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Musée du Bardo : Exposition «culture assaillie»

Trésors en péril

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le 13.05.17 | 12h00 Réagissez

C’est le Mois du patrimoine et, jusqu’au 18 mai, les musées nous proposent de revisiter les multiples éléments et aspects de notre patrimoine, mais aussi du patrimoine mondial. C’est le cas du musée du Bardo qui propose, en partenariat avec l’ambassade des Pays-Bas en Algérie, l’exposition de photographies «Culture assaillie».

Cette série d’images revient sur des cas emblématiques de patrimoine culturel en péril ou menacé, mais aussi des actions salutaires pour sauvegarder certains sites. Les conflits armés survenus ces dernières années, notamment au Moyen-Orient, ont posé avec acuité la question de la protection du patrimoine culturel. On a vu ainsi en 2001 les taliban détruire à l’artillerie lourde les somptueux bouddhas de Bâmiyân et, plus récemment, en 2015, les hommes de Daech saccager les ruines de Palmyre en Syrie.

Dans l’Irak voisin, les pillages et le trafic d’objets de grande valeur archéologique ont commencé dès l’invasion américaine de 2003 et les attentats on causé d’important dégâts dans la cité mésopotamienne de Samarra, tandis que le musée de Baghdad a connu le triste sort que l’on sait. On pourrait encore citer les mausolées et manuscrits de Tombouctou menacés par les extrémistes religieux au Mali. Les exemples sont malheureusement nombreux où le patrimoine culturel est menacé ou carrément détruit dans un contexte de guerre.

Les images de ces destructions font rapidement le tour du monde et provoquent un grand émoi. La destruction du patrimoine est ainsi devenue un moyen de menace et de propagande pour les groupes extrémistes. De nombreuses initiatives sont venues tenter de contrecarrer ces destructions. Afin de mutualiser ces actions, une conférence internationale sur la protection du patrimoine en péril s’est tenue l’an dernier à Abou Dhabi sous l’égide de l’Unesco.

Les représentants de quarante pays ont discuté d'un fonds spécial de 100 millions de dollars et d'un réseau international de refuges pour mettre à l'abri des biens menacés par les conflits. On y apprenait que cinquante-cinq sites sur 1052 biens dans le monde figurent actuellement sur la liste du patrimoine mondial en péril de l'Unesco.

Et le 25 mars dernier, le Conseil de sécurité des Nations unies a adoptait la résolution 2347 sur la protection du patrimoine. La directrice de l’Unesco, Irina Bokova, déclarait alors : «La destruction délibérée du patrimoine est un crime de guerre, elle est devenue une tactique de guerre pour mettre à mal les sociétés sur le long terme, dans une stratégie de nettoyage culturel.

C'est la raison pour laquelle la défense du patrimoine culturel est bien plus qu'un enjeu culturel, c'est un impératif de sécurité, inséparable de la défense des vies humaines». Il faut souligner à ce propos que l’Unesco ne peut pas intervenir durant les conflits pour protéger un site ou empêcher une destruction.

Nous n'avons pas d'armes. Nous devons compter soit sur les armées nationales, soit sur les forces des Nations unies», constatait Mounir Bouchenaki lors d’une récente conférence à Alger où il évoquait ses multiples négociations avec les belligérants durant sa longue carrière au sein de l’Unesco (lire Monde arabe, le patrimoine mutilé, par Fayçal Métaoui dans El Watan Week-end du 31/03/17).

Initiée par la France et les Emirats arabes unis, en étroite collaboration avec l’Unesco, l’Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones de conflit (Aliph) s’est établie à Genève le 3 mars dernier. Elle est décrite par son président, l’ancien ministre français de la Culture, Jack Lang, comme une sorte de «Croix-Rouge pour les biens culturels menacés».

Survenant au milieu de conflits sanglants, ces destructions de patrimoine culturel pourraient être considérées par certains comme de simples dommages collatéraux devant les pertes humaines. Mais il se trouve que, souvent, les populations civiles se mobilisent elles-mêmes pour la protection de ces témoins de l’histoire et de la culture d’un peuple.

Ainsi, Stéphanie Diakité, qui a participé à l’organisation du sauvetage des manuscrits de Tombouctou, constate : «Nous avons compris le pouvoir de ces bibliothèques quand des personnes de tous horizons, de tous milieux sociaux et parlant toutes les langues du Mali, et quand des villages entiers de la région s’engagèrent corps et âme et prirent souvent des risques considérables pour nous aider à évacuer les manuscrits au sud du Mali».

Ainsi, les destructions provoquent souvent la prise de conscience de la valeur d’un héritage et suscitent une mobilisation pour sa protection... Jusqu’au conflit suivant. S’il existe aujourd’hui un programme international «Mémoire du monde» pour la protection du patrimoine documentaire, c’est suite à la destruction d’une bibliothèque qui avait provoqué un grand émoi en son temps.

En 1992, les tirs d'artillerie lancés par les forces serbes sur la Bibliothèque nationale et universitaire de Bosnie-Herzégovine ont provoqué un incendie qui a réduit en cendres le bâtiment et dévasté la plupart des collections. Sur les deux millions de titres que contenait la bibliothèque, de nombreux ouvrages étaient issus de bibliothèques endommagées pendant la Seconde guerre mondiale. Trente ans auparavant, c’était la bibliothèque de l’Université d’Alger qui partait en fumée, incendiée par l’OAS qui, devant l’imminence de l’indépendance du pays, pratiquait la terre brûlée.

L’idée de mettre en place une liste du patrimoine culturel de l’humanité a précisément germé dans le sillage de destructions causées par les deux guerres mondiales. En 1954 était adoptée la Convention de La Haye pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé sous l’égide de l’Unesco. Il faudra attendre 1972 pour que la Convention concernant la protection du patrimoine mondial soit adoptée.

Cette dernière porte en elle la notion, aujourd’hui largement admise, de patrimoine de l’humanité : «Le patrimoine est l’héritage du passé dont nous profitons aujourd’hui et que nous transmettons aux générations à venir… La Convention reconnaît l’interaction entre l’être humain et la nature et le besoin fondamental de préserver l’équilibre entre les deux.»

Les biens classés sur une liste, actualisée chaque année depuis 1978, peuvent être soit «culturels», témoignant de civilisations passés ou du génie créatif humain, soit «naturels», offrant des espaces d’une beauté exceptionnelle ou assurant la diversité biologique. La Convention stipule également l’établissement d’une «liste mondiale du patrimoine en péril». Le péril peut provenir de conflits armés, mais pas seulement. On trouve par exemple sur cette liste le Parc national des Everglades (USA), endommagé en 1992 par l’ouragan Andrews.

Quant au classement sur la liste du patrimoine en péril, il est temporaire et son évolution dépend des actions des Etats pour sauvegarder ces biens. Ainsi, le site archéologique de Tipasa a été classé «en péril» entre 2002 et 2006. Si les Etats ne font rien pour que le site récupère ses caractéristiques, un bien peut être rayé définitivement de la liste du patrimoine mondial.

Cela est arrivé pour la première fois en 2007 à Oman. La zone protégée, dite «Sanctuaire de l’oryx arabe», avait été réduite par ce pays de 90% après la découverte d’un gisement de pétrole. Le deuxième cas de retrait définitif est arrivé en Allemagne en 2009. Les autorités locales avaient décidé de la construction d’un pont routier en plein milieu de la Vallée de l’Elbe à Dresde. Il existe, d’un autre côté, des cas de restitution de classement lorsque des biens détruits ou gravement endommagés sont reconstruits où restaurés.

C’est le cas du pont Mostar, un des joyaux de l’architecture ottomane en Bosnie-Herzégovine. Lors des conflits des années 1990, la majeure partie de la ville historique et le vieux pont du célèbre architecte Sinan ont été détruits. Le vieux pont a été reconstruit et de nombreux édifices de la vieille ville ont été restaurés ou rebâtis avec l’aide d’un comité scientifique international mis en place par l’Unesco. Le pont reconstruit a été présenté comme un symbole de la coopération internationale et de la coexistence de diverses communautés culturelles, ethniques et religieuses.

Outre l’organisation onusienne, il existe également des initiatives privées, telles que le World Monument Fund. Depuis sa création en 1965, cette organisation mondiale a dirigé plus de 600 projets de restauration de monuments dans 90 pays. Elle a notamment largement participé à la restauration et à la conservation du site archéologique d’Angkor au Cambodge. Les initiatives privées ont toutefois leurs limites dans la mesure où elles dépendent des orientations et préférences des donneurs, qui décident des actions à entreprendre.

A l’heure actuelle, le classement de l’Unesco reste de loin le procédé le plus sûr pour la reconnaissance de la valeur culturelle ou naturelle d’un site ou monument à protéger. L’inscription sur la liste dépend toutefois des efforts des Etats pour présenter un dossier bien documenté et argumenté. L’Italie est la championne du monde en matière de classement avec pas moins de 51 biens inscrits. A titre de comparaison, tout le continent africain ne compte que 90 biens classés entre patrimoine culturel, naturel et mixte.

Le classement est certes bénéfique pour le tourisme, mais l’Italie est presque victime de son succès dans la mesure où les autorités locales ont beaucoup de mal à réunir les fonds nécessaires pour la préservation de ces sites et le maintien du classement. Placée parmi la zone des Etats arabes (Afrique du Nord et Moyen-Orient), l’Algérie affiche une bonne moyenne de sites classés. L’Unesco en a inscrit à ce jour sept, avec six biens culturels et un bien mixte (culturel et naturel).

On y trouve : la Qalâa des Beni Hammad, dans la wilaya de M’sila (classée en 1980), dont les vestiges témoignent de la première capitale des émirs hammadites ; le site archéologique de Djemila (1982), près de Sétif, bel exemple d’architecture et d’urbanisme romains hérités de l’antique Cuicul ; le paysage naturel et culturel du Tassili n’Ajjer (1982) qui, en plus de ses gravures rupestres uniques, présente un paysage fantastique avec des formations géologiques d’un intérêt exceptionnel ; le site de Timgad (1982) dans la wilaya de Batna, qui comprend les vestiges de la cité romaine fondée par l’empereur Trajan ; le site de Tipasa (1982) avec ses vestiges phéniciens, romains, paléochrétiens et byzantins, voisinant avec des monuments autochtones tels que le grand mausolée royal de Maurétanie ; le paysage de la Vallée du M’zab (1982) créé au Xe siècle par les Ibadites autour des cinq ksours et conservé en l’état par ses habitants, et enfin La Casbah d’Alger (1992), qui est un type unique de médina et un des plus beaux sites maritimes de la Méditerranée.

Le pays regorge encore de biens de grande valeur culturelle ou matérielle qui pourraient rejoindre la liste du patrimoine mondial de l’humanité. En attendant, la préservation, la mise en valeur et l’exploitation touristique responsable des sites classés est déjà une tâche non négligeable. Car, ainsi que signalé, le risque de voir ceux-ci déclassés n’est pas absent, et l'on pense à La Casbah d’Alger dont le calvaire perdure.

 

Walid Bouchakour
 
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