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Roman. La deuxième œuvre d’Anne-Sophie Stefanini

Un rêve enthousiaste

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le 28.04.18 | 12h00 Réagissez

 
	L’atmosphère de cet Alger qui ne tardera pas à devenir «la Mecque des révolutionnaires» 
	 
L’atmosphère de cet Alger qui ne tardera pas à...

Les événements historiques prennent du temps pour devenir lisibles.

Ce recul nécessaire permet de mieux les appréhender. Ainsi, l’Histoire de l’Algérie ne cesse de nous livrer par fragments ses moments mémorables, avec de nouveaux auteurs qui viennent enrichir ce récit national.

Par ailleurs, la fiction aide à comprendre l’Histoire, car elle n’obéit pas aux canons de l’académisme et peut déjouer l’écueil des sources. Ainsi, Anne-Sophie Stefanini, avec Nos années rouges, fait la jonction dans ce roman entre la Guerre de Libération de notre pays et les premières années d’indépendance à travers l’histoire de Catherine.

Cette jeune universitaire française, très sensible à la cause du peuple algérien, décide à partir de septembre 1962, de quitter le confort de la métropole pour venir aider à la reconstruction du pays après plus d’un siècle et demi de domination coloniale. La contribution de Catherine va se faire dans l’enseignement secondaire.

Comme on le sait, le départ massif des Européens a laissé le pays dans un besoin énorme de cadres, pénalisant des secteurs vitaux comme l’éducation et la santé. L’auteure décrit d’emblée l’enthousiasme révolutionnaire de Catherine. Dans le bateau qui l’emmène de Marseille à Alger, elle montre ainsi toute sa fierté d’avoir choisi de faire le voyage dans le sens inverse.

Comme si elle voulait invalider l’ignominie inventée par la sinistre «OAS» sous la formule «la valise ou le cercueil», menace de mort à l’encontre des Français qui voulaient rester. La traversée devient pour Catherine et ses compagnons de voyage qui sont pour la plupart des Algériens, celle de l’espoir dans un meilleur avenir, sous le soleil de l’indépendance.

Au fil des pages, le lecteur découvre que Catherine s’exprime du fond de sa cellule, car elle a été arrêtée lors du coup d’Etat du 19 juin 1965, comme beaucoup d’opposants à ce coup de force. Catherine se raconte sans détours aussi à son père par lettres interposées.

Son enfance auprès de parents communistes amis de «Maurice Audin, Maurice Laban, Henri Alleg, Georges Hadjadj, Larbi Bouhali, Bachir Hadj Ali, Amar Ouzegane». Avant d’ajouter : «J’apprenais leurs vies, faites de clandestinité, d’arrestations, de déportations et d’exil.

Ils devenaient mes héros.» Puis ses années à la fac, les luttes syndicales avec Vincent un insoumis qui rejoindra le FLN en 1960 et dont les mots sont des onguents salvateurs qui essayent de guérir son âme tourmentée. Vincent lui donnera le goût de vivre en Algérie grâce à l’œuvre d’Isabelle Eberhardt.

De manière romantique, la jeune Catherine se reconnaît dans le parcours de la voyageuse du Sahara, car elles ont quitté toutes les deux le confort d’un pays et le cocon de la famille.

En arrivant à Alger, Catherine sera accueillie par Bachir, le poète communiste qui la guidera dans cet Alger bouillonnant d’enthousiasme et prometteur d’un avenir radieux. Le poète et ami de ses parents l’héberge quelque temps avant qu’elle ne s’installe tout en commençant à enseigner le français au lycée Delacroix, près de la faculté centrale.

Complètement investie dans sa passion de transmettre, Catherine se découvre journaliste et participe à l’aventure d’Alger Républicain en couvrant l’actualité culturelle pour le journal.

Tout passe sous sa plume : la littérature, le cinéma, le théâtre. Il faut dire qu’Alger offrait à l’époque un dynamisme culturel sans précédent. C’était dans cette frénésie de la chose intellectuelle que Vincent fera sa réapparition dans la vie de Catherine. Mais, c’est une autre personne qui se présente à elle.

Ayant perdu sa fougue contestataire, c’est désormais un révolutionnaire qui est rentré dans les rangs. Leur amour ne survit pas à l’alignement de Vincent sur les positions du régime en place. Pour dépasser les doutes qui viennent la tourmenter, elle tombe amoureuse d’Ali, un jeune aspirant au métier d’avocat. Ils se marient, mais Ali vit un malaise continuel à cause du spectre de son père assassiné pendant la Révolution.

Cette mort le hante, et il donne l’impression de traîner le cadavre de ce père disparu sans savoir quoi en faire. Mais Catherine se dit  que «les recherches sur Eberhardt, le combat politique, Bachir et la Révolution, tout soudain avait du sens grâce à cet homme».

La soudaine visite de son père en Algérie agit comme un rappel à l’ordre pour revenir aux idéaux de la Révolution qui ont été confisqués au profit d’un pouvoir personnel despotique. Catherine et Bachir faisaient pourtant de leur mieux.

L’idéal se heurte toujours à la pratique du terrain, c’est ce que voulait dire Catherine à son père qui repart vers Paris avec des désillusions plein l’âme.

Enfin, pour exorciser les reproches du père, Catherine essaie de transmettre sa fougue militante à son élève, Assia. Une disciple idéaliste qui rêve d’améliorer la condition de la femme algérienne. Mais, comme dans le procès fait à Socrate par les Athéniens, Catherine est accusée de dévoyer la jeunesse et de la corrompre.

L’auteure, Anne-Sophie Stefanini, née en 1982, n’est est pas à son coup d’essai. Vivant à Paris et travaillant dans l’édition, elle a écrit un premier roman remarqué, Vers la mer (2011), qui lui a valu une nomination au prix Renaudot et au Goncourt du premier roman.

Dans son deuxième roman, foisonnant par sa richesse poétique et ses personnages attachants, elle a réussi à peindre l’époque post-indépendance d’une façon très réaliste. Ses mots ont su restituer l’atmosphère de cet Alger qui ne tardera pas à devenir «la Mecque des révolutionnaires».

Nos années rouges ont fait d’Alger l’escale incontournable d’un monde débarrassé des pesanteurs du colonialisme et la promesse de rencontres salvatrices sous les lumières de son ciel éclatant.  

Anne Sophie Stefanini, Nos années rouges, Gallimard, Paris, 2017.   
 

Slimane Aït Sidhoum
 
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