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Lynda-Nawel Tebbani . Romancière

«Un écrin pour les amours déçues»

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le 10.06.17 | 12h00 Réagissez


Votre premier roman est fortement inspiré de la musique et de la poésie arabo-andalouse. Comment est né ce projet littéraire ?

Cela s’est imposé à moi lors de mes premières biffures d’écriture. Quand j’ai entamé le manuscrit de mon roman (avec une autre forme et un autre titre) je quittais la pratique du chant andalou dans une chorale avec laquelle je me produisais régulièrement. Ainsi, j’étais passée d’une pratique active du chant, à une pratique silencieuse, voire aphasique… Les mots que je ne chantais plus réapparaissaient dans mon écriture, s’imposant à moi et retrouvant un autre rythme. J’ai alors gardé ce jeu et l’ai travaillé davantage pour développer un ouvrage sur les qc’id et les rythmes andalous. J’ai acquis de nombreux diwan et enregistrements pour mieux enrichir l’imaginaire du récit et assouvir, plus personnellement, une passion. De plus, je parlerais moins d’inspiration andalouse que de fondement, de source et d’ancrage. L’éloge de la perte est aussi l’éloge de la culture poétique et musicale andalouse, des poèmes chantés aux différents rythmes et mizane.

En tentant de traduire l’expérience totale de la nouba en prose ne risque-t-on pas de perdre «el ichara» (signe, allusion, suggestion…) qui fait la richesse de l’andalou ? 

Je suis ravie de cette lecture qui correspond au projet du roman : «traduire l’expérience totale de la nouba en prose». Je ne peux que faire référence au titre pour répondre à cette problématique de la perte ! Cette expérience totale est comme un partage d’extase d’écoute transformée en synesthésie. A défaut d’écouter une nouba, on en lit son récit. Il y a bien entendu une perte radicale dans le projet que j’ai entrepris, il manque la musique. J’ai joué des mots, des vers, des poèmes chantés, mais il manque l’instrument. Cependant, ce manque s’expose aussi dans l’enjeu du roman sur la perte de l’être aimé. La passion andalouse est là mais lui manque ce qui lui permet d’être concrètement : sa musique. Cependant, au-delà de la perte, il y a un reste important : le texte, qu’on oublie souvent d’écouter, de comprendre, de lire … et souvent, de vivre. J’ai extrait des vers pour leur rendre son sens, et peut être, encore plus, leur donner vie.

Cette fascination pour la nouba se retrouvait également chez Assia Djebar. C’est une référence qui vous parle ?

Il était attendu que le travail sur la nouba, alors que je publie en Algérie, soit reçu en écho des lectures de Djebar avec son film et ses textes liés à la nouba. Cependant, si j’ai travaillé académiquement sur la nouba dans les romans d’Assia Djebar, cela n’a pas eu lien avec mon propre travail d’écriture romanesque. En ce sens, s’il y a écho, il est involontaire. La référence à laquelle je suis liée est Sadek Aïssat, tout particulièrement son roman Je fais comme fait le nageur dans la mer. Par ailleurs, la référence absolue du roman reste les textes des poèmeschantés, des différents nawbat et tout particulièrement, le célèbre chant maalouf constantinois Men Djat Forgetek,9 dont la traduction en français m’a été doublement offerte par Med Larbi Bouaddallah et Hichem Betatache. Le roman joue la partition de cette qacida du début à la fin et c’est en elle qu’il trouve sens.

Le manque, la perte et l’absence sont au cœur de ce roman. Au-delà du rapport aux textes de la musique arabo andalouse, ce sont des thèmes qui vous tiennent à cœur ?

Effectivement, thèmes essentiels de la poésie chantée dans la musique arabo-andalouse, mon roman a noué son récit autour de ces trois termes, peut-être jusqu’à l’obsession. Ils ne me tiennent pas essentiellement à cœur, mais ils sont l’essentiel et l’essence des poèmes-chantés. J’ai interrogé leur place dans la poésie-chantée et dans cet élan, j’ai interrogé leur sens direct. Qu’est-ce qui vient nommer l’absence ? Qu’est-ce qui se présente à nous après la perte ? Que vient combler le manque ? Ainsi, c’est moins le manque qui est décrit, que ce dont il vient voler la place… Peut-être, je dirais que je me suis liée à eux par ce mouvement, mais le récit d’amour entre Zayna et son aimé-absent, ne pouvait échapper à leur présence.

Quelque part, c’est un roman d’amour, non ?

Un roman sur, autour, à propos, en lien à l’amour… et je dirais à l’amour de l’andalou ! Dit-on d’une qacida qu’elle est poème-chanté d’amour ? Bien sûr, elle évoque, convoque exalte l’amour, mais on reste sur cette idée qu’elle est et demeure qacida. Je n’ai pas tant cherché une réalité concrète de «roman d’amour» qu’une mise en place de la souffrance amoureuse. Je pense que c’est différent. Mon roman ne raconte pas d’histoire, ce n’est pas le récit d’une rencontre qui poursuit un chemin. Il est un mausolée, un écrin pour les amours déçues qui gardent vie dans l’exaltation d’un chant andalou rythmé par la derbouka. Un roman musical, alors ?

C’est aussi une déclaration d’amour à Constantine avec Alger comme antithèse…

Déclaration d’amour à l’andalou et à Constantine, indubitablement. Constantine est peut-être le seul amour intrahissable. Bien qu’entièrement noué autour des personnages et de leurs pensées, Constantine est omniprésente. Et elle demeure une cité de fantasmagories, de rêves, d’attentes. Elle se transforme en terre promise et quêtée dans un roman qui loue la perte … Constantine, comme le dit Noureddine Saadi, est la Ville des Villes. J’ai eu la chance d’y être publiée et j’y trouve un symbole fort, car au-delà de la déclaration d’amour, il y a l’attache profonde et sincère. Comme pour la musique andalouse, l’ancrage et la source. Le basculement du lien avec Alger rejoint la personnification des villes, comme je le disais, la ville quittée devient la personne quittée. Constantine n’est plus Constantine mais l’homme aimé. Alger, elle, est la voleuse de l’aimé, la jalouse. On pourrait y voir un jeu entre deux villes, quand il s’agit de voir un combat entre deux vies …

Vos recherches universitaires portaient déjà sur «l’algérianité» littéraire. Ecrire algérien, c’est quoi ? Est-ce un impératif pour la romancière que vous devenez ?

Ecrire algérien c’est offrir une spécificité esthétique et poétique à la littérature algérienne, lui permettant ainsi d’avoir une élaboration concrète de son histoire littéraire. Voilà ce que je peux expliquer rapidement dans ma nomination «d’algérianité littéraire».  Je vous avoue ne pas m’être demandée si j’étais dans ce mouvement-là dans l’élaboration de mon roman. Tout d’abord parce que ma réflexion sur le roman algérien, enjoint moins l’auteur que le critique qui l’étudie, les différentes théories ou études qui viennent le nommer. D’autre part, je ne pense pas qu’un auteur se nomme algérien, il va nommer un univers, un monde. Je dis souvent, une utopie ou une fabula.  Si je l’impose à la chercheure que je suis, cela n’est pas un impératif pour moi d’écrire algérien en tant que romancière. Cela paraît paradoxal, sans doute. Mais si mon roman puise dans la culture algérienne et Constantine, il y a aussi un lien à l’essence même : l’imaginaire. Et je pense que c’est cette liberté d’imagination offerte par la poétique et l’esthétique qui permet de nommer une spécificité, des spécificités algériennes.

Comment passe-t-on de l’écriture universitaire à l’écriture littéraire ?

Je ne suis pas passée de l’écriture universitaire à l’écriture littéraire, parce que j’ai écrit mon roman en même temps que mes travaux académiques. Je ne parlerais pas de double casquette ou de schizophrénie d’écriture, il y a deux univers différents, deux mondes figés. Je dirais peut-être la subtilité de faire parler le roman des autres quand on cherche à donner voix au sien sans s’inspirer des autres ou tomber dans la réécriture de l’auteur fétiche sur lequel on travaille depuis des années. C’est peut-être ici, le piège d’un travail en parallèle. Ne pas faire de ses travaux académiques un roman, et de son roman une thèse.
 

REPERES

Accorder son écriture romanesque à la poétique de la musique arabo-andalouse. Voilà la gageure qu’affronte Lynda Nawel Tebbani avec L’éloge de la perte (Média-Plus, 2017). Comme son nom l’indique, ce premier roman est une variation obsessionnelle sur le thème de l’absence de l’être aimé.

Un thème majeur de la poésie andalouse et maghrébine qui se décline ici en une prose poétique constellée de citations et de références au chant Malouf. Le texte est aussi une ode à la ville de Constantine qui habite la romancière installée en France. Née en 1983, Lynda Nawel Tebbani est enseignante et chercheure en lettres. Elle est également chanteuse au sein de l’Ensemble andalou de Paris.        

Walid Bouchakour
 
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