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Musique : Le metal algérien dans tous ses états

Saga rock’ambolesque

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le 17.02.18 | 12h00 Réagissez

Presque éclipsée par l'émergence d’autres genres musicaux, jugés plus conventionnels ou tolérables, la scène metal algérienne entreprend aujourd’hui son «renouveau». C’est ce qu’on peut lire dans la présentation de Metalgeria. Un événement qui aura lieu samedi prochain au Bastion 23 d’Alger (voir en fin d’article).

Lancée par des jeunes voulant «raviver» le genre, cette initiative indépendante vise à renouer avec un âge d’or qui, très significativement, remonte à la décennie noire. Il y a près de vingt ans, en effet, sortait le premier album de metal DZ. Dans un pays sortant à peine d’un paroxysme terroriste, le groupe Litham sortait Dhal Ennar. Paru fin 1998, ce disque concrétisait l’existence d’un genre musical apparu en Algérie au tournant des années 1990.

Entre intégrisme et despotisme, la scène metal algérienne a émergé en pleines années de plomb. Après son succès fulgurant en Angleterre et aux USA, le metal arrivait dans une Algérie marquée par la violence. C’est d’ailleurs à l’issue et au cœur de cette confusion qu’est né ce langage musical réputé tumultueux et sulfureux. Parmi les premiers groupes algériens, on peut citer Rascass (1992) ou encore Neanderthalia (1993). Ces derniers se produisaient devant un public déjà initié aux sonorités de Black Sabbath et d’Iron Maiden…

L’évolution politique et sociale du pays lors de la fin des années 1980 ne pouvait qu’embraser l’envie juvénile de se faire entendre et de s’ouvrir au monde. Une ouverture culturelle qui passait notamment par les riffs et les rugissements du metal. Né dans le giron du hard-rock, le metal s’est très vite affirmé comme un genre à part, possédant lui-même diverses tendances et variantes. Nombre de jeunes Algériens avaient alors choisi cette voie pour s’exprimer à cor et à cri ou simplement se défouler. En effet, les concerts s’accompagnent souvent de «head banging» (danse frénétique des fans de metal).

Toujours dans son esprit underground, le metal algérien est essentiellement apparu au sein d’un public estudiantin. Durant les années 1990, on comptait quelques formations dans les universités et instituts supérieurs. Plusieurs groupes répétaient et se produisaient à l’USTHB, l’EPAU, l’INC ou encore à l’université de Blida. Les autorités ainsi que l’université s’ouvraient de plus en plus à l’expression artistique sous toutes ses formes.

Une façon de promouvoir l’image d’une jeunesse ouverte, contrastant avec la montée de l’idéologie intégriste. L’idée était d’animer les scènes, quelle que soit la nature du groupe. Par exemple, la première scène du groupe Litham (formation de death metal) s’était déroulée devant un public exclusivement féminin... C’était le 8 mars 1997 ! Ce fut également une période où son titre El Djemra (La braise) passait régulièrement sur la chaîne publique nationale.

Si aujourd’hui le metal peine à trouver des salles, il fut un temps où cette musique, qui demeure essentiellement underground, était très sollicitée par les organismes officiels. Jouant depuis 2006, Ramzy Abbas, l’un des «metalleux» les plus actifs actuellement, rappelle cet «effet boule de neige» encouragé par les institutions officielles. «Plus on avait de salles, plus il y avait des groupes et plus on regroupait de fans», se rappelle-t-il.

Responsable des ressources humaines de profession, Ramzy joue avec plusieurs groupes, histoire de pallier la pénurie de musiciens. Il est notamment membre de Jugulator, formation de thrash metal fondée en 2014, et du groupe Lelahell, fondé en 2010 par Redouane Aouameur. Impliqué depuis les premiers temps du metal DZ, Aouameur avait rejoint Neanderthalia en 1994, avant de créer Litham en 1996. Il sévit actuellement avec le groupe Lelahell. Ce pionnier a lui-même réalisé un documentaire (Highway to Lelahell, 2016) retraçant son parcours et, par la même, celui de la scène metal algérienne.

C’est en outre grâce à des musiciens inoxydables de son acabit que la scène a survécu jusqu'à nos jours. Elle leur reste également reconnaissante de son épanouissement d’antan. Il est loin le temps où l’on comptait plusieurs concerts chaque année dans les grandes salles de la capitale : Ibn Zeydoun et l’Afrique ou encore le très institutionnel hôtel El Aurassi. On se souvient encore du mythique live de Litham à l’Atlas, en plein cœur de Bab El Oued et de la décennie noire.

Au début des années 2000, Aouameur a fondé le festival Lelahel (d’où le nom de son actuel groupe Lelahell). Cet événement indépendant, peinant à trouver des soutiens officiels, a tenu jusqu’en 2006. Même plus de dix ans après, d’aucuns considèrent que Lelahel est le dernier événement important de la jeune histoire du metal DZ. Par la suite, les scènes se sont faites de plus en plus rares en dépit de quelques initiatives (213 Fest à Constantine et Metal Fest Alger entre autres). De surcroît, d’autres styles musicaux commençaient à occuper l’espace, à l’image du gnawi «modernisé» ou encore de la pop algérienne…

Un temps de vaches maigres. «Il n’y avait presque plus de salles à notre disposition», se souvient Ramzy. «Quand on en demandait, on nous trouvait souvent, d’une manière ou d’une autre, des excuses pour nous les refuser. Les organismes officiels se souciaient désormais plus de leur promotion que de celle des artistes. Il fallait caresser dans le sens du poil, c’est-à- dire algérianiser le genre en lui-même.» Une fusion que nombre de «puristes» (amateurs du metal dit pur et dur) se refuse toujours de faire.

Du reste, tous les groupes de metal avaient du mal à se produire dans le circuit officiel ou sur les rares scènes alternatives.
L’année 2006 marque un déclin de la scène metal algérienne. D’où le «renouveau» qu’invoque la génération actuelle. D’aucuns considèrent qu’ils ne sont pas aussi nombreux et influents que les pionniers, mais ils y travaillent. Leurs atouts : une maîtrise des nouvelles technologies, une promotion efficace à travers les réseaux sociaux et une plus grande accessibilité au marché du matériel musical.

A présent, on ne parle plus de contrainte de production, mais plutôt d’auto-production. Parmi de nombreux exemples, on peut citer les groupes Rivergate, Lelahell, ou encore des guitaristes youtubeurs Danny Kross ou Soumia Ghechami (tous deux membres du groupe Synopsie). Un simple ordinateur, quelques logiciels d’enregistrement et une bonne carte son suffisent désormais à produire un album.

Loin des idées réductrices ou de «l’importation» qu’évoquent certains à son encontre, le metal est un domaine vaste. Il englobe également d’autres courants, d’autres sous-genres (thrash, death, tribal, symphonique…). Et s’il connaît aujourd’hui une importante reconnaissance à travers le monde, c’est en partie grâce à cette diversité.

On compte des formations «folkloriques» en tout lieu : du metal oriental, comprenant le oud ; le metal celtique mêlant la cornemuse  ; le metal japonais comprenant le shakuhachi (flûte) et le shamisen (sorte de luth)... Le genre n’a plus de mal à s’intégrer, même dans des pays réputés conservateurs comme l’Arabie Saoudite et l’Iran ; ou encore dans des pays d’Afrique subsaharienne et australe, notamment le Botswana, le Kenya et le Nigeria…

Des expériences de fusion existent aussi en Algérie. On peut citer à titre d’exemple le groupe Numidas qui chante en expression chaouie ! Ou encore Andaz Uzzal, groupe d’expression berbère. Cela témoigne également du fait que la scène metal algérienne ne se limite pas, contrairement aux idées reçues, au centre de la capitale.

Des formations, entre tant d’autres, comme Meltdown et Entropy (Constantine), Swan (Annaba), Sarab (Laghouat), Amnestia et Synopsie (Oran) et encore Fingerprint (Batna) ont toutes choisi de représenter leurs villes natales. D’autres encore se produisent sur la scène alternative internationale.

C'est le cas, par exemple, des formations Arkan (Maghreb) et Acyl (franco-algériens) qui enchaînent des tournées en Europe depuis quelques années déjà. De plus, Acyl intègre souvent dans ses titres des rythmes maghrébins (berouali entre autres) ou encore des modes et instruments de notre patrimoine musical.

On y trouve souvent la tonalité du goumbri comme on peut y distinguer les éclats de la derbouka ou des karkabous. Cela répond au reproche de ceux qui considèrent le metal comme un pur produit d’importation. En 2002 déjà, Litham réadaptait la chanson chaâbi El Meqnine Ezzine à son registre. Une reprise qui avait alors fait florès.

Litham est aussi le premier groupe de metal algérien à avoir effectué en 2004 une tournée à l’étranger (Belgique en l’occurrence). Lelahell, son héritier, semble lui emboîter le pas aujourd’hui. La formation a récemment tourné dans pas moins de dix pays européens et sorti deux albums en Pologne (2012) et aux Etats-Unis (2014).

Le succès à l’international est loin d’assurer le succès au pays. Certaines idées reçues sont souvent réactivées contre cette musique. En dépit des efforts de certains groupes pour s’adapter au contexte algérien, ils demeurent souvent vus d’un mauvais oeil. On se souvient du reportage Immersion chez les adorateurs de Satan, diffusé en 2015 par la chaîne arabophone El Bilad TV.

Une attaque en règle contre la communauté metal. Cette dernière avait fort réagi, dénonçant une diffamation doublée d’ignorance. Si l’on associe aujourd’hui le metal à l'occultisme, c’est en grande partie dû aux préjugés que suscitent ses aspects visuels et musicaux.

Cet aspect qui peut être déroutant, voire effrayant, s’explique notamment par la parenté de cette musique avec le cinéma d’épouvante.
Dans son livre, Moi, Ozzy (2009), Ozzy Ousbourne ancien vocaliste de Black Sabbath (précurseur du hard rock et du metal) explique l’idée derrière cette musique qui se veut «d’épouvante». Après avoir trouvé étrange que les gens payent pour avoir peur au cinéma, lui et son groupe ont pensé à «arrêter de faire du blues pour écrire de la musique qui fait frissonner».

D’où cette appréhension qui est toujours de mise et qui témoigne d’une certaine réussite par ailleurs. Comme au cinéma, jouant souvent avec des références culturelles «maléfiques», le metal est régulièrement taxé de musique diabolique. Une image très éloignée de la réalité de la scène algérienne. Les thématiques de nos groupes sont très souvent politiquement et socialement engagées.

A titre d’exemple, des chansons de Jugulator, comme Arabic Nightmare (Cauchemar arabe) qui traite du printemps arabe, Wrong (Faux) qui dénonce la désinformation et la manipulation médiatique, ou encore Evil is back (Le mal est de retour) qui parle du retour de la dictature dans le monde. D’autres, notamment Lelahell, explorent des sujets à caractère philosophique comme «le rapport de l’homme avec son environnement naturel, son corps, ses proches...», explique le bassiste du groupe.

Au-delà des généralisations, et surtout en Algérie, le metal reste un canal ouvert à plusieurs courants créatifs et à une grande diversité de messages. Ne soyez pas effrayés par l’allure et les hurlements de nos «metalleux». Il suffit de tendre l’oreille pour se rendre compte qu’ils expriment à leur manière le vécu et les aspirations de la jeunesse algérienne. 

 

Youcef Oussama Bounab
 
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