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Les enjeux du projet décryptés par l’anthropologue Abderrahmane Moussaoui

De quoi la Grande Mosquée est-elle le nom ?

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le 01.06.17 | 12h00 Réagissez

Le minaret, qui s’élève vers le ciel d’Alger, narguant la mer et la colline aux gradins blancs, suscite autant l’étonnement que la colère des citoyens.

Présentée comme le plus haut monument religieux du monde, la future Grande Mosquée d’Alger renferme aussi  des enjeux sur les plans symbolique, politique et idéologique. C’est qu’au-delà de sa salle de prière de 40 000 places, de son esplanade pouvant accueillir jusqu’à 80 000 fidèles ou d'un minaret culminant à plus de 250 m, l’Etat algérien s’est aussi lancé depuis la fin des années 1980 dans un autre chantier, à l’ampleur herculéenne : la reconquête de l’espace religieux. Abderrahmane Moussaoui, professeur d’anthropologie et de sciences politiques, a tenté, lors d’une récente conférence au Centre diocésain d’Alger, d’en expliquer les enjeux. Décryptage.

Sur le plan symbolique

L’idée première est de se hisser à l’échelle de l’histoire. «Le fait est, explique l’anthropologue Abderrahmane Moussaoui, qu’il y a une nouvelle génération d’universitaires au ministère des Affaires religieuses, ouverts sur d’autres expériences et maîtrisant très bien la culture arabe, qui regrettent l’absence d’une mosquée actuelle à Alger». En effet, Djamaâ El Kebir représente l’époque almoravide, Ketchaoua témoigne de la présence turque et la mosquée Ali Betchine est connue pour être l’édifice boosté par l’administration coloniale, car appartenant à l’école hanafite, créant ainsi une scission entre les musulmans.

L’autre préoccupation des responsables algériens relève des legs symboliques des années post-indépendance. D’aucuns semblaient rejeter, à en croire l’anthropologue, l’idée de voir Maqam Echahid seul monument représentant l’Algérie post-indépendance. «Il s’agit, pour l’Algérie indépendante de laisser son empreinte. Maqam Chahid a eu mauvaise presse dès son apparition pour représenter notre ère. Il ne faut pas oublier que ce monument était appelé  Houbel, c’est le symbole de l’idolâtrie», explique l’anthropologue.

Une bataille symbolique s’engage : chacun souhaitant mettre en avant l’une ou l’autre des deux principales références de la nation : l’islam, ou la guerre de Libération. «La Révolution et l’Islam sont, pour sûr, deux piliers de l’Algérie contemporaine, mais il faut quand même les hiérarchiser. Pendant longtemps, c’est la guerre qui a été fondatrice d’un Etat, tout porte à croire qu’ils veulent inverser cette tendance». Pour sûr, la Grande Mosquée d’Alger, de par son gigantisme, a ridiculisé Maqam Echahid.

Sur le plan politique

L’idée du projet d’une Grande Mosquée dans la capitale est dans les cartons depuis fort longtemps. «Ce projet date au moins de l’époque de la Grande Mosquée de Casablanca», précise Abderrahmane Moussaoui. Achevée en 1992, la Grande Mosquée, construite au bord de l’Atlantique, à Casablanca, est considérée comme l’un des plus grands édifices religieux au monde.

Elle reste boudée par la population marocaine. De l’autre côté, la Tunisie aussi a réalisé sa Grande Mosquée, que le président de l’époque appellera modestement El Abidine (après la révolution tunisienne, elle sera rebaptisée au nom d'Ibn Nas). Freinée dans ses ardeurs par une décennie sanglante et la baisse des revenus pétroliers, le gouvernement algérien a mis de côté son ambition de concurrencer ses voisins.

«On se sentait à la traîne jusqu’à l’arrivée de Bouteflika. On nous a habitués à personnaliser les actions à l’exemple de 'la réconciliation de Bouteflika', la mosquée sera naturellement dénommée 'la mosquée de Bouteflika'.» Son géantisme va susciter une polémique sans précédent. Les travaux sont toujours en cours pour réaliser le troisième lieu plus vaste du culte musulman après les mosquées de La Mecque et de Médine.

Sur le plan idéologique

Les responsables algériens ambitionnent de faire de la Grande Mosquée d’Alger un centre de rayonnement religieux, éducatif et culturel, couronnant ainsi plus de vingt ans de tentatives de reconquête de l’espace religieux. Dès la fin des années 1980, les autorités publiques ont multiplié les actions afin d’endiguer le développement de la mouvance islamiste, qui a fait des mosquées son arrière-base et son quartier général. «A ce titre, certaines mosquées vont jouer les premiers rôles dans la violence qui débute dans les années 1990.

La reprise en main de ces lieux de culte est d’une urgence impérieuse pour le pouvoir en place», explique Moussaoui. Le gouvernement algérien sera appelé à revoir ses stratégies pour garder les mosquées dans son giron. Cela commencera par le renforcement de l’arsenal juridique (remodelant le mode de construction et le fonctionnement des mosquées) et la formation des imams.

Elle se poursuivront par la construction de grandes mosquées dans plusieurs régions du pays considérées, conformément aux dispositions, comme des pôles d’excellence. «A l’instar d’Alger, d’Oran, de Constantine, les chefs-lieux de wilaya, toutes les wilayas vont être dotées de pôles d’excellence ayant une grande capacité d’accueil (près de 10 000 fidèles), de bibliothèques, de salles de conférences et de commerces.

On n’innove pas mais on applique des plans déjà utilisés dans d’autres pays». La Grande Mosquée d’Alger viendra renforcer, selon les prévisions de nos responsables, la doctrine de l’Etat en matière d’affaires religieuses. Reste à savoir si les citoyens algériens pourront accepter cette mosquée à laquelle il ont participé au financement, et s’ils s’y reconnaîtront un jour...
 

Amel Blidi
 
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