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Crimes d’état en France : La chape du «secret défense» et de la «raison d’Etat»

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le 10.05.18 | 12h00 Réagissez

 
	Henri Alleg et Mehdi Ben Barka
Henri Alleg et Mehdi Ben Barka

A l’occasion de la commémoration du quarantième anniversaire de l’assassinat, le 4 mai 1978, du militant anticolonialiste et tiers-mondiste, Henri Curiel, familles, collectifs et avocats de victimes de crimes d’Etat ont à nouveau, opportunément, posé la question de la nécessaire réforme du secret-défense, pour qu’enfin justice soit rendue aux victimes et à leurs proches.  
 

L’ instruction de l’affaire de l’assassinat du militant anticolonialiste Henri Curiel, le 4 mai 1978, au bas de son immeuble, 4 rue Rollin à Paris, est relancée depuis janvier dernier. Bien que le meurtre d’Henri Curiel ait été revendiqué par un commando Delta, référence aux criminels de l’OAS, durant et après la Guerre de Libération nationale de l’Algérie, l’élucidation de ce crime d’Etat, comme tous ceux commis à l’encontre de militants progressistes comme Mehdi Ben Barka, Mohamed Boudia, Dulcie September, Maurice Audin et d’autres encore, se heurtent au secret défense.

«Ces affaires non éclaircies constituent un problème pour les familles, mais aussi pour la société française», a affirmé le fils d’Henri Curiel, Alain Gresh, directeur du journal en ligne Moyen-Orient XXI, lors d’une rencontre, vendredi dernier, dans les locaux du Monde Diplomatique. «Quarante ans après, les assassins ne sont toujours pas arrêtés, l’affaire pas éclaircie», a rappelé Alain Gresh.

«Au sommet de l’Etat giscardien régnaient d’anciens militants de l’Algérie française, qui n’avaient pas fait leur deuil de cette guerre-là. Et ils voulaient mettre un terme aux actions d’Henri Curiel, celle d’offrir une aide logistique aux militants anti-apartheid ou à ceux qui résistaient aux dictatures. Les tentatives par voie de presse n'y suffirent pas. Alors le meurtre. Raison d'Etat. Des juges d'instruction successifs, des archives disparues, des non-lieux en perspective toujours repoussés par la ténacité de l'avocate Linda Weil-Curiel, une autre cousine», écrit Sylvie Braibant, fille du cousin germain de Henri Alleg dans un article publié sur le site de Médiapart.

«La nomination d’un nouveau juge d’instruction est une bonne nouvelle, les exécutants et les donneurs d’ordres, ceux qui ont laissé faire et couvert doivent être identifiés», a précisé pour sa part William Bourdon, avocat de la famille Curiel. Et de faire ce constat, partagé par l’assemblée : «L’instrumentalisation du secret défense a contribué à étouffer des affaires.

L’assassinat d’Henri Curiel a toutes les apparences d’un crime d’Etat ordonné en haut lieu.» Le recueil de la confession de René Resciniti de Says, un militant fasciste, qui a révélé avoir fait partie du commando qui a assassiné Henri Curiel, a permis la réouverture de l’instruction. Le donneur d’ordre est, selon lui, Pierre Debizet, chef du Service d’action civique (SAC), une police parallèle au service du parti gaulliste.

Sylvie Braibant soutient que «la vérité, nous la connaissons, nous attendons maintenant la justice»,  «la justice reste empêchée par un fil rouge menant du général Aussaresses au président Giscard d’Estaing». L’instruction peut-elle aller jusqu’à l’audition de l’ancien président de la République, Valéry Giscard d’Estaing ?

Gilles Perrault, auteur de Un homme à part (1984) soutient qu’ «il y a surtout un donneur d’ordre encore vivant, l’ex-président Valéry Giscard d’Estaing. Ce n’est pas un crime minuté, c’est un crime réalisé à la seconde près». «C’était en 1976, 1977, 1978, assassinats en Afrique du Sud – mise au ban des Nations unies pour son régime d’apartheid —, assassinats en France, présidée par un homme moderne, ancien partisan de l’Algérie française.

Des meurtres nombreux — des Algériens, des Palestiniens, des Basques —, parfois précédés d'articles de journaux comme ceux du Point, non signés, de faux scoops apportés sur un plateau d'argent à Georges Suffert, qui ne voyait rien de mal à l'apartheid ou aux dictatures d'Amérique latine, mais vomissait tous ceux qui se rapprochaient de près ou de loin au communisme. Comme Henri Curiel», écrit encore Sylvie Braibant.

En effet, deux ans avant l’assassinat de Curiel, une campagne de presse le désignant comme «le patron des réseaux d'aide aux terroristes» était d’abord menée par Le Point et quelques mois plus tard par le journal allemand Spiegel.

Implication d’états étrangers

Bachir Ben Barka, membre de l’association Mémoire, Vérité, Justice, a rappelé que cette association, fondée en 1999 par des proches des victimes, a vocation à regrouper toutes les informations sur les assassinats politiques en France, depuis celui de Mehdi Ben Barka en octobre 1965, en passant par les liquidations de huit représentants palestiniens, tels Mahmoud Al Hamchari (8 décembre 1972 à Paris) ou Ezzedine Kalak (3 août 1978).

De 1978 à 1985, c’est au tour des indépendantistes basques d’être visés en France, dix militants sont tués durant cette période. Puis en mars 1988, 10 ans tout juste après Henri Curiel, la Sud-Africaine Dulcie September, représentante de l’ANC auprès de l’Unesco, est assassinée, à Paris aussi.

Une liste partielle de ces crimes qui, selon l’association, comporte exclusivement les affaires posant la question de la double implication des Etats. Implication ou interrogation sur l’implication directe et active d’un Etat étranger dans un assassinat politique commis sur le territoire français et implication ou risque d’implication de l’Etat français, qu’elle soit directe ou indirecte, active ou passive, avant, pendant ou après le crime.

Bachir Ben Barka rappelle qu’à ce jour la vérité n’est pas faite sur l’enlèvement et la disparition de son père, un des principaux opposants à la monarchie marocaine. Depuis 51 ans, la question posée par la famille et son avocat, Maurice Butin, est sans réponse. Un dixième juge est chargé de l’instruction ouverte depuis 40 ans, laquelle se heurte à la mauvaise volonté des autorités marocaines.

Maurice Butin, ancien avocat de la famille Ben Barka, rappelle qu’après la deuxième plainte déposée par Bachir Ben Barka il y a 40 ans, il a fallu attendre 25 ans pour que le dossier soit débloqué par Mme Alliot-Marie, garde des Sceaux sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Le dossier avait toutefois été expurgé. La dernière commission rogatoire qui s’est rendue au Maroc date de 2003.

Depuis, elles sont refusées par Rabat. Comble de cette situation, une des personnes impliquées dans l’assassinat de Mehdi Ben Barka a porté plainte pour diffamation contre son fils, l’avocat Maurice Butin et des journalistes de deux médias français. «Dans l’affaire apparaît un nom, M. Chtouki, pour Miloud Tounsi, ancien membre des services du renseignement marocain. Cela fait 20 ans que nous le disons et ce n’est qu’aujourd’hui que ce monsieur porte plainte contre nous», indique Bachir Ben Barka.

A une interrogation sur les activités des services de renseignement étrangers en France sous la présidence Giscard, Gilles Perrault a cette réponse : «Quand il s’agit d’éliminer des hommes de stature internationale il y a un consensus.»

Un autre collectif, le collectif «Secret défense, un enjeu démocratique» s’est formé à la suite d’une table-ronde sur le secret défense, quelques semaines avant que le président Emmanuel Macron ne promette, le 28 novembre 2017 à Ouagadougou, de communiquer aux juges burkinabés tous les documents français dans le dossier de l’assassinat de l’ancien président Thomas Sankara.

Ce collectif regroupe des familles et proches de victimes d’affaires criminelles, engagés aujourd’hui dans une dizaine de procédures judiciaires dans lesquelles le secret défense compromet la manifestation de la vérité, ainsi que des historiens et des journalistes confrontés au refus de l’Etat français et de l’administration française de communiquer des documents.

Il s’agit de l’assassinat de Thomas Sankara, président du Burkina Faso, le 15 octobre 1987, des massacres de Sétif (Algérie) en mai 1945 et de Paris le 17 Octobre 1961, de la «disparition» de l’universitaire Maurice Audin en Algérie en 1957, du massacre des tirailleurs «sénégalais», au camp de Thiaroye le 1er décembre 1944, de l’enlèvement et la disparition de Mehdi Ben Barka à Paris, le 29 octobre 1965, de l’assassinat du magistrat Bernard Borrel à Djibouti, le 18 octobre 1995, de l’enlèvement et de l’assassinat au Mali des journalistes à RFI, Ghislaine Dupont et Claude Verlon, le 2 novembre 2013.

Le Collectif «Secret défense, un enjeu démocratique» milite pour une réforme du secret défense et pour l’automaticité de la déclassification des documents, indique François Graner, membre de ce collectif.

L’avocat William Bourdon relève un réveil de la société africaine par rapport à cette impunité, c’est un mouvement mondial qui est enregistré pour que les auteurs et commanditaires de crimes politiques soient poursuivis par la justice. La mémoire de cette période est importante, on a changé de monde. Toute la solidarité internationale est à repenser.

C’est un vrai défi. Le problème c’est l’enseignement de l’histoire, la manière de traiter les mémoires, a indiqué pour sa part Alain Gresh. Un colloque intitulé «La solidarité est-elle un métier dangereux ?» qui s’est tenu samedi dernier à la Maison des Syndicats d’Evry, en région parisienne, a été au cœur de ces questionnements.
 

Un lieu de Paris à la mémoire d’Henri Curiel ?

Henri Curiel, -militant de la cause internationaliste, anticolonialiste et antifasciste, né au Caire en 1914 dans une famille juive- avait dirigé le réseau des «porteurs de valises», à la suite de Francis Jeanson, avant d’être lui-même arrêté et emprisonné à Fresnes.

Il créa ensuite Solidarité, un réseau d’aide aux mouvements de libération nationale de par le monde. Au premier rang desquels l’ANC.

Il fournissait des faux papiers aux militants sud-africains, il aidait les militants anti-apartheid blancs.

Il fut soupçonné d’avoir permis la révélation du mirifique contrat nucléaire entre Paris et Pretoria, alors que la fuite provenait de l’ANC. Il est assassiné le 4 mai 1978.

Dans une tribune publiée par  Libération le 29 avril dernier, «Henri Curiel ou le droit à la mémoire», Gilles Perrault, écrivain, Esther Benbassa, sénatrice, Bertrand Badie, professeur des universités, rappellent qu’ «il y a quarante ans, disparaissait cet ancien résistant et militant anticolonialiste. N’est-il pas temps qu’une rue porte son nom ?»

Alain Gresh, Linda Weil-Curiel, Philippe Aghion, Sylvie Braibant, demandent eux aussi dans une lettre adressée à la maire de Paris, Anne Hidalgo, que le nom d'Henri Curiel soit donné à un lieu de Paris. N. B.

Nadjia Bouzeghrane
 
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