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Parution. Le dernier roman d’Amine Zaoui

Prétexte et intertexte

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le 30.09.17 | 12h00 Réagissez

Prétexte et intertexte

La littérature agit comme un capteur de tous les frémissements du monde et de la vie pour se régénérer.

Et l’un de ses pourvoyeurs en thèmes, personnages et intrigues, reste la religion. Beaucoup d’œuvres européennes se sont largement inspirées de la Bible. C’est ainsi que le sacré, grâce à la littérature, devient profane sans perdre bien sûr de sa valeur spirituelle. Dans son nouveau roman intitulé L’Enfant de l’œuf, Amin Zaoui s’inspire du texte coranique, la sourate Ahl El Kahf (Les gens de la Caverne) consacrée à l’histoire des sept dormants et leur chien pour l’investir dans la réalité algérienne des années 2000.

D’un point de vue narratif, il y a deux personnages principaux : Moul et son chien Harys. Le récit semble au départ déroutant, mais le lecteur finit par recoller les morceaux. La déstabilisation vient des interventions impromptues du chien, doué de la parole et d’une réflexion philosophique très profonde. Heureusement qu’il n'y a que son maître Moul qui le comprend. Ce dernier est un écrivain marginal qui travaille pour des journaux. Il n’a pas de projet pour écrire un roman et il passe son temps à lire.

Son appartement ressemble à une bouquinerie surchargée où toutes sortes de livres s’accumulent. Moul, diminutif de Mouloud, essaime ses livres dans tous les coins de sa demeure. Leur disposition bancale fait craindre à Harys que son maître se fasse écraser un jour par une avalanche de livres comme le raconte la légende d’Al Djahiz, célèbre auteur du Livre des animaux.

L’une des forces de ce roman d’Amin Zaoui est son intertexte. Beaucoup d’œuvres sont citées et permettent à l’auteur d’en tirer la quintessence, tout en s’autorisant des réflexions anodines et des interprétations fantaisistes. Cela nourrit le roman et l’irrigue d’une sève novatrice qui le rend attractif. Pour en revenir au mythe de départ, à savoir la légende des sept dormants et leur chien qui ont passé un peu plus de trois siècles à dormir pour échapper au despotisme et à l’impiété de leurs congénères, l’appartement de Moul et ses livres le préserve d’une atmosphère délétère qui sévit à Alger. Moul et son chien perçoivent tous ces bruits qui viennent de l’extérieur, mais ils arrivent à toujours trouver la parade pour en déjouer les méfaits.


Chacun des deux personnages a sa propre obsession. Le chien Harys porte un nom d’origine arabe (hariss, gardien ou veilleur). Mais, les gens qui le croisent dehors et essayent de lui prodiguer un câlin croient qu’il s’agit d’un nom anglais ou américain. De son côté, le canin n’aime pas trop son nom, comme s’il avait intégré le malaise identitaire qui touche certains êtres humains. Pour l’auteur, rien n’est fortuit. Dans certains développements, on retrouve les thèmes de certaines de ses chroniques, comme la perte des valeurs ancestrales et la négligence de la culture nationale au profit d’une culture factice importée du Moyen-Orient. Harys, pour se donner un pedigree solide et incontestable, fait remonter sa lignée à Quitmir, le chien des sept dormants.

De son côté, Moul est obsédé par sa belle-mère, Sultana, et il l’exprime de la façon suivante : «En réalité et depuis le jour de mon mariage, mon cœur battait pour une autre, pour sa mère, celle devenue ma belle-mère ! Elle était moins belle que sa fille, mais elle détenait quelque chose de fantastique et de sensuel dans le regard, au fond de ses yeux verts ! Un appel charnel, sauvage et doux !» L’image de cette femme mûre va habiter son imaginaire érotique et les relations avec sa femme Farida vont se dégrader au fil des ans. Surtout que cette dernière lui reproche d’avoir mauvaise haleine. Ce fléau buccal va sceller pour de bon leur rupture. Le divorce survient le jour où leur fille Tanyla va s’établir à l’étranger pour poursuivre une carrière artistique.

Mais comme cette grotte-appartement n’échappe que très peu à la réalité, le départ de Farida apportera dans son sillage la rencontre avec Lara, une jeune syrienne réfugiée à Alger pour fuir les bombardements et les exactions de Daech. Elle tombe dans les bras de Moul et lui fait découvrir des audaces auxquelles il ne s’attendait pas. Lara la chrétienne n’avait comme viatique que l’histoire de sa famille, et surtout celle de son père, le très redouté Antoine Abi Chadi, gardien de prison à Damas.

Sa dureté et sa cruauté ont fait de lui l’un des hommes les plus détestés du pays. Lara, malgré tout ce que l’on dit de son père, en est fière. Quant à Moul, dans la recherche éperdue du souvenir de sa belle-mère, il trouve en Lara la personne idéale. Mais, comme atteint par une frénésie érotique, il se console comme il peut auprès d’autres femmes. Son chien Harys, qui veille sur lui et observe d’un œil aiguisé ses actes, veut apprendre la langue arabe car il a entendu que c’était celle du paradis. Mais Moul continue de lui parler en français. Dans ce roman qui se veut comme une chronique sociale et politique, l’auteur explore l’actualité en mettant en avant le
Printemps arabe. C’est le chien qui l’exprime le mieux quand il fait ses besoins sur les photos des journaux représentant les dictateurs déchus. Hormis quelques coquilles inopportunes décelées ici ou là qui travestissent un peu le sens de ce qui se lit, ce roman permet au lecteur, par la richesse de l’intertexte historique et littéraire, de redécouvrir des trésors de la civilisation arabo-musulmane.

Amin Zaoui, «L’enfant de l’œuf», Ed. Le serpent à plumes, Paris, 2017.

Slimane Aït Sidhoum
 
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