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Brahim Tazaghart . Auteur et éditeur

«Quelle place pour le livre amazigh ?»

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le 28.10.17 | 12h00 Réagissez


Vous avez (r)ouvert à Béjaïa une librairie dédiée au livre en tamazight. Parlez-nous de cette initiative…

J’avais ouvert la librairie Tira à la cité Adrar, qui faisait place à la bonne littérature. Durant le Ramadhan 2009, j’avais organisé des soirées dédiées à la littérature amazighe, animées entre autre par Kamal Bouamara, nouvelliste et chercheur. Cette initiative avait intéressé le nouveau directeur de la Maison de la culture de Béjaïa, Hmida Aïssi, auquel je rends un hommage appuyé. Cet homme a pu faire bouger les choses et connecter l’institution avec la société. En effet, il s’est rapproché de notre librairie et une collaboration très féconde a suivi et donné, entre autres, le Café littéraire de Béjaïa qui était obligé de chercher refuge au TRB après son départ. Dans la librairie, j’avais reçu Mohamed Ben Chicou à sa sortie de prison, Hakim Laâlam, Tahar Ould Amar, Chawki Amari…

C’était un lieu de rencontre entre écrivains et lecteurs assidus. Mais le manque de moyens m’a obligé à fermer la librairie pour me consacrer à l’édition du livre amazigh qui avait besoin d’une sérieuse prise en charge. Après coup, j’ai réalisé mon erreur ! En voulant me concentrer sur l’édition, je me suis étouffé d’une certaine façon... En 2015, j’ai tenté de mettre en place une «Centrale du livre amazigh», destinée essentiellement à l'approvisionnement des librairies, institutions et associations. Malheureusement, l’expérience n’a pas réussi. Car à ce jour, les libraires ne réservent pas une bonne place au livre amazigh, à l’exception de quelques-uns, comme Chikh à Tizi Ouzou, Zouaoui à Tazmalt, Haroune à Akbou... Tout cela nous a poussés à (r)ouvrir notre librairie.

L’objectif est d’avoir chez nous tous les livres qui sortent, écrits en tamazight ou traitant de l’amazighité. Nous venons aussi de reprendre avec les rencontres littéraires pour un débat en mesure de faire avancer les choses, loin de toute démagogie ou d’approche politicienne ou idéologique fermée. Lynda Koudache, Kamel Bouamara, Djamel Arezki, Salim Souhali sont au programme.
 

Quelle sont les nouvelles des éditions Tira ?

Tira Editions tente d’exister à travers des publications qui se font, certes, de plus en plus rares. Mais j’ai grand espoir que nous allons dépasser cette situation de crise pour pouvoir mieux structurer le marché du livre amazigh. Cette année, nous avons publié la traduction vers tamazight du roman Choc des civilisations pour un ascenseur Piazza Vittorio, de notre ami, l’immense écrivain Amara Lakhous.

Il s’agit d’une belle traduction réalisée par Mokrane Chikhi dans le cadre de sa thèse de doctorat. Comme nous avons publié le roman Ggugmen inezzizen, de Naoual Maouchi, une plume qui fera parler d’elle. Le mois passé, nous avons réédité l’essai de Kamel Bouamara consacré à Si Lbachir Amellah, en plus d’autres ouvrages en cours, comme le premier roman amazigh écrit en 1946 Lwali n wedrar, de Belaïd At Ali dans une traduction vers l’arabe de Boudjemâa Aziri, à paraître très bientôt.

Donc, toujours les axes de la traduction et de la création. C’est impératif pour le développement de la littérature amazighe. C’est en s’ouvrant vers les autres expressions qu’elle gagnera en santé. Cette année, nous allons nous pencher sur le livre pour écoliers. Nous avons jugé important de nous y intéresser pour éviter la médiocrité qui risque de prendre place.

Plus généralement, comment se porte le livre amazigh ?

J’ai toujours dit que si les gens créent des entreprises pour prendre des parts du marché, nous, nous avions créé nos entreprises pour «créer le marché» du livre amazigh. C’est vous dire qu’il est à l’image de la situation de la langue et celle de ses prometteurs. Beaucoup de choses sont positives, beaucoup d’autres restent à parfaire. Le livre amazigh a pris sa place dans le champ éditorial national. Il n'y a qu’à voir les prix littéraires qui lui donnent de plus en plus de place, les traductions qui sont réalisées vers d’autres langues, les travaux de recherches qui s’intéressent à ce produit.  
 

Vous êtes également un romancier remarqué en tamazight. Parlez-nous de cette œuvre…

Je travaille sur un nouveau roman qui sera dans la suite de Nayla et de Inig aneggaru. Je tente d’interroger l’histoire, de la questionner pour mieux comprendre notre présent compliqué, sujet à manipulations criminelles. Dans ce moment très sensible que traverse le monde, je crois que nous sommes devant l’exigence de repenser notre place dans l’histoire, dans la civilisation. L’histoire conçue par les vainqueurs nous a marginalisés, alors que nous sommes le cœur du monde, son avenir… Pour cette raison, il est temps de mettre de côté les clichés, produit d’historiens sans honneur qui ont tout fait pour nous rabaisser.

A ce sujet, mon écriture n’est pas faite pour conforter des certitudes, des croyances figées, mais pour mettre le doute. L’étonnement est au centre de l’activité intellectuelle. Ce statut de peuple victime, mais sans savoir qui est le commanditaire et quelles sont ses véritables motivations, arrange beaucoup de monde... Nous devons nous repenser pour nous reconstruire et sortir de l’impasse. C’est ce que j’essaye de faire dans ce nouveau roman intitulé Yemma Lkahina.

Après des années de lutte en ce sens, tamazight est reconnu officiellement et enseigné à l’école. Quels prochains défis ?

Le premier défi est de reprogrammer l’opinion publique nationale, de la désinfecter. Des décennies durant, le pouvoir (et le colonialisme avant lui) a intoxiqué les Algériens en leur disant que vous êtes des Arabes, que cette terre est arabe, que l’islam est venu pour arabiser les peuples et les rapprocher de Dieu par ce moyen… Il n’y a pas pire crime que la manipulation de la religion pour des besoins idéologiques et de pouvoir. Le cheikh Abdelhamid Ben Badis lui-même signait ses textes Ben Badis El Sanhadji, l’Amazigh, pour celui qui ignore les noms des tribus berbères. Le deuxième défi est politique : l’élaboration et la mise en œuvre de la reconnaissance de tamazight comme langue officielle.

A cet effet, la loi organique ne doit pas concerner uniquement la mise en place et le fonctionnement de l’Académie amazighe. Elle doit aller du sceau de l’Etat jusqu’au fronton de l’ambassade algérienne à Washington. Il s’agit de donner à l’officialité de tamazight tout son sens. Le troisième défi doit concerner la politique institutionnelle de la promotion de tamazight. Dans cette perspective, il faut en finir avec le caractère facultatif de l’enseignement de tamazight ; mettre en place une politique de généralisation en optant pour le principe d’une licence de tamazight pour un poste budgétaire et finalement intégrer tamazight dans le préscolaire et la première année primaire. Il faut réfléchir sérieusement à enseigner en tamazight et non pas seulement la langue.

Rien ne nous empêche d’enseigner l’histoire, la géographie, l’éducation civique en tamazight. Bien au contraire, la société a tout à gagner lorsque l’école algérienne se donne comme mission de former des citoyens et non pas des sujets. L’effort dans l’enseignement doit être appuyé par la culture. C’est vrai qu’avec un budget qui ne dépasse pas les 150 millions de dollars, le ministère de la Culture peut se cacher derrière la crise financière, mais cela ne nous empêchera pas de revendiquer un fonds spécial pour le développement de la culture amazighe : livre, cinéma, théâtre…

Le Salon du livre a lieu actuellement à Alger. Pensez-vous que le livre amazigh y tient la place qui lui revient ?

En l’absence d’une politique linguistique, culturelle nationale, il est illusoire de porter des jugements. Pour évaluer sa place dans le SILA, il faut au préalable déterminer la place que les pouvoirs publics et la société veulent donner au livre amazigh. Le SILA offre la meilleure place au livre déjà confirmé, en arabe et en français essentiellement. Il n’a pas pour mission de réserver une place honorable au livre amazigh pour la simple raison que le ministère de la Culture ne pense même pas ce projet, que les pouvoirs publics réduisent tout aux actions du HCA.

Tout ce qui se fait en dehors du cadre institutionnel est ignoré, méprisé. Lorsque le SILA traite de la même façon Gallimard et les éditions Tira, vous comprenez que nous sommes en train de naviguer à vue. L’Etat ne veut pas assumer totalement son rôle concernant la culture amazighe. Il ne veut pas se doter d’une politique de promotion de tamazight. Et ce n’est pas une rencontre institutionnelle autour de Mouloud Mammeri, à l’occasion de son centenaire, qui va changer les choses, avec tout le mérite que celle-ci peut avoir.
 

Repères :

Brahim Tazaghart est de ceux qui estiment que le politique n’a pas de sens sans la poétique (au sens littéral de création). Natif de Tazmalt en 1966, il a publié sa poésie en tamazight durant les années 80 commencées sous le signe de la répression. Son engagement passe par l’illustration de la langue amazighe à travers ses poèmes (Akin i tira) puis ses récits, notamment les nouvelles Salas d’nuja et les romans tels que Nayla et Innig aneggaru.

Sa gageure est de sortir du folklore pour démontrer qu’on peut tout dire dans la langue de Mohya. Depuis le début, Tazaghart privilégie l’échange avec les expressions littéraires dans les différentes langues en pratique en Algérie. Cela passe par la revue trilingue Rivages en 1987 puis à travers Les Poésiades de Béjaïa jusqu’à la création de sa propre maison d’édition (Tira) qu’il mène contre vents et marées avec un catalogue riche en traductions, notamment de/vers l’arabe. Depuis peu, Tazaghart a ouvert de nouveau sa librairie à Béjaïa.

Walid Bouchakour
 
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