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Alain Ruscio. Historien

«La société française est par elle-même issue de l’histoire coloniale»

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le 04.07.17 | 12h00 Réagissez


- D’où est venue l’idée de L’encyclopédie de la colonisation française, une somme exceptionnelle de travaux dont vous venez de diriger la publication du premier tome ?

Dans un premier temps, c’était un projet assez démentiel que j’envisageais de mener seul avec des notices courtes. Je jouais sur le fait que j’ai une spécialisation première qui est l’Indochine coloniale et que peu à peu depuis une vingtaine d’années, j’ai travaillé sur une aire géographique plus large de pays où le colonialisme français a exercé ses méfaits. J’ai réalisé des recherches et publié sur l’Algérie, le Maroc, l’Afrique subsaharienne, etc.

Evidemment, mon ambition de faire seul cette encyclopédie était plus grande que mes capacités. Je me suis alors tourné vers une série de collègues, sachant que j’ai un carnet d’adresses bien fourni, en plus du bouche-à-oreille. Aujourd’hui, nous sommes arrivés à une centaine d’auteurs, avec un parti pris de choix généraliste.

Avec des professeurs émérites, spécialistes reconnus en leur domaine, et d’autre part des doctorants, qui travaillent sérieusement sur tel ou tel thème pointu. Le deuxième choix a été de s’adresser à des collègues d’autres pays, dont certains anciennement colonisés. Des historiens algériens, notamment tunisiens, vietnamiens et d’autres qui travaillent aux USA, au Canada ou en Grande-Bretagne.

- Parmi les Algériens, peut-on citer quelques contributeurs ?

On a par exemple Djaho Djerbal, Aïssa Kadri… et beaucoup d’autres qui font autorité en la matière. Parmi les non-Maghrébins, il y a Gilbert Meynier, Benjamin Stora, Tramor Quemeneur, qui a travaillé sur les réfractaires à la guerre d’Algérie et beaucoup d’autres. On peut citer aussi Malika Rahal parmi les jeunes historiens.

- Vous annoncez le chiffre de 100 contributeurs, cela veut dire qu’il y a énormément de gens aujourd’hui à l’université qui travaillent sur la colonisation ?

Une centaine, c’est le global. On doit avoir pour la France une cinquantaine de participations. Effectivement, il y a plusieurs générations de chercheurs. Il y a les grands anciens, comme par exemple Meynier. Il y a la génération qui vient après, dont je fais partie, et il y a les quinquas, comme Raphaëlle Branche ou Sylvie Thénault. Et arrivent les jeunes doctorants. Il y a ainsi un renouveau de l’histoire critique sur la colonisation française, avec malgré tout la difficulté qu’est la création de postes à l’université.

- Quel est l’objectif de cette encyclopédie ?

Le terme encyclopédie place la barre un peu haut, mais notre ambition est de faire le point à l’aune des travaux, réalisés ou en cours, sur la colonisation française. Nous aurons plusieurs volumes. Certainement six ou sept. Quelque chose de considérable. Nous voulons offrir au lecteur cultivé et curieux la possibilité de retrouver des éléments sur l’histoire pré-coloniale et coloniale. Nous estimons que l’esprit colonial a commencé à se créer dès l’époque des Croisades.

Il y a des articles sur cette période dans l’encyclopédie, ainsi que des entrées sur des aspects mythiques de l’histoire française, je pense par exemple à «Poitiers 732». Et tous les fantasmes autour. On remonte ensuite le temps avec la période de l’esclavage et le commerce triangulaire. Ensuite la colonisation dite «moderne», qui commence avec la conquête de l’Algérie en 1830 et s’achève avec la fin de la guerre d’Algérie en 1962. Le XIXe siècle et le XXe siècles sont plus massivement représentés dans l’ouvrage.

- Avec cette histoire foisonnante de la colonisation, pourquoi faut-il attendre 2017 pour que soit publiée cette encyclopédie ?

On n’a pas la prétention d’être strictement novateurs. Il existe des dictionnaires. Il y avait naguère à l’Académie des sciences d’outre-mer un dictionnaire biographique, ou plutôt de l’histoire coloniale classique.

Il y a un ouvrage dirigé chez Larousse, il y a quelques années, par Jean-Pierre Riou, qui est un dictionnaire thématique de la France coloniale. C’est plus un survol qu’un véritable dictionnaire, à mon goût. L’encyclopédie telle qu’on la définit et qu’on est en train de mener à bien sera effectivement une première dans l’historiographie française.

- Pensez-vous que ce type de travail puisse aider à l’apaisement des mémoires sur la colonisation en France ?

C’est en tout cas dans cet esprit que nous avons travaillé. Le critère de choix des contributeurs est strictement scientifique. A chaque fois que nous avions des thèmes, nous mettions en regard les personnes les plus connues, les plus pertinentes, qui avaient mené des thèses sur le sujet à traiter.

Deuxièmement, notre parti pris absolu est de demander aux collègues de tout horizon un regard croisé et d’histoire apaisée. Quel que soit le sujet abordé, les thèses historiographiques en présence sont présentées de manière diverse. Par exemple la question de la rentabilité de l’empire.

Les thèses controversées de Jacques Marseille et Daniel Lefeuvre n’ont pas paru puisqu’ils nous ont hélas quittés depuis. Mais ces thèses sont présentées et le lecteur moyen qui souhaite connaître les différentes entrées sur ces notions les trouveront exposées. Chacun se fera son idée. Le lecteur est suffisamment averti quand il achète ce livre pour se faire une opinion par lui-même.

- Croyez-vous possible une France métissée comme apport positif de la colonisation, employant à dessein l’expression «apport positif», assez galvaudée, dans l’autre sens ?

Je dirais, que ça plaise ou non, que cette France existe, on vit dedans. En ce qui me concerne, je trouve que c’est un apport absolument magnifique. De toute façon, la société française est par elle-même issue de l’histoire coloniale. L’écriture de l’histoire est imbriquée dans cette contemporanéité. Il suffit d’ouvrir les yeux pour le constater. Il y a plusieurs millions de personnes qui ont une parcelle de leur vie ou de leur famille liée à l’histoire coloniale, que ce soit du côté des anciens colonisateurs ou de celui des colonisés venus ici pour diverses raisons, militaire, économique, ou autres.

- On célèbre ce 5 juillet 2017 les 55 ans d’indépendance de l’Algérie. Vous avez beaucoup travaillé sur cette histoire et particulièrement sur la «nostalgérie». Quel regard portez-vous sur le chemin parcouru, vu de France et d’Algérie ?

Vu de France, comme vous le savez, puisque vous avez cité mon dernier ouvrage sur la nostalgérie, l’histoire commune de la France et de l’Algérie reste la plus brûlante, la plus chargée de passion dans la société française. Mon dernier ouvrage m’a valu quelques menaces sur certains sites comme Riposte laïque.

Il y a encore des lobbies qui s’agitent dès qu’il s’agit de rappeler ce qu’a été l’époque coloniale. Sur l’Algérie, je me garde de porter un regard sur l’histoire contemporaine. Je constate seulement le bien-fondé de la lutte pour l’indépendance du peuple algérien et la nécessité pour l’Algérie qu’elle retrouve son autonomie. Ensuite, comme tous les pays indépendants, les peuples et les gouvernants ont fait de l’indépendance ce qu’ils ont voulu en faire. Ce n’est pas à l’historien de porter un regard critique sur ces évolutions.

- Je voudrais que vous me disiez un mot sur les menaces dont vous faites l’objet. J’ai lu sur ces sites une critique à votre égard, estimant que vous n’aviez pas le droit de parler de cette époque parce que vous ne l’avez pas vécue. Qu’en pensez-vous ?

C’est franchement des coups bas inintéressants. Aucune personne cultivée et a fortiori aucun historien n’acceptera ce genre de critique. Il se publie encore tous les ans des livres sur la Révolution française de 1789 ou sur l’épopée napoléonienne. Par définition, les auteurs n’ont pas pu connaître ces époques.

Du reste, souvent, les gens qui ont vécu les événements, surtout du côté des pieds-noirs nostalgiques ou même des partisans de l’indépendance, parfois ces gens-là mettent leur raisonnement passé dans leur réflexion actuelle et ne sont pas plus qualifiés et parfois moins qualifiés, parce qu’ils ne peuvent pas discerner la passion de la raison. J’ajoute qu’on n’a pas besoin d’une quelconque autorisation de leur part pour faire de la recherche.

Walid Mebarek
 
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