité de moderniser le secteur. «Vous ne pouvez pas enchaîner un jeune d’aujourd’hui avec un système archaïque et c’est pour cela qu’il faut développer les cultures fourragères et former la nouvelle génération d’éleveurs aux méthodes modernes.»

La stratégie à l’échelle de la wilaya consiste à développer une agriculture au Sud et un élevage adapté ailleurs. La Chambre veut inciter les éleveurs à adopter des formes d’organisation modernes (coopératives, groupements d’intérêt, etc.), plutôt que tribales, pour mieux défendre leurs intérêts face à tous ces changements qui s’annoncent.

Le développement de l’élevage est une nécessité, car il faudra aussi «alimenter» l’abattoir industriel d’El Bayadh, l’un des trois prévus à l’échelle nationale et qui exige des centaines pour ne pas dire des milliers de têtes par jour. Les perspectives sont importantes, à condition de lever les doutes sur les méthodes à utiliser en gardant à l’esprit le souci d’un développement durable et non la recherche du gain à tout prix.

Djamel Benachour
 
le dessin du jour
LE HIC MAZ

Mes infographies

El Watan Magazine

impact journalism days

 

Indépendance Algérie

 

El Watan Etudiant

Chroniques
Point zéro Repères éco

Vidéo

Débats d'El Watan

Débats d'El Watan
Loading...

Suivre El Watan

FacebookFacebook       TwitterTwitter
Télévision
Télérama       Télé Alger TV Algérie
 
Loading...