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Expo. «De toits à moi» de Valentina Ghanem-Pavloskaya

Peindre vrai

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le 10.06.17 | 12h00 Réagissez

 
	 
	Elle a été formée à l’Ecole des beaux-arts d’Odessa où a étudié le grand Kandinsky. 
	 
Elle a été formée à l’Ecole des...


Il n’existe pas de modèle universel de peintre. Chacun d’eux se définit forcément par sa singularité puisque sans elle, il ne serait plus artiste ! En effet, la véritable signature du peintre ne consiste pas à l’apposition de son nom au bas d’un tableau, mais à ce qu’on appelle son style, notion qui regroupe tous les éléments de reconnaissance d’un créateur. On peut toutefois distinguer deux grandes catégories de peintres : ceux qui creusent toute leur vie le même filon, apportant des changements dans les limites d’un même univers pictural, et ceux qui, jamais satisfaits de leur production, en quête permanente, s’attachent à se renouveler en acceptant parfois de se remettre en cause.

Cela n’a rien à voir avec le talent puisque dans les deux «camps», on peut distinguer de l’excellence comme de la médiocrité.
Les deux cas de figure peuvent intéresser le marché de l’art, soit en lui procurant des références stables, soit en jouant sur la nouveauté constante. Mais l’histoire de l’art s’enrichit surtout des peintres disons «remuants», car ils apportent des sources diversifiées d’appréciation et font avancer la réflexion. Le modèle des premiers est plus lié aux périodes classiques, alors que celui des seconds est indissociable de l’art moderne et, à plus forte raison, contemporain puisque là, le changement créatif devient un principe permanent quand le diktat de la mode ne le pervertit pas.

Les deux cas peuvent aussi se retrouver chez le même artiste à différentes étapes de sa carrière, avec des phases d’accélération ou de ralentissement en lien avec son existence. Ainsi, Valentina Ghanem-Pavlovskaya pourraît être logée à cette enseigne et sa présente exposition à la galerie Sirius d’Alger, «De toits à moi», peut illustrer le propos.

Ukrainienne formée à l’Ecole des beaux-arts Grekov d’Odessa – où a étudié le grand Kandinsky – elle est arrivée en Algérie en 1981 avec toute sa maîtrise académique, sans doute l’une des plus affirmées sur notre scène picturale. Productive, elle a participé à une cinquantaine d’expositions, souvent collectives et de plus en plus individuelles.

On lui connaît aussi diverses interventions dans l’illustration éditoriale, des fresques murales ainsi que quelques références distinctives: Grand Prix de peinture de l’ex-gouvernorat du Grand-Alger (2002), Médaille du ministère de la Culture (2002) et sélection au concours international avec le Natural Word Museum de San-Francisco (2006). Jusque-là, son inspiration s’est focalisée sur quelques univers thématiques : la fascination du Sahara et, au premier plan, le monde targui, la dimension musicale dont elle est habitée avec des représentations de musiciens et des ambiances de jazz et de blues, la féminité abordée dans toutes ses splendeurs…

De manière globale, avec d’autres sujets rares ou secondaires, elle oscillait entre un certain exotisme et un certain intimisme, toutes choses que son existence peut expliquer. Pour l’exotisme d’abord, il ne s’agissait pas d’un orientalisme désincarné (comme d’ailleurs on peut le retrouver, par déculturation, chez des Algériens d’origine !). Cette inclination prenait son sens dans l’éloignement de son pays natal et de ses sources premières.

Elle semblait plutôt vouloir appréhender la dimension géographique comme pour exorciser l’effet humain de la distance et aller vers les profondeurs de son pays d’adoption comme pour l’apprivoiser. Quant à l’intimisme, on pourrait éventuellement le rattacher à sa vie d’épouse et de mère, faisant de son foyer-atelier une base de «déplacements» oniriques, d’où aussi l’importance de la musique, compagne quotidienne d’existence pour elle.

Lors de ses pérégrinations artistiques, Valentina Ghanem-Pavlovskaya, a toujours fait montre d’une technique remarquable, puisant dans la palette de ses possibilités créatives diverses manières où émergeait la grande tradition du cubisme avec son traitement particulier du rapport entre figuratif et abstrait, transition aux débuts de l’art moderne. Bien qu’adoptée par le milieu artistique algérien et recherchée par les collectionneurs, bien qu’ayant elle-même adopté l’Algérie, elle creusait avec sincérité son univers, restant cependant au bord de la rive, comme sur un quai d’attente. Elle nous semblait réfréner son expression et ne pas vouloir plonger au fond d’elle-même et de son environnement, dans une position d’invitée qui craint de déranger ses hôtes.  Aussi, ses œuvres souvent magnifiques paraissaient privilégier la technique et pouvaient être perçues comme formalistes. Ce n’est certainement plus le cas aujourd’hui.

Est-ce le fait qu’elle ait désormais passé 36 ans en Algérie, soit plus d’années que dans son pays natal ? Est-ce un affermissement de sa volonté artistique et de son désir d’évolution ? Les signes de sa maturation étaient en tout cas déjà présents dans ses précédentes expositions mais ils connaissent maintenant une éclosion (on notera que plusieurs toiles de l’actuelle expo, datées des années précédentes, ont été en quelque sorte «cachées»). L’exposition de 2004, «Reflets d’Alger», a constitué dans ce sens une amorce et une accentuation de ce qu’elle n’avait révélé auparavant que par petites touches ou dans de rares œuvres. L’univers urbain a pris une importance inédite, loin des inspirations du Hoggar ou du Tassili. Mais ce ne sont pas seulement les lieux d’inspiration qui changent mais son point de vue d’artiste. Elle n’est plus en situation de contemplation puis d’expression des sentiments et images que cela provoque en elle. Elle s’implique plus personnellement, passant, si l’on peut dire, de l’état de spectatrice à celui d’actrice de sa peinture. C’est son existence-même qu’elle met désormais en œuvre, ses questionnements et ses émotions.

A ce titre, la présente exposition, «De toits à moi», est révélatrice. Elle prolonge la précédente en affirmant davantage un ancrage urbain. Vues du ciel, donc au dessus des «toits», les structures urbanistiques des villes où elle a vécu ou séjourné deviennent des trames picturales qui configurent ses œuvres. Mais il s’agit aussi d’un «toi à moi» car l’exposition est dédiée à son père qu’elle a perdu assez récemment. C’est peut-être la première fois qu’elle introduit – en tout cas de manière aussi manifeste – une dimension autobiographique. De toi à moi pour dire à son géniteur toute la reconnaissance de ce qu’il lui a transmis. Soit, en plus de l’affection paternelle et des souvenirs marquants d’enfance et de jeunesse, la passion de l’art car Valentin Vasilivitch Pavlosky était lui-même artiste.

Ce personnage avait réussi à créer en plein système soviétique une académie d’art indépendante où la jeune Valentina enseigna durant trois ans le dessin et la composition avant d’accompagner son époux à Alger.
Faire son deuil n’est jamais évident, à plus forte raison de loin et davantage encore quand votre lieu natal n’est plus ce qu’il était. Ce bout d’URSS est devenu l’Ukraine indépendante avec toute l’adversité et la tension qui a caractérisé et caractérise encore ce passage. Une autre expérience de confrontation avec l’histoire puisque Valentina Ghanem-Pavloskaya a vécu en Algérie toute la décennie noire, faisant partie de ces artistes qui n’ont jamais cessé de produire et de se produire en ces durs moments.

La perte du père est venue s’ajouter à ces épreuves collectives et, petit à petit, l’ensemble a contribué à porter l’artiste vers des expressions à la mesure de ses peines et de ses espoirs. L’effet œdipien comme piste plausible ? C’est bien connu, l’art se nourrit volontiers de douleurs et de questions. Lors de son exposition de 2014 où les haïks algérois se mêlaient aux murs de la ville blanche, comme pour annoncer qu’elle allait se dévoiler et muer, elle déclarait à un confrère (Kader B. Soir d’Algérie, 04/12/04) : «Le changement peut être involontaire. Le changement volontaire est parfois très douloureux. Mais c'est pour en sortir plus fort et avec des nouveaux horizons». Et Valentina Ghanem-Pavloskaya a entamé ce mouvement de manière notable.

Il est toujours délicat et parfois arbitraire, sauf quand l’évidence s’impose, de rattacher une œuvre à tel ou tel courant. On peut suggérer pourtant que l’ancienne prédilection de cette artiste pour le cubisme s’est libérée de ses géométries et que ses restes se sont engagés sur une voie proche de l’abstraction lyrique. Les éléments figuratifs dans ses derniers tableaux ne sont plus qu’anecdotiques quand c’était le contraire auparavant avec des éléments abstraits marginaux. Le mouvement a pris maintenant une place très importante au détriment des «objets». La peinture vibre selon des rythmes divers et la maîtrise technique, toujours présente, ne se voit plus mais se sent. L’émotion personnelle de l’artiste prend le pas sur la mécanique des formes et des couleurs. Le désir de bien «faire» s’incline devant le besoin de bien «dire». Valentina a toujours bien peint. Désormais, elle veut aussi peindre vrai. Non pas que sa production précédente manquait de sincérité, elle avait cependant besoin de se libérer.

Dans la présente exposition, à l’image des chanteurs qui savent que le public leur demandera les chansons qui les ont fait connaître, elle a glissé quatre toiles (dont trois jamais exposées) de la série «Rétroplastie», titre de sa rétrospective de début d’année où elle avait réuni une partie de vingt ans de création. Tout cet univers de la musique qui l’enchante et la bouleverse, ces rêves merveilleux des «années folles» du siècle dernier qui l’avaient aidée à supporter les années 90, démentes en Algérie. Ces quatre tableaux sont là comme pour donner une traçabilité à l’évolution de sa création, indices d’un jeu de piste artistique où chaque manifestation vient accélérer un processus. Plus audacieuse, plus novatrice, plus émue et impliquée, Valentina a fait fort et fort beau. Et probablement compte-t-elle nous étonner encore.

 

Ameziane Ferhani
 
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