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Focus : Les contes populaires algériens

Trésors insoupçonnés

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le 16.12.17 | 12h00 Réagissez

Souvent accolés à l’épithète «de grand-mères», les contes sont parfois considérés comme un divertissement d’un autre âge, aujourd’hui déclassé par la télévision et internet.

Pourtant, ces histoires, apparemment naïves, nous en apprennent beaucoup sur nous-mêmes et sur le monde. Des chercheurs revisitent aujourd’hui ce pur produit de la culture populaire longtemps minoré par les intellectuels et les institutions. «Durant nos nombreux déplacements sur le terrain, nous avons pu constater à quel point l’école primaire constituait chez nous une machine dont la finalité vise à séparer les enfants des parents (surtout des grands-parents, puisque les parents ont eux-mêmes déjà été victimes de cette véritable entreprise de déracinement culturel) et de leur environnement quotidien», écrit l’anthropologue Rachid Bellil en introduction à son Anthologie du conte amazigh d’Algérie qui vient de paraître aux éditions du CNRPAH.

Le propos de l’éminent chercheur, qui travaille depuis 15 ans sur le patrimoine oral du Gourara, n’est pas de remettre en question les acquis de l’éducation publique. Il appelle au contraire à ouvrir celle-ci sur la culture populaire. On le sait depuis les frères Grimm et les «folkloristes», ces contes apparemment anodins sont le réceptacle de plusieurs siècles d’histoire. Les facéties de Mqidech, de Djeha ou H’didwen auraient beaucoup à nous apprendre pour peu qu’on s’y intéresse sérieusement et que, d’abord, on continue à les transmettre d’une façon ou d’une autre.

Evidemment, le mode de vie urbain et la concurrence des divertissements modernes laisse peu de place aux mhadjiat et timucuha. Ils constituent pourtant une inépuisable source d’inspiration pour les créateurs dans différentes disciplines artistiques. De Mammeri à Waciny Laredj, en passant par Dib ou Mimouni, nos romanciers intègrent souvent des références aux contes et légendes populaires.

L’influence est encore plus palpable au théâtre, puisque les dramaturges usent volontiers des mêmes langues que les conteurs traditionnels (arabe dialectal et variantes de tamazight) et de leurs techniques. Des écrivains, à l’image de Taous Amrouche, ont également traduits «littérairement» des contes de la tradition orale. Il reste beaucoup à faire pour transmettre à de nouveaux publics les trésors d’imaginaire et d’intelligence que renferment ces histoires.

Des initiatives en ce sens existent heureusement avec quelques adaptations en dessins animés ou pièces théâtrales et des conteurs qui se produisent sur scène. Citons, entre beaucoup d’autres, Mahi Seddik qui s’est produit à Londres en septembre dernier, Sihem Kennouch avec sa série de spectacles mêlant conte et musique, ou encore le jeune Yacine Belattar qui a récemment décroché le prix Tremplin des conteurs en Suisse.

On citera également le travail effectué par l’association Le Petit Lecteur d’Oran avec son Festival international du conte qui en sera bientôt à sa douzième édition et un recueil de contes algériens à paraître sous le titre Si le goual m’était conté.  Il faut dire que le métier de conteur n’est pas une nouveauté sous nos cieux. Dans son étude sur les contes populaires algériens d’expression arabe (OPU, 1993), Abdelhamid Bourayou parle de «conteurs professionnels» en évoquant la fonction du goual ou du meddah. Aujourd’hui disparus, ces derniers savaient adapter leurs contes aux circonstances et à l’auditoire.

C’est tout le génie de la culture orale où un conte est rarement raconté de la même façon selon la circonstance, le conteur et même l’auditoire. Il existe également des «conteurs amateurs», en particulier des femmes, qui perpétuent et réinventent ces contes dans le cadre familial. Il s’agit de ce qu’on désigne aujourd’hui (signe des temps) par l’expression «contes de grand-mères».

Véritable manteau d’Arlequin, le conte peut se parer d’éléments hétérogènes. L’on peut retrouver des personnages légendaires comme Djeha (originaire d’Anatolie) ou historiques comme Haroun Rachid, dont les histoires sont totalement réinventées. «Même quand on importe un conte d’une autre région, il est retravaillé selon les spécificités de l’environnement, de l’organisation de la société et de son évolution.

Selon mes lectures, des contes similaires se retrouvent aussi entre régions arabophones et berbérophones. Il y a beaucoup de passerelles. Par ailleurs, le Djeha du M’zab n’est pas le Djeha des Beni Snous ni celui des Aurès», explique Rachid Bellil. Les histoires peuvent comporter des héros légendaires, elles peuvent prendre la forme de fables édifiantes avec des animaux ou encore comporter une dimension mystique avec les personnages de saints et de prophètes.

Là encore, les contes absorbent les nouvelles références pour les greffer aux anciennes. «Les divinités étaient les héros des contes de l’Algérie d’autrefois comme c’est le cas avant l’avènement de l’islam et des religions monothéistes. Nous prenons comme exemple Anzar de la région kabyle dont on en parle jusqu’aujourd’hui», rappelait Bourayou dans une conférence sur le héros dans les contes. Bien entendu, le conte œuvre généralement à préserver un ordre «traditionnel» mais il est loin de se résumer à cette fonction morale. Il est également dispensateur de rêverie et porteur de symbolisme.

Des chercheurs ont par ailleurs démontré que le conte fonctionne en profondeur au développement de la personnalité de l’enfant. «Tout conte de fées est un miroir magique qui reflète certains aspects de notre univers intérieur et des démarches qu’exige notre passage de l’immaturité à la maturité.

Pour ceux qui se plongent dans ce que le conte de fées a à communiquer, il devient un lac paisible qui semble d’abord refléter notre image, mais derrière cette image, nous découvrons bientôt le tumulte intérieur de notre esprit, sa profondeur et la manière de nous mettre en paix avec lui et le monde extérieur», écrivait Bruno Bettelheim dans Psychanalyse du conte de fée. Paru en 1979, cet ouvrage incontournable a mis en avant le rôle du conte, même dans ces aspects apparemment effrayants, dans la préparation de l’enfant à la vie en société et pour son équilibre. En effet, les chercheurs ont mis en évidence l’aspect «universel» du conte.

Rien de plus antinomique a priori entre ce produit très local et l’idée d’universalité généralement associée aux grandes œuvres de la culture savante. Les efforts en vue d’une classification internationale des contes entrepris depuis le XIXe siècle par les folkloristes ont pourtant mis en lumière des éléments récurrents, non seulement dans une aire culturelle donnée, mais aussi entre des cultures très éloignées les unes des autres.

Dans la suite des travaux de Vladimir Propp, il a même été question de trouver une structure généralisable du conte merveilleux, voire des origines profondes dans des mythes universels. En somme, les contes nous en disent long sur qui nous sommes, non seulement en tant que culture particulière, mais aussi en tant qu’êtres humains. En Algérie, la recherche sur la culture populaire s’est plutôt portée sur la poésie.

Ce genre considéré «noble» use d’une langue plus soutenue. Il est aussi moins changeant : l’auteur et le contexte de création sont connus. Le conte est, quant à lui, une création collective et extrêmement malléable. C’est aussi en cela qu’il est l’expression fidèle de la culture populaire, non pas comme un patrimoine fixe mais comme une pratique de création permanente et, ce qui ne gâche rien, un diffuseur d’harmonie et d’imagination.

Walid Bouchakour
 
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