le 18.02.12 | 01h00 Réagissez
Ce dictionnaire artistique est à la fois un outil de référence et un ouvrage de découverte.
L ’histoire culturelle et artistique est une discipline qui connaît un essor prodigieux dans le monde. Son développement en Europe remonte à plusieurs siècles, avec un essor particulier à la fin du XIXe siècle. Celle concernant l’Algérie en est à ses premiers balbutiements et donc tout reste à faire, ou presque, dans ce domaine. Heureusement, des initiatives individuelles viennent pallier cette carence qui porte un grand préjudice à notre patrimoine symbolique et artistique. C’est dans cette logique que s’inscrit le travail colossal que vient de réaliser Mansour Abrous.
Cet Algérien, natif de Tizi Ouzou en 1956, est actuellement chargé de mission culture et communication à la mairie de Paris. Il vient de publier aux éditions de L’Harmattan un ouvrage de référence intitulé Algérie : Arts Plastiques, Dictionnaire biographique (1900-2010). Comme il l’annonce dans son introduction, il reprend sur plus d’un siècle «un inventaire réel des créateurs nationaux». Ainsi, ce sont 3328 artistes qui se voient ressuscités des méandres de l’oubli, de la méconnaissance ou de l’approximation. Toujours dans son introduction, l’auteur, sans aucune prétention, continue de parler de son travail et des objectifs qu’il poursuit : «Bédéiste, calligraphe, caricaturiste, céramiste, décorateur, designer, dessinateur, enlumineur, graveur, illustrateur, infographe, miniaturiste, peintre, photographe, sculpteur, vidéaste. (…) La mesure peut paraître ostentatoire, elle n’est que satisfaction de l’effort permanent consenti.
Il est contributif de ces gestes, de ces attentions qui encadrent et accompagnent le destin singulier de la création artistique dans notre pays». Au hasard des entrées, on découvre une mine d’informations sur les artistes. On y découvre des artistes méconnus, et on apprend des choses méconnues sur des artistes connus. Le premier dont on pourrait parler est sans conteste Abdellah Benanteur. Un peintre né le 3 mars 1931 à Mostaganem et qui a fait ses études à l’Ecole des Beaux-arts d’Oran avant de s’installer à Paris en 1953. Ses gravures et dessins accompagnent des œuvres poétiques éclectiques et son pinceau se confond à merveille avec la plume du poète. Ses œuvres peuplent des lieux mythiques dans le monde, comme la bibliothèque du Congrès de Washington ou de grandes collections de musées ou de particuliers. Il a fait des centaines d’expositions à travers le monde et, grâce à lui, l’art algérien est entré dans l’universalité.
La balade à travers les différentes rubriques de ce dictionnaire réserve bien des surprises et des découvertes heureuses, comme la rencontre du sculpteur Abderrahmane Rharbaoui qui travaille sur le bois et en particulier le hêtre. Parmi les jeunes mis en valeur dans ce dictionnaire, on peut parler de Mejda Riwak. Elle est née le 28 mai 1983 à Soufiane et a étudié à l’Ecole régionale des Beaux-arts de Batna en se spécialisant dans la miniature et l’enluminure. En 2007, elle a participé à une exposition collective à Alger et elle figure dans le catalogue «L’art de la miniature et de l’enluminure» (Alger 2007). En traversant ainsi les différentes générations d’artistes algériens, le dictionnaire de Mansour Abrous pose une question fondamentale sur l’enseignement artistique dans les écoles algériennes et son avenir et, de manière générale, le problème de la transmission. Sans oublier la relation ambivalente qu’entretiennent les Algériens avec les galeries et les musées et le grand désamour inquiétant à l’égard de ces lieux artistiques. On l’a vu dernièrement dans une enquête publiée par El Watan, où beaucoup de jeunes Algériens ne voyaient pas l’utilité d’ouvrir de tels lieux culturels ou, pire, de les visiter.
Mais, à travers la richesse et la diversité des talents mis en exergue dans ce travail considérable, on peut affirmer, sans se tromper, que les milliers d’artistes peuvent donner une impulsion extraordinaire à la vie culturelle en général et artistique en particulier de notre pays.
Dans ce dictionnaire, on trouve aussi beaucoup de décorateurs, cette discipline artistique connaît un regain d’intérêt en Algérie. C’est ainsi qu’on fait connaissance avec Abderrahmane Kahlane, natif de M’sila en 1962 et auteur de plusieurs expositions individuelles, surtout à Alger et Paris. Pour la photographie, on fait connaissance avec Karim Kal, jeune d’origine algérienne. Né en 1979 à Genève, il s’intéresse aux «résurgences de la forme coloniale dans l’architecture contemporaine». A ce sujet, il déclare : «J’interroge les notions de mouvements migratoires d’identités territoriales, d’un point de vue contemporain ou historique, et les modes de représentations photographiques de ces notions». L’auteur n’a pas oublié de truffer son dictionnaire d’informations périphériques mais édifiantes qui viennent en appoint à l’aspect biographique. Les lecteurs vont sûrement apprécier l’éphéméride 2000-2010, car il est riche en récompenses remportées par nos artistes à travers le monde. On citera le carrefour du 9e art et de l’image d’Aubenas qui a décerné en 2008 un prix «Sid Ali Melouah» en hommage à ce caricaturiste algérien talentueux, décédé en juin 2007.
D’autres artistes ont aussi bénéficié de résidence d’artiste dans des villes prestigieuses comme Rome et New York. Par exemple, Hakima El Djoudi qui crée des installations visuelles, a séjourné à Séoul et à Istanbul. L’auteur indique également une filmographe importante et qui vaut vraiment le détour comme «Parole d’artistes» de Ourida Benramdane et Sophie Bachelier sur les artistes algériens en France et qui est sorti en 2004 ; sans oublier «Mon bon Dieu, la mer, la nuit» en 2010 de Hafida Kertobi Hachem sur la vie et l’œuvre de Mohamed Aksouh. Les publications sont aussi nombreuses que les catalogues qui accompagnent les grandes expositions. Il y a aussi des ouvrages généraux comme L’épreuve d’une décennie. Algérie, Art et culture 1992-2002, ouvrage collectif publié en 2004 sous la direction de l’écrivain Yahia Belaskri. Au final, ce tour d’horizon artistique proposé par Mansour Abrous est un voyage passionnant qui réhabilite tous les artistes algériens. C’est un ouvrage de découverte pour un large lectorat et un outil nécessaire aux enseignants et étudiants des beaux-arts, comme à tous ceux qui, chercheurs ou journalistes, s’intéressent à l’histoire et l’actualité des expressions algériennes en arts plastiques.
Mansour Abrous. «Algérie : Arts Plastiques, dictionnaire biographique (1900-2010)» Paris, L’Harmattan.
L’histoire de l’art demeure très limitée en Algérie. Depuis quelques années, l’Université de Mostaganem s’est vue enrichie d’une Faculté des Lettres et des Arts, seule du genre dans le paysage universitaire. Elle a engagé plusieurs formations et recherches en la matière, mais il faudra encore quelques années pour voir naître le grand pôle de connaissance sur les arts et la culture qu’elle se propose de devenir sous la houlette d’une équipe dynamique.
En attendant, des publications telles que le Dictionnaire des arts plastiques de Mansour Abrous ou le Dictionnaire encyclopédique de l’Algérie de Achour Cheurfi méritent un soutien fort, du fait de leur utilité culturelle publique avérée. Les dictionnaires nécessitent la constitution de groupes de travail autant pour leur rédaction que leur actualisation périodique. Ce handicap pourrait être levé par la subvention des projets sur la base d’un cahier des charges (équipe et moyens, traductions en arabe et tamazight…). Pour l’instant, on espère la diffusion ou la réédition en Algérie du Dictionnaire de Mansour Abrous.
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