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Dourari Abderrezak. Professeur et directeur du centre national pédagogique et linguistique pour l’enseignement de tamazight.

Le pouvoir scientifique doit primer sur l’administratif

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le 13.12.17 | 12h00 Réagissez

Le pouvoir scientifique doit primer sur l’administratif

L’Université algérienne, de bout en bout, est sous-administrée. Il ne s’agit pas du nombre, mais de la qualité des encadreurs. Il n’y a pas de véritables managers. Pour être à la tête d’une université, il faut savoir représenter aussi bien le scientifique que l’administrateur.

Le pouvoir et le savoir doivent converger dans les attributs du recteur. Malheureusement, mis à part quelques cas qui se comptent sur les doigts d’une seule main, les autres recteurs ne sont compétents ni en matière de gestion administrative ni scientifique.

Et c’est la règle (l’incompétence, ndlr) pour la désignation de l’encadrement administratif des instances universitaires et des CHU aussi. Dans les années 1990, M’Hamed Boukhobza situait à 80% le taux d’entreprises nationales gérées par des incompétents.

Depuis, les choses n’ont pas changé. Et on voudrait trouver d’autres raisons à la crise économique et sociale du pays ! la crise nous l’avons produite et entretenue. Les seuls critères pour nommer un cadre dans ce pays, hormis quelques cas rares, sont l’incompétence et l’obédience.

J’aimerais bien que les recteurs puissent publier leurs CV. Ils ne peuvent pas, car on a choisi les plus mauvais. Actuellement, dans toute les université arabes, les recteurs gèrent en priorité l’ordre public et se foutent presque du reste.

C’est la raison, d’ailleurs, pour laquelle les responsables des universités arabes ne sont pas élus. Le doyen n’est jamais le plus ancien en grade et en age, ni le plus brillant. Le recteur n’est pas le plus brillant non plus. Il y a eu mensonge dans la traduction même du mot recteur. On arabe on dit «raïs el Djamiaâ», c’est une traduction fausse pour tromper la planète entière.

Car un «raïs» (président) est élu. Ce sont des directeurs d’universités désignés, car il y a des intérêts mercantiles de groupe liés au pouvoir. Le fait que nos universités soient les dernières au monde n’intéresse personne. Que l’enseignant reçoive le salaire le plus bas de la planète, non plus, ni même que l’étudiant reçoive une bourse misérable.

D’ailleurs, personne ne s’inquiète du devenir du réseau inter-bibliothèques universitaires (RIBU), un projet qui a bénéficié de deux enveloppes d’environ 600 millions d’euros par le programme MEDA !qu’on me désigne une seule université algérienne où la bibliothèque universitaire est à jour.

La main lourde du pouvoir politique

Dans tout ce qui s’intitule le monde arabe, il y a ce qui dans la philosophie kantienne est appelé l’«hétéronomie du savoir». C’est-à-dire que le champ du savoir n’est pas autonome. Il est parasité par le pouvoir politique. L’une des premières mesures à prendre pour le salut de l’université est que ce pouvoir politique lève sa main lourde du champ du savoir. Il est impératif que ce dernier se développe uniquement en prenant compte des exigences du savoir qui sont universellement connues. Dans la Corée du Sud, même lorsqu’elle était sous une dictature militaire pour une longue période, le champ du savoir restait autonome.

Les professeurs atteignaient ce grade en se conformant aux règles, en produisant des publications scientifiques de qualité internationale. On ne reste pas titulaire du titre de professeur ad vitam aeternam si on ne publie pas au moins trois ou quatre articles de haut niveau par an. Chez-nous, celui qui a acquis le titre de professeur, même frauduleusement, le garde à jamais ! Même celui dont on a prouvé la triche et le trafic dans son accession au grade : plagiat de thèse…etc., n’est pas puni.  Or, on ne triche pas dans le domaine du savoir.

Le champ scientifique ne fait pas de politique. Lorsqu’il traite de la politique, il le fait d’un point de vue scientifique. Il y a bien des départements de sciences politiques qui sont aussi puissants dans les dictatures, qui font de l’analyse scientifique et cela éclaire autant les pouvoirs publics, qu’ils soient dictatoriaux ou démocratiques que l’opinion et la société en général. C’est avec un contrôle scientifique de l’évolution de la carrière qu’on fait une université et non dans un contrôle administratif. Et que ce contrôle soit fait par des jurys scientifiques de haut niveau et qu’il soit rendu public.

La puissance de l’administration

Le recteur, le vice-recteur, le doyen, le vice-doyen et le chef de département détiennent l’essentiel des moyens que met l’Etat à la disposition des universités. L’essentiel des moyens est détenu par le pouvoir administratif et n’est pas mis au service du savoir. Et l’enseignant lui-même, qui représente le champ du savoir, n’a même pas de quoi payer un café. Interrogeons-nous, quelle est la valeur du Conseil scientifique par rapport à l’administration ? Cette dernière prend le dessus sur le savoir en termes de moyens qu’elle s’accorde à elle-même, le nombre de stages qu’elle prend, etc.

Or, qu’est-ce qu’on forme chez un administrateur ? Un recteur, vice-recteur, doyen et autres, on les forme à quoi ? si c’est pour la formation scientifique, il faudra que les bénéficiaires la prouvent par des publications.

Quelle est l’université algérienne qui demande à ses doyens, vice-doyens, recteurs et vice-recteurs de justifier les dépenses en devises par des publications de qualité ? C’est ce genre de détails qui font une nation qui ne fonctionne pas selon une rationalité universelle et cela empêche l’émergence d’un lieu de réflexion qui puisse faire avancer l’Etat.

Pour revenir à la Corée du Sud, son développement actuel a été permis grâce aux bases acquises sous la dictature militaire, le champ du savoir étant complètement autonome par rapport aux desiderata du pouvoir. Dans ce pays, actuellement, 98% de la population est connectée. Une bonne partie de l’enseignement se fait à distance dans des universités virtuelles qui sont nettement plus réelles que les nôtres.

Ce très haut niveau de connectivité permet à la population d’accéder facilement au savoir. Or, chez-nous, on parle des dangers de l’internet. On ne voit que cela. Le seul danger est que nos convictions complètement fausses fondent comme neige au soleil. On voit actuellement un nombre effarant de documents sur la civilisation islamique, notre histoire amazighe, notre guerre d’indépendance…et cela permet justement de se cultiver et d’aller à la vérité.

De tendre vers une posture sociale globale qui soit rationnelle. Là est le danger pour le pouvoir politique. Donc, si l’enseignement supérieur veut s’en sortir, il a besoin d’un véritable coup de pied dans la fourmilière endormie, en engageant une refonte profonde, et de rééquilibrer le champ du savoir avec le pouvoir.

Le pouvoir administratif doit comprendre définitivement qu’il est là pour donner la logistique au savoir. Comme pour les CHU, ce n’est pas au directeur d’empêcher un professeur de faire une intervention chirurgicale ou une communication scientifique. Ce sont les chefs des services, le pouvoir scientifique, qui détiennent la primauté de la décision scientifique. Pareil pour les doyens, recteurs et chefs de départements, ils sont au service de la science et de la pédagogie et non pas l’inverse. S’il doit y avoir une hiérarchisation, il faut déclarer clairement que la fonction scientifique prime sur l’administration dans le champ du savoir.
 

L’ignorance sacrée

Tous les gouvernants arabes sont autocrates et dictateurs. Ils ne sont obnubilés que par leur maintien au pouvoir et les privilèges liés, qui sont d’ailleurs excessifs. Ces régimes fonctionnent selon une notion bien connue maintenant, développée pas le regretté Pr Arkoun : «l’ignorance sacrée». Moins le peuple connaît, mieux c’est pour eux. On voit bien cela en Algérie, où la question identitaire traîne depuis 1926, alors qu’elle est la source de tiraillements énormes avant et après l’indépendance.

Au lieu de régler le problème, on a continué dans l’aliénation en donnant de fausses informations sur l’identité du peuple algérien et du Maghreb. Alors que maintenant, des preuves scientifiques et génétiques ont établi qu’il y a un gène maghrébin complètement différent du gène asiatique arabe. Le deuxième volet est religieux. On a transformé l’état du savoir en état de «foqaha» (les jurisconsultes musulmans)».

Ainsi, les Etats arabes gèrent les sociétés à travers cette notion d’ignorance sacrée mettant en place un système de pensée complètement incohérent asservi à leurs propres intérêts narcissiques et égoïstes. Aucune université de cet espace (arabe) n’est classée dans les 100 meilleures universités du monde. Dans ce monde arabe, le champ du savoir est étouffé. Ces dictatures n’ont aucun intérêt à fonder un système universitaire développé et basé sur la raison et la science. Donc pas d’autonomie du champ du savoir.
 

Les solutions

Il faut d’abord limiter les mandats à la tête de l’université à deux ans. Ensuite, il est impératif que le président de l’université soit élu par ses pairs sur la base de ses compétences et d’un programme de prise en charge des problèmes connus de l’université. Un exemple est donné par le travail de la ministre actuelle de l’Education,(Nouria Benghabrit). Pour un secteur en naufrage (l’Education), elle a fait trois conférences nationales, invité des experts, des universitaires, nationaux et étrangers. Une fois le diagnostic peu reluisant fait, elle ne l’a pas caché, elle l’a rendu public.

Car, il faut dire  cela ne va pas bien. Ensuite, elle a proposé un programme de changement en agissant sur la composante du triangle pédagogique qui en compte trois : l’enseignant, l’apprenant ainsi que les programmes et les contenus. Il faut faire la même chose dans l’enseignement supérieur en créant un système dans lequel l’étudiant ne pense pas à tricher, voler ou à brutaliser son enseignant. Qu’il se décide à dire que son diplôme à lui doit être mérité comme ses homologues étrangers, sans aucun complexe.

Il est impératif également que la nomination des responsables des universités obéisse à la primauté de la science sur l’administration.
 

Samir Azzoug
 
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