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Passion : L’immortel cinéma italien

Pain, images et génie

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le 17.06.17 | 12h00 Réagissez

On ignore s’il définit bien le mode de vie à l’italienne, mais on est tentés de croire que le cinéma italien, celui qui a prévalu pendant près d’un demi-siècle et fait le bonheur de millions de cinéphiles dans le monde, s’est largement inspiré du dicton : «Heureux comme un Italien, quand il sait qu’il a de l’amour et du vin !».

Précisons d’emblée qu’il ne s’agira pas ici de présenter une vision exhaustive du cinéma italien. Nous proposons simplement aux lecteurs et lectrices de partager une passion en zoomant sur certains cinéastes, acteurs ou films qui ont fait l’âge d’or de ce cinéma qui a connu plusieurs époques et facettes. Sa marque de fabrique en quelque sorte, celle par laquelle il s’est affirmé, est sans conteste le néo-réalisme, genre singulier, où la vie des petites gens, avec leurs misères quotidiennes, est mise sous le feu des projecteurs, souvent avec des acteurs «lambda» et des décors de fortune.

L’un des films les plus marquants du néo-réalisme est Le voleur de bicyclette de Vittorio de Sica (1946), l’histoire d’un père de famille pauvre, dont l’outil indispensable pour travailler, à savoir une bicyclette, lui a été volé, le plongeant dans le dénuement et le désarroi. On compte aussi, dans les grandes œuvres néoréalistes, Rome, ville ouverte, de Roberto Rossellini (1946), Riz amer, de Giuseppe de Santis (1948), ou encore ceux de Luchino Visconti, comme Allemagne, année zéro  (1947), ou La terre tremble, (1948), qui a pour thème l’exploitation de pêcheurs siciliens par des grossistes.

Au début des années 1950, la comédie italienne a emboîté le pas au néo-réalisme et des films hilarants, mais toujours profonds, ont commencé à être tournés, faisant découvrir au public des comédiens exceptionnels : Vittorio Gassman, Marcello Mastroianni, Nino Manfredi, Alberto Sordi, Ugo Tognazzi... L’un des premiers films tournés durant ces années est Gendarmes et voleurs, de Monicelli, comédie touchante, où un petit voleur roublard, interprété par Toto, joue au chat et à la souris avec un gendarme sympathique.

Dans la même foulée, Luigi Comencini tourne coup sur coup Pain amour et fantaisie, et Pain amour et jalousie, qui met en scène une paysanne magnifiquement interprétée par Gina Lollobrigida et un brigadier élégant, affable mais néanmoins strict dans l’application des lois, joué par Vittorio de Sica. Mais le véritable tournant dans la comédie à l’italienne a lieu quelques années plus tard, en 1958, quand Mario Monicelli tourne Le Pigeon, comédie hilarante qui réunit une kyrielle de grands acteurs : Vittorio Gassman, Marcello Mastroianni, Renato Salvatori, Claudia Cardinale et Toto.

C’est l’histoire d’une bande de désœuvrés, des délinquants du dimanche, qui veulent cambrioler le mont-de-piété de leur quartier. Mais ils feront choux blanc, et ne déroberont, finalement, qu’un plat de pâtes et de pois chiches. Le succès de ce film a été si retentissant qu’une suite a été tournée, deux ans après, avec pratiquement les mêmes acteurs (Manfredi en plus et Mastroianni en moins)  Hold-up à la milanaise.

C’est grâce au Pigeon que la carrière de Vittorio Gassman, à la traîne jusque-là malgré Riz amer, a pris son envol. Auparavant, il était surtout réputé pour s’engoncer dans des rôles ternes, tristes et durs. Grâce au film de Monicelli, il a su montrer qu’il était tout aussi bon sur le registre comique. D’ailleurs, Monicelli a dû insister pour qu’il ait le rôle, car la production du film ne voulait pas de cet acteur, «très shakespearien dans sa façon de jouer».

Le producteur Dino de Laurentis affirmera : «Certains acteurs sont doués pour les comédies, d’autres pour les drames, d’autres encore pour les films d’horreur, mais Vittorio était doué pour tout. Vittorio, il pouvait passer de Hamlet à l’armée Brancaleone, de Shakespeare au Pigeon, avec une telle aisance d’interprétation. Pour moi, c’était un génie, un comédien hors pair».

Un autre cinéaste, Dino Risi, va très vite déceler le talent de Gassman est lui fera jouer, consécutivement, chef-d’œuvre sur chef-d’œuvre : L’homme aux cent visages, Les monstres, La marche sur Rome, Au nom du peuple italien, ou encore Le fanfaron. Gassman a confié que ce dernier film, où il partage l’affiche avec Jean Louis Trintignant, est son préféré : «La combinaison de mon personnage, un type provoquant et charmeur, avec celui de Trintignant, réservé et timide, a bien marché.

(…) Peu de films montrent aussi bien que ‘Le fanfaron’ l’image d’une Italie où tout paraissait facile mais où résonnaient déjà les sirènes d’alarme de la crise.» Signalons que Gassman a tourné en Algérie Brancaleone s’en va aux Croisades, coproduction algéro-italienne de 1970.   Un autre réalisateur, jusque-là scénariste, va s’affirmer : Ettore Scola. Notons qu’il est devenu réalisateur grâce à Gassman, ce qui est sans doute un cas unique dans l’histoire du cinéma. Scénariste reconnu «et royalement rétribué», Scola racontera : «J’écrivais 4  à 5 scénarios par an, j’étais riche.

Pourtant, j’ai choisi la pauvreté quand Vittorio m’a obligé à faire mon premier film. J’avais écrit le scénario de ‘Parlons femmes’ pour un autre réalisateur et Vittorio Gassman m’a dit : ''fais-le toi ce film, on va s’amuser''». C’est ainsi qu’Ettore Scola tourne son ce premier film, série de dix sketchs, les uns plus hilarants que les autres et tous ayant pour héros Vittorio Gassman magistral dans la drôlerie féroce. On était alors à la fin des années 1950 et au début des années 1960, et l’âge d’or du cinéma italien battait son plein. Toutefois, il n’avait pas encore toute la dimension internationale qu’il prendra.

En 1960, Federico Fellini, autre monstre sacré du cinéma italien, tourne La Dolce Vita (ou La douceur de vivre) où ilpeint une société festive à travers plusieurs petites histoires toutes reliées par un même fil conducteur, le personnage de Mastroianni et son acolyte Paparazzo (duquel est né le mot «paparazzi»). La scène la plus emblématique est sans doute le bain de minuit de l’actrice Anita Ekeberg dans la fontaine de Trevi.

Pour l’histoire, après l’annonce de la mort de Mastroianni, les statues de cette fontaine ont été voilées de noir. Mais ce film a aussi fait scandale et déclenché des polémiques. L’Eglise a d’ailleurs mené une véritable campagne pour l’interdire, notamment à cause d’une scène jugée licencieuse. Anecdote rigolote racontée par Fellini. A la sortie du film, il vit une affichette sur la porte d’une église de Padoue : «Prions pour le salut de l’âme de Federico Fellini, pécheur public» !

Néanmoins, La Dolce Vita a décroché la Palme d’or à Cannes et donné au cinéma italien une aura internationale. Signalons que depuis 1939 à ce jour, 12 films italiens ont obtenu cette fameuse distinction, parmi lesquels : Rome, ville ouverte, Ces messieurs-dames, Rocco et ses frères, Blow-up, etc. Si le cinéma italien est très populaire, il n’en demeure pas moins qu'il est parfois très engagé. On peut citer ici Une vie difficile, film très poignant de Dino Risi, tourné en 1963, qui raconte l’histoire de Silvio, interprété par Alberto Sordi.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Silvio refuse de se battre aux côtés des fascistes, ce qui lui vaut bien des déboires. Après la guerre, il devient reporter. Ses articles lui valent des peines de prison, mais il refuse de se soumettre à l’ordre établi. Sa femme finit par le quitter. Pour la récupérer, il change ses positions politiques et devient, en un tour de main, riche et célèbre. Mais sa conscience ne cessant de le titiller, il redevient celui qu’il a toujours été.

D’autres films qui ont marqué l’histoire du cinéma italien ont été tournés à cette même époque : Boccasio 70, Casanova 70, Une poule, un train et quelques monstres, Sexe fou, Séduite et abandonnée, Divorce à l’italienne, Mariage à l’italienne, etc. Dans un documentaire, Alessandro Gassman, fils de Vittorio, explique ce foisonnement créatif par le fait que les acteurs, cinéastes, scénaristes et producteurs «se voyaient beaucoup, avaient des discussions animées, imaginaient des projets et faisaient la fête». En 1974, avec la sortie de Nous nous sommes tant aimés, Ettore Scola atteint son apogée.

Cette fresque sur l’Italie d’après-guerre regroupe Vittorio Gassman, Nino Manfredi et  Stefano Satta Flores. Les trois, à tour de rôle, se prendront de passion pour la belle Luciana (jouée par Stefania Sandrella). Cette saga italienne décrit ces gens pleins d’espoir, qui, après la guerre, ont voulu révolutionner le monde, avant d’être désillusionnés : «Nous voulions changer le monde, et c’est le monde qui nous a changés.»

On notera, dans ce film, la participation de Mastroianni, Fellini et De Sica, qui interprètent leurs propres rôles. Cela suggère l’esprit de camaraderie et la complicité qui prévalaient dans le cinéma italien. A peine deux années après, en 1976, Scola enchaîne avec un autre grand chef-d’œuvre, Affreux, sales et méchants, histoire d’une famille italienne, avec ce que cela inclut de père, mère, filles et fils, conjoints, amants, et grand-mère, vivant sous le même toit dans un bidonville de Rome, dans le quartier de Monte Ciocci.

Le père de famille (Nino Manfredi), a perdu l’usage d’un œil au travail, en conséquence de quoi il a touché, en guise de dédommagement, un magot d’un million de lires. Sa hantise est de se faire dérober son argent par les membres de sa propre famille, ce qui le pousse à être tout le temps sur le qui-vive, même en s’endormant. Ce film a remporté le Prix de la mise en scène, lors de la 29e édition du Festival de Cannes.

Le cinéma italien a aussi été marqué par des films collectifs, où plusieurs cinéastes se réunissent dans des sortes de dream-teams pour offrir au public un film en plusieurs courts métrages ou sketchs. On compte Boccacio 70, film constitué de trois moyens métrages signés Fellini, Visconti et De Sica, Mesdames messieurs, bonsoir, hilarant film à sketchs réalisés par Comencini, Scola, Magni, Loy et Monicelli, et enfin, le plus célèbre, Les nouveaux monstres, réalisé par le trio Scola-Risi-Monicelli.

En 1983, avec Le bal, Ettore Scola collabore pour la première fois avec une production algérienne, en l’occurrence le défunt Office national pour le commerce et l’industrie cinématographique (Oncic). Hélas, à mesure que les années passaient, le cinéma italien s’essoufflait, au point que commençaient à apparaître sur les écrans des films nostalgiques qui racontaient justement l’époque bénie du 7e art en Italie.

On y compte Splendor, d’Ettore Scola, qui pointe la politique culturelle de cette époque, où les salles de cinéma fermaient les unes après les autres, ou encore Cinéma Paradisio, de Giuseppe Tornatore. En 2009, Ettore Scola avait déclaré : «Tant que Berlusconi est au pouvoir, je ne ferai plus de films.» En 2011, âgé de 80 ans, baissant les bras, il décide de prendre sa retraite, en déclarant  dans le journal italien El Tempo  «ne pas vouloir devenir une de ces vieilles dames qui mettent des talons aiguille et du rouge à lèvres pour rester avec les jeunes».

Ceci dit, en 2014, deux ans avant sa mort, comme voulant faire ses adieux au cinéma, il réalise qu'«il est étrange de s’appeler Federico», une biographie romancée de Fellini et une autobiographie aussi, puisque l’un des personnages principaux n’est autre que lui-même, joué par Vittorio Vivianni.

Le film raconte l’époque où Fellini avait commencé à travailler, en tant que caricaturiste, pour Marc Aurelio, hebdomadaire insolent de satire politique, et où, huit ans plus tard, Ettore Scola, alors âgé de 16 ans, le rejoint. De fil en aiguille, le film voyage à travers le temps et raconte les nombreuses péripéties par lesquelles sont passées ces deux acolytes. Un film, finalement, qui rend hommage à toute cette époque, où le cinéma italien rayonnait de par le monde.

Un film empreint de nostalgie, émouvant et ultime témoignage (avec des images rares) de ce cette drôle d’époque, où la Cineccita, les célèbres studios italiens, était qualifiée de «Hollywood sur Tibre», allant jusqu’à créer le «western-spaghetti» et s’imposer aux USA ! Aujourd’hui, le cinéma italien a perdu de son lustre d’antan. Mais une chose est sûre, il a tellement marqué les esprits que tout ceux qui l’ont connu, continuent toujours à le chérir. Après tout, comme dit Guy Bedos, la vie n’est-elle pas une comédie italienne ?
 

El Kébir Akram
 
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