le 04.02.12 | 01h00 Réagissez
Gros plan sur le Maghreb des Livres de Paris par son principal animateur.
- Dans quel contexte est née l'association «Coup de soleil» ? Quelle est sa vocation première ?
C'est en octobre 1985, à Paris, lors d'une soirée chez une amie qu’est née l’idée de créer l'association «Coup de soleil». Nous étions un groupe d’amis, Algériens, Marocains, Tunisiens, Arabo-berbères, Juifs, Pieds-Noirs qui exprimions nos inquiétudes quant à la montée du Front national. Les Maghrébins étaient des cibles «privilégiées». Cette situation nous était insupportable car, étant originaires du Maghreb, nous savions que le racisme, composante du système colonial, était à l’origine des souffrances et de l’exil de beaucoup d’entre nous. Il était donc urgent de nous rassembler, avec nos spécificités, pour lutter contre ce phénomène qui n'est pas une fatalité. Cet objectif de nature militante est l’une des vocations principales de «Coup de soleil».
- Quels outils privilégiez-vous dans votre lutte ?
L’information et la culture ! Le racisme repose d'abord sur l'ignorance. C'est pourquoi il est nécessaire de dissiper la peur de l'autre, en informant sur les rapports historiques entre la France et les pays du Maghreb et les échanges qui ont existé et qui existent entre les deux rives. Rappeler la «dette du sang», car des soldats maghrébins ont combattu pour la France pendant la Première et la Seconde Guerres mondiales. Rappeler aussi la «dette de la sueur», car pour reconstruire la France après 1945, le pays a fait massivement appel à la main-d'œuvre des pays du Maghreb. Puis, souligner la «dette des talents» et mettre en lumière le nombre et la qualité croissante de tous ces Français d’origine maghrébine qui sont aujourd'hui, non seulement ouvriers, employés ou commerçants, mais aussi médecins, pharmaciens, avocats, enseignants, journalistes, ingénieurs, chefs d’entreprise, présidents d’université... Il nous faut ensemble regarder le passé colonial et les luttes de libération. Parler ouvertement de nos douleurs et blessures tout en respectant la parole des uns et des autres. La question principale est de savoir comment promouvoir ensemble la paix, le partage, la solidarité... Par le biais de la culture, nous visons la mise en valeur des acteurs culturels des deux rives ayant un lien de vie ou d’amitié avec le Maghreb : les écrivains, les artistes, les comédiens, les musiciens.
- Qu'est-ce qui a favorisé l'orientation vers la culture plutôt que l’action politique ?
«Coup de soleil» n'est pas une association à vocation politique. Ses membres partagent des valeurs d’ouverture, de solidarité et de fraternité. L'introduction dans nos rangs de débats politiciens, qu’ils touchent aux Etats du Maghreb ou à la France, serait un facteur de division. Notre vocation est de rassembler. Mais, lorsque nos valeurs nous semblent remises en cause en France, au Maghreb, en Méditerranée, nous n’hésitons pas à l'exprimer à travers des écrits.
- Dans quelles circonstances est né le «Maghreb des Livres» ?
Il est né en 1994 grâce à Rachid Mimouni qui était membre de «Coup de soleil». Il nous avait suggéré d'organiser un événement annuel pour mettre en valeur la production éditoriale et les écritures plurielles du Maghreb. Nous avons sollicité l'aide du Centre national du livre (CNL). Le premier «Maghreb des livres» a eu lieu à l’automne 1994 dans ses locaux. Rachid Mimouni était l'invité d'honneur. Et, ce jour-là, nous avons eu une chance inouïe : nous l’avons vu arriver avec Mohamed Choukri, le grand écrivain marocain.
- Cette manifestation est un lieu de rencontre, d'échange et de partage. Comment évaluez-vous cette fonction dont le but est de créer du lien entre les auteurs et le public d'origines diverses ?
«Le Maghreb des livres» a été comparé à une oasis, car c'est un événement chaleureux qui rassemble des écrivains, des artistes, des journalistes, des intellectuels. Des amis y viennent chaque année du Maghreb, de l’Europe du Nord et du Sud, du Canada. Des familles entières s'approprient cet espace. On y vient aussi pour faire provision de livres. C'est la plus grande librairie de France sur les pays du Maghreb.
- Quels sont les critères qui président au choix des auteurs ?
En avril de chaque année, nous écrivons aux éditeurs et aux auteurs déjà venus. Nous «épluchons» les revues et les journaux consacrés à l’édition et à littérature. Nous bénéficions du réseau des éditeurs du Maghreb qui proposent des titres. Au début, ils étaient réticents en raison des problèmes liés au transport des livres. Nous avons résolu ce problème de douane grâce à l'aide des ambassades de France : deux d’entre elles sur trois (Alger et Tunis) aident au transport des livres gratuitement. Les livres invendus sont par la suite proposés à la vente à la librairie de l'Institut du Monde arabe. Concernant le choix des auteurs invités à dédicacer leurs livres, nous avons dû, depuis trois ans, procéder à une sélection sévère en raison de la forte demande et des normes de sécurité qui sont très strictes et limitent les possibilités d'aménagement de l'espace. Ces deux contraintes nous ont amenés à passer de 250 à 150 auteurs par an. D'autant plus que nous voulons aussi favoriser les jeunes talents.
- Quels seront les thèmes abordés durant cette 18e édition ?
Les thèmes sont au nombre de trois : le 50e anniversaire de l’indépendance de l’Algérie ; les révolutions arabes ; et les «interrogations» quelque peu nauséabondes qui ont envahi l’espace politique français ces derniers mois, en mélangeant allègrement «identité nationale», «laïcité» et «Islam». La présence des écrivains du Maroc, ou ayant écrit sur ce pays, sera forte puisque les Lettres marocaines seront à l’honneur cette année.
- Le programme des tables rondes traite de quatre champs : l’actualité, l’Histoire, l’intégration et la littérature. Quels en seront les thèmes ?
Les sujets abordés dans le champ «Littérature» porteront sur la production littéraire marocaine et sur le «Rapport des écrivains à la langue». La table ronde consacrée au champ «Histoire» axera sur «La solidarité des Marocains et des Tunisiens à l'égard de la révolution algérienne». Ce thème est en lien avec le cinquantenaire de l'indépendance de l'Algérie et il exprime notre volonté de militer pour l'unité du Maghreb. Le champ «Intégration» abordera le sujet de l'Europe qui a de plus en plus tendance à fermer ses frontières et à s'ériger en forteresse, pendant que beaucoup d'experts internationaux s'accordent à dire que l'Europe vieillit et qu'elle a besoin de main-d'œuvre étrangère. La table ronde consacrée à «l'actualité» traitera du «Rôle des sociétés civiles dans la construction de l'unité du Maghreb».
- Le volet «rencontre» met à l'honneur des figures militantes algériennes, françaises et marocaines. Quel est l'objectif de ces hommages ?
Notre objectif est de rendre hommage à des personnes qui ont marqué l’histoire du Maghreb. Cette année, ce sont des personnalités liées au Maroc et à l’Algérie. Nous rendrons hommage à Abdelkrim El-Khattabi qui a résisté à la fois aux Français et aux Espagnols. Nous évoquerons aussi la mémoire de Simone Lacouture, la femme de Jean Lacouture, décédée l’été dernier qui avait des liens très forts avec le Maroc. Un hommage sera rendu à Mouloud Feraoun, Max Marchand et quatre autres enseignants algériens et français assassinés par l'OAS le 15 mars 1962, à Alger. A cette époque, j'étais tout jeune instituteur en Algérie et je me souviens avoir lu dans ma classe le message de Lucien Paye, ministre de l'Education nationale du général de Gaulle, par lequel il saluait la mémoire de ces hommes. L’hommage à Frantz Fanon est incontournable en sa qualité de personnage majeur de la révolution algérienne. Nous honorerons également François Maspero et Jérôme Lindon, décédé en 2001. Ces deux éditeurs français ont combattu intellectuellement aux côtés des Algériens. Il est important que ces derniers sachent que des Français ont milité en faveur de l'indépendance de leur pays.
- Quel bilan faites-vous du «Maghreb des livres» depuis sa création ?
Cette manifestation nous remplit de fierté. Elle connaît un succès, car elle répond à un vrai besoin pour les Maghrébins de se voir reconnus ici, dans leur diversité et dans leurs talents, et, pour les Français, de mieux connaître un Maghreb qui est leur voisin de palier, mais dont les enfants sont aussi l’une des composantes de la société française, une société qui n’a jamais été aussi solide et attractive que quand elle a su se montrer ouverte au monde et fraternelle.
Georges Morin est né et a vécu à Constantine, jusqu’en 1966, ses parents y demeurant jusqu’en 1979. Il y a été instituteur (1960-1966), avant d’aller en France, pour étudier à l’Institut d’études politiques de Grenoble où il a ensuite enseigné (1970-1990) avant de rejoindre l’inspection générale de l’Education nationale. Il a parallèlement travaillé auprès de Louis Mermaz (président de l’Assemblée nationale, puis ministre).
Il a été responsable du Maghreb au secrétariat international du Parti socialiste. Elu maire-adjoint de Gières (Isère) en 1977, il milite depuis lors pour la coopération décentralisée. Il siège au bureau national de Cités-unies-France où il s’occupe notamment des relations avec l’Algérie et la Palestine. Il siège, depuis 2004, au Conseil mondial de CGLU (Cités et gouvernements locaux unis). Il a été membre du Haut-Conseil à l’intégration (1990-1995). Il préside depuis 1985 l’association Coup de soleil. Auteur de nombreux articles, il a participé à plusieurs ouvrages et a écrit L’Algérie, idées reçues (Le Cavalier bleu, 2003, réédition en 2007).
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