Pages hebdo Arts et lettres
 

Les 50 ans du Festival de Mostaganem

Mémoire de planches

Taille du texte normaleAgrandir la taille du texte

le 15.07.17 | 12h00 Réagissez

Ces jours-ci, le Festival national du théâtre amateur de Mostaganem célèbre son demi-siècle d’existence, sauf qu’il ne s’agit pas de sa cinquantième édition. Ce paradoxe, peu de gens, y compris dans les milieux du quatrième art ou de la culture en général, sont au fait de son existence, une quasi-amnésie s’étant installée pour l’occulter.

Même les rares personnes à Mostaganem au fait de ce qui s’est passé n’en connaissent que des bribes ou alors s’efforcent de le faire croire. Notre confrère, Aziz Mouats, qui a consacré un essai mémoriel au Festival national du théâtre amateur (FNTA), unique publication consacrée à cette manifestation, estime qu’il y a là la manifestation d’une difficulté à assumer un moment peu glorieux de son histoire.

Compréhensible, tant celui-ci correspondait à un moment de flottement dans la vie du Festival, alors que notre pays basculait dans une décennie de terreur et d’incertitude et que l’art et la culture devenaient honnis et pourchassés. En effet, à sa vingt-cinquième année d’existence, moment symbolique, il a failli disparaître.

C’était en 1992, l’année de tous les périls pour le pays, alors que le Festival se trouvait à une croisée de chemins qui lui dictait un tournant décisif dans sa vie. L’année suivante, le Festival remonte la pente lors d’une édition millésimée 26e, mais qui n’était en fait que la 25e, puisque la précédente avait été compromise. Et, l’année suivante encore, soit en 1994, la soi-disant 27e édition est avortée, se clôturant après le temps d’un soupir, celui de sa soirée d’ouverture... Ainsi, en réalité, le FNTA n’a connu véritablement que 48 éditions.

Le détail des faits rappelle qu’en 1991, avec la fin de la mainmise du parti unique à travers son organisation de jeunesse, l’UNJA, sur le Festival, ses organisateurs, tous des «UNJistes», qui n’étaient ni animateurs de troupes ni créateurs ou artistes, s’avisent de fonder une association dite "du Festival".

C’était le seul moyen de pérenniser la manifestation, en lui donnant une assise juridique conforme à l’air du temps, puisqu’à ce moment, partout ailleurs en Algérie, les initiatives se libéraient. Les festivals de théâtre et les journées théâtrales se multipliaient, les uns avec plus de bonheur que d’autres. Certaines manifestations font une concurrence rude à un aîné qui a du mal à trouver ses marques et qui s’efforce de revenir à sa formule d’avant sa caporalisation définitive en 1975.

Il convient de reconnaître aux créateurs de l’association le mérite d’avoir sauvegardé la manifestation, d’autant qu’il y avait urgence. Mais des pesanteurs font alors que les amateurs locaux demeurent dans l’expectative. De plus, des Mostaganémois qui ont le souvenir tenace ne l’entendaient pas de cette oreille. Pour eux, la structure du FNTA symbolisait un passé et une orientation politiques, liés trop intimement à leurs «ennemis» d’hier et d’aujourd’hui.

Quant aux militants du FIS, chauffés à blanc, ils n’écoutaient que leurs pulsions et anathèmes, les instances locales (APC et APW) et leur «victoire» aux législatives leur ayant été ravies. En ce mois de décembre de tous les dangers, l’extermination des intellectuels et des artistes ayant déjà commencé, le Festival n’a réussi, en tout et pour tout, qu’à capter l’intérêt de quatre troupes pour sa 25e édition. La défection autour de lui est remarquable.

La manifestation fait dans la discrétion. Les pouvoirs publics regardent ailleurs. Les malheureux festivaliers, logés au vénérable hôtel Royal, sont obligés de décamper à la veille de l’ouverture de la manifestation. Une horde de barbus hirsutes et menaçants, aux cris de «Allah Akbar», sont venus d’une mosquée voisine leur signifier qu’ils sont loin d’être les bienvenus.

D’ailleurs, le 21 juillet 1993 ne connaîtra pas le traditionnel défilé des troupes festivalières au centre-ville qui était devenu une tradition de la manifestation, mais aussi des habitants de Mostaganem. La sobriété est de mise. Le terrorisme ne faisait alors pas de quartier et l’heure était à la vigilance. Cependant, la cérémonie d’ouverture en salle de la 26e édition du festival est maintenue.

Elle s’effectuera dans la débandade, ce qui n’étonnera que les néophytes. L’organisation est, comme de coutume, bouleversée par l’arrivée plus que tardive des autorités, qui imposent leur tempo et leur empesé protocole, comportements à cette époque accrus par des impératifs de sécurité.

Les maigres moyens financiers disponibles, question récurrente, perturbent plus que d’habitude la tenue de la manifestation. Le ministère de la Culture est pointé du doigt pour n’avoir pas débloqué les subsides promis. Seules l’APC et la wilaya, soucieuses de maintenir un minimum de culture en ces temps de désolation, ont honoré leurs engagements. Mais leurs contributions modestes font que le festival, comme toujours, s’achève avec des créances impayées.

En outre, lors de cette édition, un élément a faussé les calculs des organisateurs : le flambant neuf théâtre de verdure d’El Arsa ne pouvait accueillir que la cérémonie d’ouverture. Il était même projeté que le festival y élise domicile. Mais quelques aménagements nécessaires lui faisaient défaut.

Les spectacles sont en conséquence donnés sur la scène du cinéma Afrique, ex-Cinémonde, leur espace de prédilection, après un bref passage par le stade Benslimane. L’ennui dans l’affaire est évidemment d’ordre financier. Le festival doit verser 12 000 DA par jour au propriétaire du cinéma, le Centre algérien pour l’art et l’industrie cinématographique, qui sera dissous l’année suivante.

La facture n’est pas une mince somme pour le budget du FNTA. C’est pourquoi la durée de la manifestation, dix jours en général, a été ramenée à sept afin de limiter les dépenses. Quant aux troupes sélectionnées, leur nombre a été moins drastiquement comprimé. De dix, il a été ramené à neuf sur la base d’une sélection qui se serait voulue plus stricte sur la question de la qualité des spectacles. L’assertion s’avéra fondée. 1993 aura été un bon cru.

La 27e édition du Festival, programmée l’été 1994, n’a pas eu lieu à l’échéance habituelle. Et le Festival du théâtre scolaire a lui aussi sauté. La situation sécuritaire a empiré à travers le pays. Le grand dramaturge, Abdelkader Alloula, a été assassiné à Oran, le 10 mars. Mostaganem n’échappe pas au climat mortifère national, et, le 1er Novembre 1994, en pleine célébration du déclenchement de la guerre d’indépendance, des scouts seront emportés par une bombe posée au cimetière des Martyrs.

Mais ce n’est pas dans ce contexte tragique qu’il faut chercher une explication aux déboires du Festival, puisqu’il naît, ici et là, à travers le pays et dans un admirable esprit de résistance, plusieurs journées théâtrales. Pas moins de quatre se sont tenues en juillet, à Oran, Djelfa, Miliana et Annaba.

C’est dire si à Mostaganem, c’est la consternation. Du côté de l’association organisatrice, on explique le forfait par la faiblesse des moyens financiers (qui pourtant ont toujours accompagné la manifestation) et par le fait que seulement deux troupes, de Djelfa et Ouargla, ont présenté leur candidature pour participer à la compétition. Piqué au vif, le nouveau wali décide que la 27e édition se tiendrait vaille que vaille, même avec deux ou trois mois de retard sur son rendez-vous habituel.

Du côté des amateurs de la ville, on dénonce «la mauvaise foi, l’affairisme et le bricolage qui entourent l’organisation d’un festival dont, depuis quelques années, on ne connaît la date de sa tenue qu’à quelques semaines de son démarrage» (El Watan du 28 juillet 1994). La légitimité des organisateurs est remise en cause.

Finalement, la 27eédition a lieu, mais comme une activité intégrée au programme des festivités du 1er Novembre qui seront ébranlées par l’attentat du cimetière.  Une seule troupe est présente, venue de la proche Oran, le TTO, ex-Théâtre des travailleurs d’Oran, rebaptisé Théâtre technologique d’Oran, pour se fondre dans l’air du temps. Mohamed Mihoubi qui la dirige joue sans entrain avec son compagnon de scène.

Dans l’immense salle Afrique, seulement quatre à cinq rangées sont occupées, essentiellement par des gamins braillards. Les quelques adultes présents sont étreints par le naufrage du festival auxquels ils assistent en direct. Mihoubi joue Timoune (Le timon), un texte qu’il a écrit. C’est l’histoire d’un bateau sans personne pour le gouverner. Le capitaine vient de mourir. Son remplaçant est un usurpateur grisé par le pouvoir. Il fait voguer la galère livrée à son incompétence.

Le spectateur oublie que l’allégorie renvoie à la tragique situation du pays et à ses tourments présents et passés pour y lire le triste destin d’un festival en naufrage. Il a fallu un sursaut d’orgueil des pouvoirs publics et la nécessité de démontrer que le pays résistait et vivait, qu’on y faisait du théâtre, pour que ne sombre pas le FNTA et la vie culturelle en général à travers le pays. C’est en tout cas ce que l’on pouvait conclure des propos du ministre de la Culture d’alors, Slimane Chikh, qui répondait à notre interrogation à propos de la profusion des festivals et journées théâtrales. C’était en 1995, à l’ouverture de la 28e édition : «L’essentiel est que cela bouge.

Une fois que cela bouge, une fois qu’on verra sur le terrain quelles sont les forces réelles qui prennent en charge ces activités, à ce moment-là on pourra se permettre de codifier ou de réglementer. (…) L’essentiel est que cela éclate, que partout on puisse s’exprimer. Et une expression au niveau artistique est la meilleure façon de lutter contre l’expression de la violence. Je pense que quand quelqu’un s’exprime à travers la musique, la chanson, le théâtre, etc., il se sera exprimé de façon civilisée. C’est l’objectif actuel. L’essentiel, c’est d’occuper le terrain social culturellement. Après, on pourra l’organiser». (El Watan des 4/5 août 1995).

S’il est certain que le Festival national du théâtre amateur de Mostaganem est le plus ancien d’Algérie, et, dit-on, d’Afrique et du monde arabe, la célébration qu’il connaîtra cet été dans le cadre de «Mostaganem 2017, capitale du théâtre» correspondra à cinquante ans d’existence et non à cinquante éditions. Il fallait le rappeler, non pas pour abaisser l’importance de cette manifestation, mais, au contraire, pour lui conférer des éléments de force et de dynamisme. Connaître et reconnaître le passé ne peut que contribuer à éviter que les épreuves traversées et les erreurs commises ne se reproduisent pas.

 

Mohamed Kali
 
le dessin du jour
LE HIC MAZ

Mes infographies

El Watan Magazine

impact journalism days

 

Indépendance Algérie

 

El Watan Etudiant

Chroniques
Point zéro Repères éco

Vidéo

Débats d'El Watan

Débats d'El Watan
Loading...

Suivre El Watan

FacebookFacebook       TwitterTwitter
Télévision
Télérama       Télé Alger TV Algérie