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Ils confient à la psychothérapeute Blandine Bruyère la «rudesse de la société algérienne»

Algériens et migrants subsahariens : un fossé d’incompréhension

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le 05.04.18 | 12h00 Réagissez

Cela ne semble étonner personne. Comment, alors que les migrants issus d’Afrique subsaharienne sont de plus en plus visibles sur nos contrées, en sait-on si peu de choses sur eux. A peine s’indigne-t-on lorsque des actes racistes sont signalés çà et là ou des reconduites à la frontière sont annoncées par la presse.  Comment vivent les migrants subsahariens présents sur les territoires algériens ? Comment  perçoivent-ils les habitants de leur pays d’accueil ? Qu’est-ce qui les a poussés à s’y installer ?

En choisissant de s’installer en Algérie, Blandine Bruyère, psychothérapeute, a tenté de comprendre, pour les besoins d’une  thèse de doctorat intitulée «Une aventure humaine : la migration», ce qui pousse les jeunes – et moins jeunes – à vouloir gagner l’autre rive de la Méditerranée.

«J’ai choisi cette destination, explique-t-elle,  pour la facilité d’étayage, qu’elle représentait alors pour moi, d’un réseau déjà construit, d’une familiarité suffisante. Je poursuivais ainsi ma propre migration, qui, jusque-là avait surtout été socioprofessionnelle.

J’observais, au fil de ma propre expérience d’émigration et d’immigration, un effet d’écho dans les groupes d’expatriés que je rencontrais».

Très vite, elle se heurte à la difficulté de mener à bien son projet. Trouver de potentiels candidats au départ est une opération aussi vaste que compliquée. Elle rencontre alors dans une paroisse un groupe de réfugiées subsahariennes, auxquelles elle tend l’oreille. Voyant peut-être en elle l’étrangère qui peut entendre ce qu’elles ressentent, celles-ci lui confient le malaise des migrants en terre algé-rienne.

Manque de confiance

«Elles (les réfugiées, ndlr) disent d’emblée la rudesse de la société algérienne, écrit Blandine Bruyère, le vécu de discrimination qu’elles éprouvent dans leurs rencontres avec les institutions algériennes, mais aussi au quotidien dans la société.

La question de la stigmatisation revient sans cesse, parlant de leur peau noire, qu’elles disent être la source de leur malheur, évoquant des situations dans lesquelles elles disent l’humiliation d’être renvoyées, rejetées».

Le fait d’être confrontées à une non-Algérienne facilite les échanges : «Toutes disent leur peu de confiance quand leurs interlocuteurs sont algériens, prises, elles aussi, dans des préjugés qui limitent grandement la rencontre entre ces deux groupes : société d’accueil et communautés migrantes. Il m’apparaît donc assez clairement le besoin d’espaces intermédiaires, d’espaces de rencontres, entre elles et la société qui les entoure.

Ce rejet de l’autre, qu’elles vivent et répètent, les empêche aussi d’aller demander, au bon endroit, l’aide dont elles pour-raient avoir besoin. Toutes disent leur besoin de parler de leur histoire, d’être accompagnées dans cette souffrance, le groupe de prière étant le seul espace de soutien.» Elle poursuit :

«Au fil de notre échange, il apparaît que leurs connaissances des codes de fonctionnement des institutions de soins en Algérie sont très limitées. Elles ne distinguent pas ce qui relève d’un fonctionnement - dysfonctionnement général, et ce qui serait propre à leur vécu d’étrangeté, et à leur étrangeté réelle dans leurs rapports avec les Algériens.

Elles remarquent également que le fait d’être enceintes ou d’avoir un enfant avec elles les protège des contrôles ou arrestations».

«Nous les Africains»

Entre elles, les migrantes évoquent le manque de liberté dans ce pays, alors que chez elles, elles ne ressentaient pas ça. «Chez nous tu peux te promener habillée comme tu veux, personne ne te regarde ou te juge, tu peux faire ce que tu veux», disent-elles. Si pour nommer les migrants subsahariens les Algériens utilisent souvent le mot

«Africains», comme s’il s’agissait d’un continent  radicalement étranger, il est étonnant de voir que les migrants eux-mêmes, dans les propos retranscrits par Blandine Bruyère, se disent «africains», pour se différencier des Algériens.

Ils parleront ainsi de l’Afrique comme d'un espace indifférencié («Nous les Africains… en Afrique ça ne se passe pas comme ça…»), alors que toutes n’ont pas la même nationalité, ni la même langue, et surtout qu’elles se représentent l’Algérie comme une terre radicalement étrangère, même si elles sont toujours en Afrique… «Il me semble alors que le discours récurrent et dévalorisant sur l’Afrique concerne surtout la dimension noire de l’Afrique, avec ce qu’elle peut incarner de l’ordre de l’inconscient, du pulsionnel, du non représentable, non symbolisable.

Mais c’est de la peau qu'il s’agit. Cette peau, cette enveloppe-là, semble l’objet d’enjeux, de conflits, aussi bien géopoli-tiques que psychiques.

De l’Afrique noire à l’Afrique des «Blancs», la «traversée du désert», bien avant la traversée de la mer, marque symboliquement une étape importante, qui figure un temps d’incertitude, un moment de transition, un temps de crise dans le parcours, qui fait dire «ça passe ou ça casse».

Le passage des frontières est incertitude, "sortir" est le mot le plus utilisé pour dire «quitter le pays», décortique la psychothérapeute.

Pourquoi ces migrants choisissent-ils de rester en Algérie malgré le malaise qu’ils y ressentent? C’est l’une des interrogations de la psychothérapeute.

«En écho aux nombreuses difficultés qu’elles évoquent, dit Blandine Bruyère, je m’interroge alors sur le sens du départ pour elles. Si je garde en tête l’idée d’un bénéfice et d’un coût psychique au moins, je ne peux que constater que malgré ce qu’elles semblent dire de ce que ça leur coûte (laisser les enfants dans leur pays d’origine, être objet de violence), les bénéfices sont encore bien obscurs.

La migration fonctionnerait donc comme un symptôme». Très souvent, il s’agit de parcours individuels,  d’une quête personnelle ou de raisons très subjectives, qui les poussent à rester sur le territoire algérien. Les histoires se suivent et ne se ressemblent pas.

Parmi les migrants auxquels la psychothérapeute a consacré son étude figure notamment Adam, qui se décrit comme un chef de file pour les autres Maliens d'Alger, il veut les aider à s'en sortir et dit sa colère quand ils usent de moyens illégaux pour survivre.

C’est avec cette même idée qu’il participe, dès qu’il est sollicité, à des documentaires et reportages sur les migrations subsahariennes. Elle explore les raisons subjectives qui ont poussé ces personnes à l’exil.

Souvent, cela est lié à des relations tumultueuses avec la famille ou à une libération de  l’emprise familiale et à l'éloignement des problèmes familiaux, comme c’est le cas de Renée, 32 ans, vivant en Algérie, ou encore de Sofiane, 31 ans, resté en Algérie après avoir bénéficié d’une bourse d’études.

Ce dernier confie son sentiment d’insécurité et l’impression que vivre en Algérie a renforcé sa paranoïa. «Ici, dit-il, on ne sait jamais qui nous aime et qui nous en veut, et on doit être sur ses gardes pour ne pas être surpris, je crois plutôt que c’est ça… J’ai adopté ça, surtout ici, c’est devenu encore plus renforcé».

Blandine se voit très vite tenir un rôle qui dépasse la psychothérapeute, comme celui de tenir le rôle des femmes accompagnant une parturiente dans son pays. 

«Je comprends, au fil du temps, la fonction de contenance et de réassurance que j’occupe pour Adam, mais aussi pour son épouse qu’il m’amènera à plusieurs occasions.

Sa demande d’accompagnement, relayée par sa femme pour la maternité, me font associer à plusieurs éléments de niveaux de réalité différents : si je les accompagne, moins de risques d’arrestation, et plus d’attention de la part du personnel soignant qui est généralement peu bienveillant à l’égard des Subsahariens… Il m’invite à une position tierce».

Nationalité : «Kahlouch»

Pour ces migrants qui doivent souvent taire leur nationalité d’origine pour éviter de se voir ra-patrier, se disant toujours maliens, en raison des accords bilatéraux permettent la libre circulation des personnes entre le Mali et l'Algérie,  ils voient leur singularité diluée dans le groupe indifférencié des Subsahariens.

Pour les migrants interrogés, ils sont d’abord «kahlouch» (des Noirs). C’est cette nouvelle assignation par la société d’accueil qui dilue leur singularité.

"Au-delà des facteurs externes qui justifiaient ces migrations, analyse la psychothérapeute, le fantasme inconscient de recherche d'une mère-terre nourricière et protectrice, idéalisée, peut influencer la mise en route".

Et de poursuivre : «Le véritable lieu de naissance devient alors celui où l’on a porté, pour la première fois, un regard d’étranger sur soi-même.

Et parallèlement, la mise en situation d’être étranger permet d’apaiser la troublante question identitaire, par cette identité nouvelle, et donc la douloureuse question des origines.»

Amel Blidi
 
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