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Portrait D’un Homme d’état

Le négociateur à «l’indomptable énergie»

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le 23.05.17 | 12h00 Réagissez

 
	Mohamed Seddik Benyahia dans la délégation du GPRA à Evian
Mohamed Seddik Benyahia dans la délégation du GPRA à...

L’indomptable énergie qu’il cache sous une apparence frêle impressionne». Louis Joxe, le chef de la délégation française aux négociations d’Evian, homme de confiance et bras droit du général de Gaulle n’est pas homme à se laisser attendrir par les faux airs de poids plume du petit Benyahia.

«Sa volonté de fer me paraît fascinante et redoutable», ajoute l’ancien ministre des Affaires algériennes (1960-1962). De tous les ténors de la délégation FLN, Krim, Dahleb, Boumedjel,…, Benyahia est décidément celui qui impressionnera cette grande figure du gaullisme et professeur agrégé d’histoire-géographie. Louis Joxe a eu à éprouver, durant les rounds interminables des négociations, les talents et qualités du négociateur algérien.

«Dans la délégation, le décrit-il, Benyahia est à la fois le documentaliste minutieux, le débatteur ferme et le tacticien avisé (in Un Etat vient au monde, Henry Alleg)». Ses pairs de la délégation algérienne ne tarissent pas d’éloges non plus. «Lors des négociations d’Evian, raconte Saâd Dahleb, quand on butait sur un problème, une situation, on faisait une suspension de séance et les paysans que nous étions lui demandaient de nous éclairer (…) (Témoignages : 10 ans de presse 1962-1972 de Youcef Ferhi)». Pour Dahleb, Benyahia était «l’homme des grandes situations, d’une modestie intrinsèque, (qui) s’effaçait toujours.»

Le militant et «nationaliste chatouilleux»

Né le 30 janvier 1932 à Taher (Jijel), dans le fief de Ferhat Abbas dont il sera chef de cabinet lorsque celui est désigné président du GPRA en 1960. Issu d’un milieu aisé, le petit Benyahia choisira l’idéal indépendantiste du Parti du peuple algérien (PPA-MTLD) auquel il adhérera en 1951. Premiers pas de militantisme au collège de Sétif, incubateur de militants nationalistes, il est, 4 ans après, lycéen à Bugeaud, actuel lycée Emir Abdelkader. Diplômé de l’Université d’Alger, il est inscrit au barreau (en 1953), défendra d’abord les siens, les militants indépendantistes, dont Rabah Bitat, incarcéré à Barberousse (Serkadji).

Centraliste en rupture de ban, il rejoint tôt les rangs de la Révolution au contact d’un Abane Ramdane élargi en 1955. Recherché pour ses activités, il est d’abord en France, où avec Taleb Ibrahimi, Lamine Khene, Belaïd Abdeslam (…), il participera activement à la création de l’UGEMA (Union générale des étudiants algériens) et au succès retentissant de la grève des étudiants (19 mai 1956). «Paris est encerclé par la province», disait-il à Belaïd Abdeslam à propos du maillage FLN des universités françaises.

La répression qui s’abattra conséquemment sur les leaders de l’UGEMA contraindra Benyahia à rejoindre Tunis, puis Le Caire. Membre suppléant du Conseil national de la Révolution algérienne (CNRA) à la suite du congrès de la Soummam (20 août 1956), il est membre à part entière après le Congrès du Caire et à l’issue duquel il est désigné secrétaire général de ce même CNRA jusqu’au dernier congrès de Tripoli.

En 1956, il est délégué FLN au Congrès de la jeunesse à Bandung et assurera la représentation du FLN dans plusieurs capitales mondiales (Le Caire, Accra, Monrovia, Londres), à l’ONU (1957). L’irremplaçable M’hamed Yazid le décrivait comme un «nationaliste chatouilleux» : «Profondeur de conviction, rigueur de pensée, précision d’analyse et ampleur de synthèse caractérisaient sa pensée.

Benyahia avait une volonté d’acier et un courage moral et intégrité exemplaires». Chef de cabinet de Ferhat Abbas, puis de Benkhedda, successivement présidents du GPRA, il est de la première délégation ayant entamé, le 21 juin 1960, à Melun, les pourparlers avec les représentants du général de Gaulle. Le nom de Benyahia sera depuis, intimement, lié à toutes les phases des négociations (Evian I et II) ayant débouché sur l’indépendance.

Le ministre de la «presse contrôlée» de Boumediène

A l’indépendance,  pourtant,  Benyahia se retrouve presque au chômage.  D’abord écarté de la liste des députés de la constituante, il est sollicité quelque temps après par le régime Ben bella comme ambassadeur à Moscou (puis Londres). «Le renard chez l’ours soviétique», titrait la presse. Benyahia ne reviendra au premier plan qu’après le coup d’Etat du 19 juin 1965. Il est fait ministre de l’Information dans le 2e gouvernement Boumediène dont la «dictature révolutionnaire» était en phase de sédimentation.

Youcef Ferhi, journaliste, vétéran de la presse étatique, a servi sous ses ordres. «(…) Mieux vaut être à l’intérieur du système, lui résume-t-il sa pensée. de l’intérieur, il est toujours possible de faire quelque chose.» Dans Témoignages sur 10 ans de presse 1962-1972, Ferhi peignit, avec empathie, le portrait de Benyahia, ministre de l’Information. «Une main de fer dans un gant de velours», le qualifiait-on.

Pour un reportage de Zhor Zerrari publié dans Algérie-Actualité, — dont Ferhi est concepteur et premier directeur —, il a été démis de ses fonctions de responsable de la publication, avant d’être réintégré — cinq jours après — par son «ami» Benyahia. «‘‘Tu es fou ou quoi, lui reproche Benyahia. Tu ne m’as rien dit de ce que tu allais publier sur l’autogestion. Et puis, cette Une, ce titre : ‘‘Ce n’est pas le méchoui qui a changé mais les gens autour’’, ‘‘mon ulcère a failli éclater’’».

Ministre de la presse contrôlée sous la dictature révolutionnaire, Benyahia ne donnera pas moins la mesure de ses talents d’homme d’Etat, d’organisateur parfait et de révolutionnaire permanent et imperméable aux sirènes du pouvoir. Les secteurs de l’information et de la culture doivent à Benyahia les statuts de l’ANEP, de la Bibliothèque nationale, l’Institut national de musique, l’Ecole des beaux-arts, l’Institut d’art dramatique ; il promulguera le statut des journalistes, les Semaines culturelles nationales, le premier Symposium de la culture africaine, le premier Festival panafricain, etc.

A l’Enseignement supérieur comme père de la «démocratisation» de l’Université

En juillet 1970, Boumediène lui confie le chaudron universitaire enclin aux grèves et manifestations. Benyahia est désigné à la tête du ministère nouvellement créé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique. Là encore, il laissera une empreinte indélébile et son image est associée depuis à la «démocratisation de (l’accès) à l’enseignement supérieur». A sa massification. Père de la mythique RES (Réforme de l’enseignement supérieur)  — mise en œuvre dans la foulée de la Réforme agraire, de la gestion socialiste des entreprises —, Benyahia marquera profondément l’organisation et la vocation de l’Université algérienne.

Pour l’Etat naissant, l’Université se devait de répondre urgemment aux besoins en cadres nécessaires au décollage de son modèle développementaliste. «L’Algérie n’a que faire de diplômés formés dans leur pays mais qui ne portent pas ses marques, ses préoccupations, ses problèmes et ses options», déclarait Benyahia au lendemain de sa nomination.

Le temps de la réforme, fruit d’un «large débat», était aussi bien au rejet du «vieil académisme» qu’à la «décontamination des sciences sociales», de la «décolonisation des sciences de l’homme» parce que celles-ci ont été longtemps «solidaires de l’entreprise de colonisation». Benyahia supprimera ainsi et entre autres le certificat d’ethnologie à la Faculté de lettres et sciences humaines. Fondateur de l’UNJA, sur les décombres de l’UNEA trop contestataire, Benyahia a été aussi le précurseur du Volontariat étudiant de la Révolution agraire, chère au socialisme spécifique du régime Boumediène.

Benyahia au MAE : Enfin, un diplomate à la tête de la diplomatie !

Mars 1979. Benyahia rempile avec ses premières amours : la diplomatie. Après avoir été ambassadeur à Moscou sous Ben bella, plusieurs fois ministre sous Boumediène (Information 1966-1970, Enseignement supérieur 1970-1977, Finances 1977-1978), Benyahia est nommé ministre des Affaires étrangères dans le premier gouvernement Chadli.

Il remplacera, au pied levé, Abdelaziz Bouteflika, totem et enfant terrible du régime du colonel Boumediène, mort en décembre 1978. Le passage de témoin ne s’est pas fait sans anicroche ni profonde inimitié. A la mort du colonel Boumediène, ce fut Benyahia qui a été chargé par le président Chadli du recouvrement des reliquats en devises des ambassades (équivalant 58 millions de dinars).

Il n’en récupérera qu’un sixième (12 millions de dinars) du total placé par Bouteflika sur des comptes particuliers à la Société des banques suisses, à Genève. Au MAE, le style Benyahia tranche radicalement avec le style de son prédécesseur. Une de ses premières décisions, raconte le diplomate Abdelaziz Rahabi (lire entretien), c’est de ne pas s’installer dans la villa Dar Ali Cherif, bien saisi en 1965 au bénéficie du MAE, devenue la propriété de Bouteflika.

«Alors que le cabinet du Bouteflika était à Dar Ali Chérif, Benyahia s’installe au siège ministère des Affaires étrangères, auprès des cadres de son ministère. La symbolique est on ne peut plus claire. Et c’était un message de rupture avec le style du ministre absent, qui fait des escapades de six mois à New York (…) Une rupture dans le style, dans la doxa (...) il apportera beaucoup de travail, de rigueur et de discrétion», résume-t-il.

«Yahia Benyahia», le non candidat à la Présidentielle

Ahmed Taleb Ibrahimi évoque avec une infinie tendresse son ami Benyahia à qui il succédera Aux affaires étrangères : 30 ans de compagnonnage, de luttes (au sein de l’UGEMA), jusqu’aux responsabilités gouvernementales. Malgré leur extraction différente, leurs parcours, riches et singuliers, s’entrelaceront plus d’une fois.

«Je me souviens, raconte Taleb, de ce moment de détente au lendemain de l’indépendance. Il savourait sa cigarette et son café qu’il buvait toujours dans un verre. Il avait horreur des tasses. Il me disait : ‘‘Vois-tu, nous sommes nés la même année, le même mois ; nos parcours sont ressemblants. Un jour, nous pourrons nous retrouver candidats rivaux à la présidence de la République.

Ce jour là j’aurais un avantage sur toi’’. Je m’attendais à ce qu’il objecte en disant : ‘‘Je suis plus diplomate que toi’’, non, Benyahia me sort une facétie : ‘‘Si la foule crie  ‘Yahia Taleb !’, c’est d’une grande banalité, par contre, ‘ Yahia Benyahia !’ (vive Benyahia !) rime bien et c’est d’une grande poésie’.» Candidat précoce au martyre, Benyahia ne sera d’aucune course à la présidence de la République. Il siégera, néanmoins, dans le cœur et l’esprit de millions de patriotes algériens qui lui réservent la place de choix. Yahya Benyahia ! 


Suite du dossier dans l’édition de demain. Entretien avec Salah Goudjil, président de la commission d’enquête sur le crash de l’avion de Seddik Benyahia.
 

M. Az.
 
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