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il fut le fondateur de la Qalaâ Nath Abbès

Abdelaziz Amokrane, le brave

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le 20.08.17 | 12h00 Réagissez

L’histoire de l’Algérie regorge de héros tombés dans l’oubli. Abdelaziz Amokrane, dit Sidi El Djoudi, c’est-à-dire le brave, est l’un des ancêtres de la dynastie des Ath Moqrane (El Mokrani). Durant son long règne qui débuta en 1510 pour s’achever en 1559, il fut le véritable fondateur de la Qalaâ Nath Abbes, un puissant royaume authentiquement algérien qui tint tête aux Espagnols et aux Ottomans. 

Abdelaziz Amokrane aurait pris les rênes du pouvoir aux alentours de 1510. Poursuivant l’œuvre entamée par son père et son grand-père, il fédéra toutes les tribus installées sur les monts des Biban et étendit son influence vers le sud jusqu’aux confins du désert.
«La Qalaa Nath Abbes a connu son apogée avec l’avènement de Abdelaziz, fils de Ahmed Ben Abderrahmane, qui a réorganisé l’armée en infanterie berbère et en unités de mercenaires et renégats européens armés d’arquebuses et de mousquetons.

A ses unités, il a construit des casernes et des bases militaires fixes situées autour de la Qalaâ, notamment à Tala Mzida et Tazla, et sur les montagnes alentour. Il s’est également constitué une cavalerie basée dans les Hauts- Plateaux et dans le Hodna à partir d’un régiment de la tribu des Hachem de Mascara qu’il a ramené de retour d’une expédition guerrière à l’Ouest et qu’il a installé à la Medjana, tout comme il s’est appuyé sur la tribu des Ouled Madhi de Msila», dit l’historien Djamel Seddik. Abdelaziz Amokrane s’allie d’abord avec les Espagnols de Pedro de Navarro, qui s’était emparé de la ville de Bougie en 1510. En échange de vivres pour la garnison assiégée, ceux-ci lui fournirent de la poudre, des fusils et lui envoyèrent même, nous dit l’historien français Charles Féraud, des ouvriers pour fortifier les parties accessibles de sa Qalâa. Cela semble véridique, car une partie de la muraille qui ceinturait la citadelle des Ath Abbes porte encore aujourd’hui le nom de «Essour Irroumyen».

Assiégée, la garnison espagnole était réduite à manger du chat, du rat et du cheval depuis plus d’un mois, lorsque le premier navire chargé de vivres arriva d’Espagne. Dans Bougie, place forte espagnole, Paul Wintzer raconte que c’est grâce aux accords passés entre le chef de la Qalâa et Marino De Ribera, entre 1511 et 1516, que Bougie fut approvisionnée régulièrement et put même supporter le siège des Barberousse sans trop en souffrir.

En 1516, le Turc Baba Arroudj entreprend de mettre fin à cette alliance. Il se lance à sa poursuite et le rencontre à Ath Khiar (Ath Imâouche), mais, Abdelaziz, voyant qu’il avait affaire à plus fort que lui, face à des Turcs beaucoup plus nombreux et mieux armés, fit immédiatement sa soumission. Abdelaziz Amokrane décide donc de rompre avec les Espagnols et de se rapprocher des Ottomans. Cette même année 1516, Baba Arroudj s’empare d’Alger avec l’aide de son allié kabyle Ahmed Oulaqadhi, roi de Koukou, sur sollicitation du Cheikh Salim Toumi qui l’avait supplié de venir chasser les Espagnols qui s’étaient emparés du Penon d’Alger. Cette mission accomplie, Arroudj étrangle le vieux Salim de ses propres mains dans son bain et en profite pour se proclamer roi d’Alger. Les Turcs s’emparent du pouvoir pour les trois siècles à venir.

Une armée de métier

Selon Charles Féraud, qui avait recueilli des témoignages précieux à une époque où la tradition orale était encore vivace, l’armée de Abdelaziz était, au départ, constituée de soldats de fortune. L’une des faiblesses qui ont de tout temps caractérisé les armées berbères est que celles-ci étaient constituées de paysans soldats, qui avaient la fâcheuse tendance à laisser tomber leur chef de guerre au milieu de la bataille quand vient l’heure des récoltes. Abdelaziz Amokrane remédie à cet état de fait en professionnalisant son armée, qui ne tardera pas à atteindre les dix mille hommes. Sa cavalerie est également très nombreuse et se divise en deux corps stationnés à Tala Mzida et à Tazla, lieux qui renferment deux sources d’eau puissantes qui coulent encore jusqu’à nos jours. Il y fait exécuter de nombreux travaux de terrassement pour édifier deux bordjs et loger les chevaux et les cavaliers.

Chacun de ces postes était commandé par un khalifa, qui avait pour mission de faire de fréquentes tournées, afin de surveiller le pays. A Tala Mzida, il existe encore un très important et très vieux cimetière qui a probablement servi à enterrer les soldats de Abdelaziz tombés lors de ses nombreuses guerres.

En 1552, le sultan ottoman désigne Salah Raïs à Alger. A 70 ans, le belliqueux raïs a passé sa vie à se battre aux côtés de Barberousse et a même commandé la flotte ottomane. Dès son arrivée à Alger, il est confronté à la rébellion des sultans de Touggourt et Ouargla, qui refusaient de reconnaître son autorité et de lui payer un tribut. En octobre 1552, Salah Raïs prend la tête d’une grande expédition pour punir les sultans de Touggourt et Ouargla. En vertu du traité qui liait Barberousse aux Ath Abbes, le sultan Abdelaziz prendra part à cette expédition à la tête de 8 000 hommes. L’armée turque comprend 3 000 cavaliers et 1 000 spahis.

Les deux rois sont soumis et un riche butin, composé de 15 chameaux chargés d’or, ainsi que de 5 000 esclaves, est ramené. La répartition du butin entre Abdelaziz Amokrane et Salah Raïs, qui avait décidé d’en garder la plus grande partie, sera la cause d’une détérioration de leurs rapports, nous apprend Charles Féraud. En outre, en coulisse, le caïd Hassan Corso intriguait pour monter le pacha contre son allié kabyle. Le renégat corse n’avait pas oublié la façon dont Abdelaziz l’avait apostrophé et humilié lors de l’expédition commune contre un chérif marocain. Il est probable que le Corse converti ait fini par persuader Salah Raïs que Abdelaziz, dont la puissance était désormais un fait prouvé sur le terrain, avait dans l’idée d’étendre son royaume aux anciennes limites héritées de ses ancêtres.

Janissaires contre «frères» kabyles

Pour se débarrasser de ce rival qui commençait à lui faire de l’ombre, Salah Raïs l’invitera à venir à Alger afin de trouver la meilleure façon d’aplanir leur différend. A son arrivée, le sultan Abdelaziz est installé à la Djenina, demeure royale située à La Casbah. Sitôt installé, il est informé qu’il fait l’objet d’un complot ourdi par Hassan Corso. Ce jour-là, en fait, Abdelaziz n’a dû son salut qu’à l’intervention de gardes kabyles qui le soustraient des mains des janissaires chargés de le tuer. Abdelaziz Amokrane est exfiltré in extremis par ses compatriotes kabyles. La version des Ath Abbes recueillie par Féraud est beaucoup étayée. La voici : de retour du Sud, Abdelaziz accompagna ses alliés jusqu’à Alger et campa avec son contingent non loin de la vieille cité. Mais les Turcs, jaloux de la grande renommée du chef berbère, distribuèrent de grosses sommes d’argent aux soldats Igawawen pour les décider à massacrer Abdelaziz et ses Ath Abbes. Les soldats kabyles refusèrent tout net pour la bonne raison que ceux-ci étaient kabyles tout comme eux. Mieux, ils informèrent Abdelaziz du complot qui se tramait contre lui. Allant encore plus loin, quand ils virent les janissaires s’attaquer aux Ath Abbes, les Igawawen se joignirent à leurs frères et forcèrent les Turcs à rentrer à Alger. Abdelaziz et ses hommes regagnèrent leurs montagnes.

Trois expéditions contre la Qalâa Nath Abbes

Voyant Abdelaziz lui échapper, Salah Raïs se voit obligé de recourir aux grands moyens. Sans plus attendre, il monte une expédition contre la Qalâa aux débuts de l’année 1553. Il arrivera jusqu’au plateau de Vouni et livrera quelques batailles. Durant l’une de ces batailles le propre frère de Abdelaziz, El Fadhel est tué par un jour de grande neige. Le plateau de Bouni est situé à quelque 1 100 mètres d’altitude et il y neige fréquemment en hiver. Englués, les Turcs abandonnent le combat et rentrent à Alger. Abdelaziz entreprend de fortifier un peu plus la Qalâa. Vers la fin de l’année 1553, Salah Raïs montera une deuxième expédition contre cette Qalâa qui hante ses nuits. Expédition dirigée par son propre fils Mohamed Ben Salah Raïs. Le roi de Koukou en fera partie. 1 000 Turcs armés de mousquets, 500 spahis et 6 000 cavaliers vinrent prendre position à Bouni. Abdelaziz et ses hommes sortent leur livrer bataille. Ce combat fut meurtrier pour les deux côtés, mais les Turcs furent obligés de se retirer avec pertes et fracas. Une troisième expédition contre la Qalâa est montée par Salah Raïs. Il en confie le commandement à Sinan Raïs, renégat corse, et à Kaïd Ramdane, renégat grec. Abdelaziz marchera à la rencontre des Turcs, dont il massacre les armées. Seuls les chefs arriveront à sauver leur tête en se réfugiant à Msila.
 

Alliance des deux royaumes kabyles

En 1553, une alliance intervient entre les deux puissances kabyles : les Ath Abbes et le royaume de Koukou. Abdelaziz, grâce à l’intervention des principaux marabouts de la Soummam et du Djurdjura, se rapproche d’Ahmed Oulqadhi pour sceller une paix durable et une alliance contre l’ennemi commun. Le chef de la Qalâa, dont la puissance augmentait de jour en jour, s’allia avec le roi de Koukou dont il épousa la fille. Il constitua une armée forte dans le but de reprendre Béjaïa, la capitale de ses ancêtres hammadites. Durant les nombreuses batailles qu’il dut livrer, Abdelaziz a eu largement le temps de se rendre compte que ce sont les mousquets qui confèrent leur avantage aux Turcs sur le terrain et il fera tout pour en avoir. C’est durant son règne que la Qalâa se dotera de fabriques d’armes avec l’aide des renégats et des chrétiens qu’elle accueille en grand nombre et qui apportent leur savoir-faire.

Selon l’historien espagnol Diego de Haedo, comme le sultan Abdelaziz était généreux, quelques renégats d’Alger vinrent se mettre à son service parce qu’il leur donnait une bonne paie, étant très désireux d’avoir des mousquetaires. En outre, beaucoup de captifs chrétiens s’enfuyaient d’Alger et se réfugiaient chez lui. Pour peu qu’ils consentent à se convertir à l’islam, il les mariait et les enrichissait. S’ils décidaient de rester chrétiens, ils en avaient l’entière liberté, du moment qu’ils le servaient à la guerre.

C’est ainsi qu’il a réussi à avoir une bonne troupe de mousquetaires en partie renégats et en partie chrétiens. Alliée à ses fantassins kabyles, cette troupe faisait beaucoup de mal aux Turcs et aux tribus qui leur étaient soumises. Abdelaziz avait une très forte personnalité au point d’impressionner même les chroniqueurs espagnols de l’époque qui font ce portrait de lui : «Fier et brave, tout acte d’honneur seul le réjouissait, s’il ne réservait son admiration que pour ce qui était glorieux, en revanche, le moindre signe de lâcheté ne manquait pas de le révolter. En vrai guerrier et en homme, ayant conscience de sa dignité, les vanités malséantes l’exaspéraient à l’extrême.»

Armé d’un coutelas d’une lance et d’un bouclier

Abdelaziz, devenu fort, se met en tête de revendiquer les territoires qui faisaient partie de l’ex-royaume de Bougie, fief de ses ancêtres. Il avait réussi à lever une armée de 6000 hommes pour se faire donner l’impôt par les tribus des environs de Msila qui dépendaient directement du gouvernement turc. Une nouvelle guerre éclata entre les Turcs et le chef kabyle en septembre 1559. Hassan Pacha, fils de Khiereddine, leva une armée de plusieurs milliers d’hommes, moitié Turcs et moitié renégats chrétiens et alla camper à Médjana où il construisit un bordj. Il y laissa un contingent arabe appuyé par une garnison de 200 Turcs. Il alla ensuite à Izemmouren (Bordj Zemmoura) et fit de même mais aussitôt parti, les hommes de Abdelaziz fondirent sur les deux garnisons et les massacrèrent. Lorsque ils apprirent l’infortune de leurs camarades d’Izemmouren, la garnison de Medjana prit la fuite et les Ath Abbes vinrent démolir le fortin et récupérer les pièces d’artillerie dont Hassan Pacha les avaient dotées. Aussitôt qu’il apprit la nouvelle, le Beylerbey monta une autre expédition contre les Ath Abbes, cette fois-ci avec l’appui de son beau père Ahmed Oulqadhi, roi de Koukou.

Les forces du Turc se montaient à 3000 arquebusiers turcs à pied, 500 à cheval et 2000 cavaliers arabes. Celles du kabyle à 1500 hommes armés de mousquets et 5000 cavaliers. La rencontre des deux armées eut lieu au village de Mouka. Abdelaziz lui-même prit part à la bataille et après une résistance héroïque, il trouva la mort les armes à la main. Il était vêtu de deux cotes de mailles, l’une sur l’autre, et était armé d’un coutelas, d’une lance et d’un bouclier. Pour tout trophée, les Turcs emportèrent la tête du brave Abdelaziz. Elle restera exposée une journée entière à la porte Azzoun, selon la coutume turque de l’époque. La légende dit qu’à la fermeture des portes, le gardien, comme c’était encore l’usage, fit sa tournée des remparts avant de lancer la phrase habituelle pour prévenir les retardataires de la fermeture des portes :
«Ne reste-t-il personne dehors ?» C’est alors que la tête prit la parole et répondit : «Il ne reste que la tête de Abdelaziz.» Informé de ce prodige, le pacha ordonna d’enfermer la tête dans un coffret en argent et la fit enterrer avec les honneurs. 

Djamel Alilat
 
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